CHAPITRE TROISIÈME
lestes, des plaisirs délicieux qu'inspirent à l'homme la Tttc de la beauté , la pratique de la vertu, la contemplation de la yérité, dans une Ame inférieure, incapable de toute réilexion , de toute pensée , de tout retour sur soi-même? loin de l'admettre , je prétends qu'il ne lui a pas même attribué de sentir la douleur et le plaisir physique*.
Assurément le plaisir et la douleur sont autre chose que des perceptions : la soufùrance ne peut pas être coitfondue avec les idées plus ou moins claires qui nécessairement l'accompagnent et qu'elle éveille ; toutefois on ne comprend guère qu'on puisse en avoir le sentiment sans en avoir conscience ; on ne conçoit pas davantage que €e soit l'âme qui en ait conscience, et que ce soit un autre principe qui en ait le sentiment , surtout quand il est certain et reconnu par Platon même, que le fait d(^ conscience est la condition absolue du sentiment de douleur ou de plaisir.
Je n'ignore pas que des physiologistes émiinents ont donné au principe vital que Platon appelle âme mortelle , la faculté d'éprouver le fait passif de la sensibilité, réservant à Pâme la fonction plus active apparemment de la perception. « Le corps animal contient, dit Bordeu, ' un principe de vie et d'action dépendant de son essence. Cette vie et cette action ne sont, à proprement parler, que la vertu de sentir, propre am organes et aux nerfs des animaux. Les nerfs sont le principe de tout mouvement et d'une sorte de sentùnent
1 TraUi 49 Médecine.
PKEMIÈKË PAHIIË.
iK^cessaire à toutes les actions de la \ie. L'âme spirituelle» jointe au corps vivant, a ses fonctions particu> lières ; elle agit sur le corps, elle en reçoit des modifications; mais la vie corporelle est due à Vétre ammal ou vivant, être distinct de tous les autres corps par sa nature et ses dispositions essentielles. » Ces lignes excellentes» où se trouve affirmée et expliquée la théorie de deux principes en Thomme, de deux forces distinctes l'une de l'autre , et toutes deux du corps, ne me paraissent contenir qu'une erreur, qui est d'attribuer au principe vital une fonction qui ne peut appartiaiûr qu*à rftme, la sensibilité.
Cette confusion semble également avoir été faite par M. Flourens. ^ Bichat avait également placé dans les organes seuls le siège et le terme d'une sensibilité véritable, en vertu de laquelle chaque organe vit et agit; mais cette sensibilité organique était, suivant lui, ordinairement insensible» et elle ne devenait sentante que sous des influences accidentelles et maladives» et quelquefois sous des influences d'organisation, per^ manentes mais exceptionnelles. Pour uioi, s'il m'est permis d'avoir une opinion dans cette grave question! je pense qu'on doit attribuer à l'âme tous les actes dont elle a conscience d'avoir été la cause, ne fut-ce qu'une seule fois. On peut discuter sur la limite de la vie physiologique et de la vie de l'Âme; et s'il est exact de dire que cette limite n'est pas et ne peut pas être nettement tracée, il n'est nullement exact de pré-
1 De la Vie H de f Intelligence , p. 68-73.
CUàPlTKIi ihOlblÈMK.
tendre qu'il n'y a pas de limites, et qu'il n'y a là qu*uQ seul ordre de phénomènes qui ne diffèrent que de degrés, ou de dam, comme le dit en propres termes Bichat. Il est certain qu'il y a des faits qui s'accomplissent eu nous sans que Tâme ait conscience d'y avoir pria part ; je dis mieux, des faits que Tâme a la consdenee de n*ayoir pas produits et de ne pouvoir et ne vouloir jamais produire. ' Cela séul, qui parait incon»
1 J'accorde ici à la conscioncc une vertu qu'on ne lui reconnaît pas ordi- ■airemcnt. La ('ùiiscionco, dit-on, n'atteste qu'un acte nctucl , c'est à dire présent et particulier. Cependant comment l'honimc s'allribue-t-il l'acto particulier, et couimeut s'en déelare-t-il l'auteur? C'est parce qu'il se sent une cause et reconnaît en lui un pouvoir. L'idée que je sois une cause ne préeiiste-t-elle pas à la notion eipérimentale que je sais la eaase de tel aete?De ea qve je penae caeiov cala, cousent arrivé-ja à oella proposition oniverseHe : je pense, je sois ane force, ane oanse inteUigaalc% si ce n'est que j'ai, avant l'acte particulier, conscience d'être une caosc. N'ai-je pas conseienoa que Je soif une volonté, avant telle volition particulière? N'ai-je pas conscience que je puis vouloir, mt^me quand je ne veux pas? D'ailleurs, si la oonscjeiice ne nous éclairait pas sur notre puissance de vouloir, foniiuent pourrait-on conclure du particulier nu gént^ral, de l'acte à la puissance, de l'accident ù l'essence? Comment, du ce que j'ai eu telle volition, telle pensée, pourrait-oo dâdniie que je sois on lire dont Tessence est la puissance même de vouloir et de penser^ La cause est une pwissanee t ai aa a*est pas la eonsaienee qui attmie que nous sommes une canaot nno puiisanaa, je ne voia pas coanant l'origine de Vidée de cause pourra, être expliquée en nous. M. Ad. Gamier semble au moins en partie partager ce sentiment. Dans son traité des Facultés de l'Ame, lom. Il, p. 14-2, il dit : v Parmi les facultés de l'âme, une seule apparaît à la conscit'ucc, mèiiu! dans l'inaction : c'est la volonté; elle se montre comme pure puissance de vouloir, et c'est là ce qui nous donne conscience de noire liberté. » Cette concession me suffît : nous avons donc conscience de voukrir on de ne pas vouloir, de pouvoir ou de ne pas pouvoir, d'être libre ou de ne pas l'être de produire tels on tais actes. Leib'9itx, dans aa lettre à Hansch, dit ; € qne nous avons conscience de nous, ttoilri coaictt s i i a mi, » et que « nons trouvons en nous la substance, l'un, l'action. » Plotin croit
PREMIÈRE PARTlly.
testable, suffit pour justifier la distinction de deux principes dans notre être, et le dualisme de la nature humaine. D'ailleurs, si nous pouvons hésiter h rapporter à râme ou au principe vital les phénomènes dont nous n'avons pas conscience , il est certain que tous les phénomènes dont elle a conscience lui appartiennent ; car la conscience n'est que la connaissanee que l'âme prend de ce qui se passe en elle en se repliant sur elle-même; el il est clair qu'en se repliant ainsi sur elle-même, elle ne pourrait prendre connaissance de ce qui s'est passé hors d'elle. Tout le monde accorde que la douleur et la peine n'existent pour un être qu'à la condition qu'il en ait conscience, c'est à dire que l'âme en prenne une connaissance intime et directe en se repliant sur soi.
Comment un fait éminemment psychologique pourrait-il être la condition d'un phénomène supposé purraoènt physiologique! Il y a là, je ne puis m'^npécher de le croire, une confusion que n'ont pas évitée tous les savants modernes, mais qu'il serait injuste d'imputer à Platon. L'analyse que contient le Tiniée ' des conditions différentes de l'impression physique, et du sentiment agréable ou douloureux qui parfois l'accompagne , est un modèle d'observation d'une profondeur et d'une exactitude, au moins en ce qui concerne l'étude de Tàme, également admirables , et elle aboutit
aussi ( Amtfod.^ V, I, 7, ) que < l'intaUigooce a oonsoieiiM de ee qus pvnt M puissanee ^ «t que cette oonscieiice ooastitne son essence. » ï Tim., p. 64.
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CUAPITAE IROISIÈME.
à celte conclusion : le plaisir et la douleur sont des mouvements de l'âme ; ils traversent le corps, mais il faut qu*ils arrivent à l'âme. *
Platon a parfait ement distingué de la sensation, aïd- 61101;, l'impression purement physique, l'ébranlement communiqué aux organes, * et, par euxnécessairement, au principe de leurs mouvements. Toute impression faite sur l'organisme, ràôvijxa, peut èXre à la fois sentie et perçue , aiat^viToy; elle peut en second lieu procurer une sensation très prononcée, mais sans peine ni plaisir, comme dans la vision ; enfin elle peut être insensible et non perçue en même temps , àvaioôyjTov. Celte dernière impression, que son caractère, avaicôjjTw, peut fidra ooimid^rer comme une négation de la sensation, est cependant quelquefois appelée oMnciç aXoyoç ; mais il reste constant que c'est un phénomène purement physique, qui ne produit ni perception, ni conscience, ni sentiment.
Le phénomène de sensibilité se produit, par suite de l'union de l'âme et du corps, lorsque l'organe ébranlé est composé, de parties faciles à être remuées par une impulsion même légère ^ et voici pourquoi : lorsqu'un corps ainsi composé reçoit une impression , c haque partie mue la communique aux parties qui font comme un cercle autour d'elle, en répétant sur ces parties Vimpression et l'impulsion premières,
1 Rép., IX, p. 583, xlvit«i4 -.ii «{if^tifM toTov; p. 584, jtà ToO o«i|Mtef M rii* {vj^v
TftWMW.
3 Tm. , p. 6â.
PRBMIÀRK PARTIE.
jusqpi'à ce que le mouvement arrive jusqu'à la partie pensante de l'homme , M tq fpovtjiAv iMnot , et lui ftusse ainsi connaître la puissance de Vagent. * Ainsi proprement la sensation est le mouvement du corps qui passe à Tàme. '
La douleur naît quand l'impression communiquée est contre nature et violente , et que les parties de l'organe sont , par le choc qu'elles reçoivent, enlevées à leur état naturel. ' Au contraire, lorsque l'impression, quoique forte, est naturelle; quand elle rétabptles parties corporelles, antérieurement dérangées, dans leur disposition régulière et normale, l'impression est accompagnée de plaisir. ' Il n'y a m plaisir ni douleur, l'impression n'est accompagnée d'aucun sentiment lorsque les parties de l'organe sont remuées sans difficulté et rentrent sans eilort dans leur état naturel. Cette expansion et cette contraction qui, dans la physiologie de Platon, sont éprouyéés par les yeines, aboutissent à deux centres, comme les veines ellesmêmes, le cœur le foie, où elles retentissent toutes, et d'où elles sont transmises à l'âme pout lui donner rémotion de la peine et du plaisir. La sensation n'est ainsi ni dans le foie , ni dans le cœur , c'est à dire dans aucune des âmes mortelles qui y résident; ce n'est autre chose que le mouvement porté jusqu'à l'âme par
l Tim. , p. 64.
i Tim. . p. 48.
4 rîiw. , p. Bô.
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