‹ De la psychologie de PlatonChapitre 30 sur 115 · PREMIÈRE PARTIR · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIR

ment connaissance, puisqu'elle les gouverne et les réprime; et les âmes inférieures ne sont pas non plus sans réagir sur la pensée, puisque leurs désirs violents ou insensés en troublent la sérénité et nuisent k Vénergie de son acte propre. Les liens vitaux qui unissent l'âme au corps, racines de la vie mortelle en l'homme, sont attachés à la moelle, formée des corps élémentaires les plus purs et pris sous leurs figures géométriques les plus parfaites, c'est à dire triangulaires; c'est dans la substance de la moelle comme dans une terre féconde, que Dieu a semé tous les genres de l'âme qui y plongent et y enfoncent leurs racines. La moelle est ainsi comme un fond solide et résistant, où, semblables à des vaisseaux qui, sans ce point d'appui, flotteraient au gré des vents et des flots, les âmes ont jeté l'ancre. ' Nous Terrons l'âme pensante elle-même» quand elle Tient à perdre ses ailes , flotter comme entraînée dans l'espace et le vide, jusqu'à ce qu elle rencontre une matière solide, nvoç mpcoO, où elle s'établit, un corps de terre où elle fixe son séjour et trouve un

/ lieu de repos. •

L'union de l'âme et du corps et des âmes entr' elles repose donc sur ce fait, que la moelle épinière, que le système cérâ>ro-spinal est Voi^^e commun de transmission et d'excitation des sensations , des passions et des pensées humaines : assertion physiologique que la

Mscience moderne confirme en la reproduisant, mais

J Tim., p. 73.

2 Phèdre, p. 246.

CHAPITEB TROmtCMB.

I qu'elle n*a guère mieux expliquée ni démontrée que I Platon. Tout ce que nous sayons de certain, c'est que la yie morale et intellectuelle est intimement mêlée à la vie physique , qu'il y a des mouvements remarquables dans le cœur et la poitrine à Toccasion de certaines passions tItcs, tandis que le cerveau, centre du système nerveux, semble plus particulièrement consacré à ôtre le théâtre de l'acte pur de la pensée. Mais où sont précisément les points d'attache et de contact entre Tàme spirituelle , immatMelle , et le corps? Quel moyen aTons-nous de pénétrer ce mystère?

De tous les fdi\s phyâologiques dont les relations ayec la pensée sont aussi confiises et vagues que certaines, k conscience ne nous dit rien. Si Voeil

i intérieur de la conscience ne peut descendre au fond 1 de ces obscurs problèmes, à l'aide de quelle lumière ! espère-t-on en éclairer les profondeurs? Le prîndpe ^ de vie en nous échappe à tous nos moyens de connaître ; nous n'avons aucune méthode pour le saisir dans son essence ou dans son acte; nous ne savons et ne pouvons pas même savoir s'il est un ou multiple; nous savons qu*il est, parce qu'il produit des effets : nous ne savons pas comment il les produit. C'est pour cela que le mélange de la physiologie à la psychologie, mêlant des hypothèses à des affirmations certaines, des choses obscures et douteuses à des idées claires, ne fait que compliquer les questions sous prétexte de les résoudre. Ce mélange est pourtant quelquefois nécessaire ; car Tunion de l'âme et du corps étant certaine,

les actes de r&me enveloppent toujours une certaine action de nos organes, qu'il est naturel de désirer connaître, mais cpi'il n'est pas possible de connaître

avec certitude. Platon reconnaît lui-niônie que les solutions qu'il propose n'ont nullement le caractère scientifique et ne sont pas exemptes de contradiction. * On ne trouvera donc pas extraordinaire qu*il nous sdt difficile de concilier les divers détails, et même d'exposer très clairement le sens définitif d'une théorie où,de l'aveu de l'auteur, la contradiction a pu se glisser et où elle s'est glissée plus qu'il ne l'a cru peut-être.

Ce n'est pas dans le Tunce nu^me que se trouvent les 4ioutradictious qui obscurcissent le tîeu2> de la théorie des trois âmes ; à ne consulter que ce document, la théorie qui en ressort nous paraît assez claire et très fondée. Outre le corps, suivant Platon , il y a en nous deux principes tout à fait distincts quoiqu'unis : l'uu puissant, excellent, destiné à commander; l'autre in- MrieuF et destiné à servir, une béke qui devient quelquefois un monstre féroce , ' et un être divin qui peut devenir un Dieu ; ' l'un, mortel, chargé de pourvou* aux fonctions de la vie animale, de nourrir le corps, de le compléter, de le développer, d'en perpétuer la reproduction , dépouillé de réflexion , de pensée , de raison, de conscience, n'ayant d'autres plaisirs, d'autres douleurs, d'autres désirs «que ceux que la plante

I Tim., p. 39, C.

a fm., p. 70, «(lltfM .h.-.'.y. Rêjt. . I \ , p. 580 , Ta l^r,f:ùir,.

n Tim,, p. sa, Ititww. lois, X« p. B. « L'âm« eei un l^inn. *.

CHAPiTB£ TBOlSIÈMfi.

éprouve, c'est à dire les mouvements aveugles d'une vie inooDsciente; Tautre, principe immortel de la pensée, dont la destinée est de comMittre, dont le nom

est r intelligence, l'esprit, la raison , la pensée : en un mot, il y a un homme intérieur et un homme extérieur. '

n est impossible de nier que Platon reconnaît là {

deux âmes, c'est à dire deux principes immatériels de \ mouvement, mais profondément distincts et entre les^ quels la distance qull met n'est pas moindre qu'un abime, puisque c'est l'infiranciiissable distance de la nature mortelle à la nature immortelle. Le phénomène (le la respiration, qui commence la vie et en est k symptôme le plus frappant, a une cause que voici; tout animal a e» lui-mtee, dans le sang et dans les veines, une très forte chaleur, et comme une souree intérieure de feu. ' Cette source de vie, 7^5^73 tiç, ce principe de chaleur et de mouvement qui fait battre le Cttur et remplit les poumons, qui faii circular le ^sngj ce feu intérieur qui semblé alimenta, chaufliBr et mouvoir la machine, c'est le principe vital qui l'allume, je veux dire l'àme mortelle. L'existence d'une !

force iFÎtÉle , distincte eu rhomme à k fms de la pensée

et du corps qu'elle anime , n'est pas dans Platon une ; simple affirmation et une hypothèse sans fondement. ' Au contraire, tout son système l'explique et sesj principes la démontrent. Le corps, en effet, estune mari

1 Jify., IX, p. m

FBBMliKE PART».

tière en forme : c'est par le mouvemeat et par conséqaent par une âme que toutes les formes des corps» même des corps élémentaires et des alomes invisibles

de la matière, sont réalisées. Il y a donc une âme dans le corps et une âme du corps. Quand nous voyons , dit Platon , le mouvement se produire dans une substance de terre , d'eau, de feu , et que la chose se meut elle* même, nous disons qu'elle vit : or, lorsqu'une chose vit, c'est comme si V on disait qu'il y a en elle une âme. * C'est uneàmequiest le principe delà vie ducorps; lemouvementc'estla vie, et la vieestdueàune ftme.'Ges mouvements de la vie physique sont secondaires, ^tuxepoupYoi, ; en ce qu'ils sont mis en œuvre par les mouvements principaux de l'Ame, ispiw^oi, qui sont des pensées et des raisons, mais ils en sont distinds; ce qui vtsut dire, je pense, que les forces d'aggrégation et d'affinité corpusculaire, et toutes les autres de cette nature, nesuflBs^pasào]q;aniseruncorps:iliautune certaine constance de direction, un but à atteimke, qui supposent que ces forces ou sont intelligentes elles-mêmes ou obéissent à une intelligence. Toute matière est absolument sans vie : c*est le mouvement cpii la lui donne et qui y imprime toute forme. Le principe vital est donc distinct du corps ; qu'il soit distinct de l'âme pensante , c'est ce dont le limée ne per-

l Lois, X, p. 8^.

S Cf. notin, AmM, ICI, II, S 16. «,Toute fie est acte. L*acte de la vie, même «ans le sentimnit, n*Mt pM nn mouTement aTeagle. L*acle qui eonslitne la vie peut donner dee formes, et tôt. mouvement est plein d'art. *

CHAPITIIB TROISlftHB. 1^

met pas de douter, puisqu'il déclare l'un mortel et l'autre immortelle.

Quelque profonde que soit la différence qui les sépare, le lien mystérieux qui unit le corps et l'âme, unit également, sans les confondre, la force vitale au prindpe pensant Ils sont unis, d'une part, en ce que certaines fonctions de Tàme mettent en mouvement certaines parties de l'organisme , que certaines impressions, passions et pensées se localisent; et de Vautre, m ce que les mouTements de l'organisme et les fonctions purement physiologiques retentissent parfois jusqu'à l'âme qui en est affectée et réagit contre eux ; en \ un mot, il y a action et réaction du physique sur le i moral et du moral sur le physique; et comme la ma- | tière est proprement incapable d'aucune action et// d'aucune réaction, c'est l'âme mortelle en l'homme,/ / vertu efficace des éléments qui composent son corps// qui est en relation avec son Ame pensante.

On peut assurément contester l'affectation spéciale établie par Platon, de certaines parties de l'organisme à certaines fonctions intellectuelles, aussi bien que le mode de ces actions réciproques; on ne peut pas contester le principe géo^ , qui est un fût de conscience. Quant aux détails, nous n'avons point de * princi[)es , point de méthode pour les véhâer ni les rectifier. L'anatomie n'enseignera rien sur ce sujet aux médecins, qui ne diffèrent pas moins entr'eux que les philosophes, el la physiologie de la pensée ne paraît pas pouvoir être autre chose qu'un vain discours et , comme dit Voltaire, un roman sur l'Ame. U semble

PREMl^afi PiJLTUi.

impossible de connaître avec précision et certitude les conditions organiques de la pensée : parmi ceux qui les ont cru découTiir, autant d'individus, autant de systèmes.

Suivant Hippocrate, qui a inspiré évidemment la physiologie de Platon, le cerveau n'est pas seulement le siège, c*est l'interprète de l'âme : il est la source et la condition nécessaire de toute connaissance et de toute sensation. Les Pythagoriciens n'admettaient qu'une âme, principe unique de la vie, de la sensation et de la pensée; mai» ils la divisaient en âmes secondaires qu'ils distribuaient dans les différentes parties du corps. Les Stoïciens et Aristole ' ont transporté les fonctions du cerveau au cœur, centre de la sensation avec laquelle ils ont presque confondu la pensée. Malien ' se règle absoltunent sur Platon , dont il précise et accentue les idées en les exagérant.

La pensée est localisée dans le cerveau ; la vie est looaliflée dans le foie et dans le cœur ; le foie a le vertu de faire le sang, et le cœur élabore le souffle vital en spiritualisant le sang , c'est à dire en le rendant plus subtil par l'action de sa chaleur propre et de lair qu'aspire le poumon, et qui communique au sang en le pénétrant quelque chose de sa substance légère. Ces esprits animaux, élaborés ainsi par chacune des âmes iMérieures, parviennent au cerveau, où l'âme supérieure, leur âtfeant subir à son tour une nouvelle

1 ArisU , <{ff Part. Ànm.^ e. 7.

'3 M«n. . de C/cu portàmi , c. 8. -

CHAPinUi THOISIÈIIB.

élaboration, les transforme en un souffle , un esprit en quelque sorte intellectuel, yéhiciile de la pensée et ÎDstrument spécial de la raison. C'est peut-être à 6a-

lien que remontent les prétentions de la physiologie, de découvrir quel nerf, quel muscle, et quel mouvement de ce nerf ou de ce muscle ont j^oduit ou concouruà produire dans Fàme tel sentiment ou telle pensée. Platon n'a point poussé jusque là la précision des détails,, et s'il n'y avait dans sa Psychologie que la théorie . des trois Ames, qu'on peut âicUement ramener à deux, / telle qu'on la trouve dans (e Timée, j'y trouverais un ! vitalisuie intelligent et sensé, auquel il suffirait de donner quelques développements et d'enlever quelques contradictions plus apparentes que réelles, pour ; le rendre aussi clair que judicieux. Mais la théorie ! des trois âmes se présente encore deux fois dans Platon, et elle olfre dans ces deux endroits un tout autre caractère, qu*on ne sait comment accorder avec l'exposé que nous venons de faire.

En eifet, dans la Républiqm et dans deux livres distincts, ^ Platon semhle accorder aux Âmes inférieures la coQscienoe des £ails instinclifs ou passbnnés qui se . localisent; et ces Ames , au lieu d'être, conmie dans le Timée, de simples forces de l'organisme, nées et destinées à périr avec lui, s'élèvent au rang d'Ames véritables, capables de réfléchir et de connaître, puiihqu'elles ont la conscieiice, la plus haute et la plus essentielle des facultés de l'esprit.

1 H^„ IV. p. 435; IX, p. S80.

1^8 PH&màaii PAATI8.

Mais quel est le sens de cette théorie dans la République? Ici les interprètes se partagent. M. Th.-H. Martin, dans ses savantes études sur le Tmée, ^ propose ainsi . son sentiment : « n ne faut pas roir dans ces trois âmes (du Timée) les trois facultés de l'âme; au contraire , chacune de ces trois âmes est supposée exister sibienà part que la première surnm seide aucorps* et que la troisième existe seule dans les yégétaux. Toutes trois sont pourvues de ce qui leur est indispensable pour constituer trois individus. » Complétant avec la République TexpUcaiion de la théorie du Timée , H. Th.-H. Martin yeut donc que , suivant Platon , ces trois âmes existent réellement et substantiellement distinctes, et qu'elles soient douées chacune de la conscience de leurs actes propres : en sorte que Platon aurait détruit non seulement la simplicité , mais Tunité même de l'âme pensante, et mis dans l'homme trois âmes intelligentes, et, ce qu'il y a de plus étrange, trois consciences.

D'autres ccMnmentateurs , et c'est le plus grand nombre, n'ont voulu voir dans les théories de la République qu'un système de classification et de division des facultés de l'âme. Si, au lieu de dire simplement lacuUés, on ajoutait facultés morales, j'adopterais ce sentiment. Quoi qu'il en soit de ce dernier point, sur lequel nous aurons occasion de revenir, il est certain qu'il n'y a dans l'homme qu'une seule force capable de connaître et de se comnaike : la conscience, mode

1 Etuâet «ur U TM», lom. I, Argom., p. 93.

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