‹ De la psychologie de PlatonChapitre 34 sur 115 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

l'intermédiaire du corps. * Ces mouvements viennent parfois fondre sur Tâme, comme les flots agités par Vorage , ou comme des tourbillons de vents impétueux qui , en soulevant le navire , font trembler aussi le pilote qui le guide : et voilà comment ces orages de passions et de soufirances, ces jouissances énervantes et les transports insensés des plaisirs immodérés se glissant ' jusqu'à l'âme, en corrompent l'essence, ou du moins empêchent les mouvements réguliers des deux cercles do mêntê et de f^tmire, c'est à dire nuisent au plein exercice, au libre jeu de ses hautes et grandes facultés.

Les sensations « plaisir et peine, amour, crainte et colère, -et toutes les passions qui en dérivent ou leur

sont contraires, sont communes à tout être doué d'un corps. La sensation est une pour tous, {aiov 7:à<riv : ce (pd pourrait être une difficulté pour un psychologue moderne , mais n'en est pas une pour Platon. La question de l'âme des bêtes n'existe pas pour lui ; il ne pense pas comme Bossuet, « que c'est du sein des eaux et de la terre que Dieu tire toutes les Mnes vivantes et moutantes, vivantes d'une vie brute et bestiale, à qui iMeu ne donne pour action que des mouvements dépendants du corps. » * Pour Bossuet, c'est le corps qui commande à ces âmes» ou plutôt ces âmes ne sont que

1 Tim. , p. '13, ?'.à T'yv «wjMitOî al »tvr[iTit; ir.'t ttjv '}r/r^w çtp'>iJ.tvai. Cf. Rpp., ÎX, p. 584.

2 Platon parait rattacher le mot «««t.oi; à la racine «(ttuv. La comparaison de i'âmc à un pilote est classique dans la philosophie grecque. Cf. Arist., De Anim.

H Bossuet, Dàcours sur l'Uisl. miv., Il" part., c. 1.

FKEMiËKK PÂKilti;.

la vertu des éléments corporels qui les coustituenL. Pour Platon, il n*y a dans les êtres vivants que de» âmes humaines, qui Vont été ou le deviendront, qui ont toutes nécessairement contemplé les essences , et en ont conservé un souvenir plus ou moins obscurci.. C'est le corp» qu'il revêt qui [Hive rhomme même des facultés primitivement admirables de son âme, à tel point que Vâme est sans intelligence quand elle entre dans un corps mortel, et que plus le çorps oà le sort l'emprisonne est vil, plus s'abaissent les hr cultés de son essence naturellem^t pensante* C'est par le corps également qu'elle est exposée à ces trou-^ bles profonds , à ces tempêtes intérieures qui, après \ avoir jeté le désordre dans le corps, idennent assaillir l*âme. "

Il me semble qu'après cette analyse de la sensation, il est difficile de croire que Platon n'a pas attribuétous les actes de la sensibilité uniquemei^,et exclusivement à l'toe, et j'entends évidemment par ce mot,, qui en françcds ne présente pas d'équivoque, l'âme pensante, to çpovipv. Je pense, malgré des autorités très, respectables, que c'est là la véritaUe pensée de Platon; j'avouerai cependant que , dans ce même passage du Timée, une phrase incidente paraît rapporter au genre mortel de l'âme, tw 6vyit$ tt? ^^y/JUit le sentiment de. la peine et du plaisir. Je n'ai jamais prétendu qu'il ne se rencontre pas, dans une théorie si délicate, quelques expressions contradictoires, comme celles que je \iens de signaler, et comme on en pourrait signaler d'autres ; mais ces inadvertances de langage ne peuvent pas

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CUAPITAË XAOlSlÈMfi.

détruire une théorie aussi expresse et aussi claire, et il m fanai jamais demander aux anciens, et particuli^* remasit à Platon, la sévérité rigoureuse des termes que nous a enseignée la scolastique. Platon compte beaucoup, et trop quelquefois peut-être, sur TinteUigence de ses auditeurs. C'est ainsi qae k sentim^t, que les termes employés par lui donnent ici à Vàme mortelle , se trouve un peu plus loin attribué au corps lui-même. Comment croire que ces contradictions choquantes ne soient pas uniquement dans les mots et se trouvent dans la doctrine? Comment admettre que Platon ait voulu eu même temps, que la douleur physique ne fût possible que si elle arrivait jusqu'à l'âme pensante» et cependant que ce ne fût pas dans cette Ame pensante, mais dans une autre âme privée de pensée, qu'eût lieu le phénomène de sensibiUté? Suivant Platon, suivant le sens intime et général de sa doctrine, sentir est un acte de Pâme pensante. Les. deux autres âmes n*ont pas plus le sentiment et la conscience que la pensée. C'est aussi l'interprétation de Plutarque : « Platon dit que la. faculté de sentir est dans Pâme et Porgane dans le corps. » * Nous avons toujours conscience de nos sensations, et Pâme, par conséquent, l'âme pensante en est le seul sujet, smon le seul théàT tre. Le principe vital reste étranger à la sensation, el

les âmes inférieures qui l'expriment dans la théorie de)

Platon, n'en oului la connaissance, ni la conscience, ni le sentiment.

1 Plut., De Plar. Phil.. ?V. 1.8.

PREMlàEK PARTIE

La théorie des trois âmes , telle qu'elle est développée dans ie Timée, et qui n'a, comme j'essaierai plus loin de le dém<mtrer, que des rapports purement extérieurs avec \i\ théorie des facultés morales qu'expose la Hépubliqmt ne signifie qu'une chose, sim(de» elaire, et selon moi parùdtemrat yraie. Platon, comme toute l'antiquité , appelant 6me le principe d'un mouvement, a voulu dire qu'il y avait dans l'homme deux genres de principes comme deux espèces de mouvement; que la matière étant de soi inerte, sans forme , sans mouvement, de toute éternité et de toute nécessité, une âme s'y trouvait jointe, grâce à laquelle le corps était organisé, formé, conserré, développé, giéce à laquelle il parait se mouvoir lui-même, tandis qu'en réalité il est mû. * ; Il n'y a qu'une âme dans l'univers, et on peut dire l que c'est par une contradiction heureuse que Platon j en amis ^ux en Vhomme : il en porte même le nom- * bre k trois, divisant le principe vital en deux genres , i parce que le sujet où réside la force vitale nous échap- { pant nécessairement, puisqu'il ne tombe ni sous le j sens, ni sous Vœil de la- conscience ^ on ne peut pas I dire qu'il est un plutôt que multiple ; on n'en peut rien dire de certain , et c'est une matière livrée à la conjecture« Sur la distinction d'une partie mortelle et d'une partie divine dans TAme, les opinions de Platon ne sont nullement des affirmations hautaines et tranchan-

Phèdrê, p. m.

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CUAPITAË TROISIÈME.

les : ce sont des hypothèses qu'il propose avec toutes sortes de réserve et de discrétioiik ^

Si dans Vâme qui meut la matière , et qui, ramenée à , l'ordre et à la mesure par Dieu, devient l'âme du monde, il n'y a pas trace de cette division, c'est qpie Fàme universelle, depuis qu'^e s*est laisftéè persuader par la raison de Dieu , est la plus belle des ehoses produites. Aucun des mouvements qu'elle exécute n'est aveugle, violent, lurutal ; tous au contraire sont dirigés par une raisôn et par la sagesse ikiéme. Il reste cepen* dant à cette âme un sourd levain de vioience que ne peut vaincre Dieu, et qui rcprésent(? déjà l'élément de la personnalité , le principe de la liberté , ou cette tenduiee naturene que tous les «très. e«septé les «tMs divins , ont Vers le mal. »

Mais enfin , dans Tordre des choses célestes il n'y a ! point de mal à expliquer : tout est pour le mieux pos« siUe; il n'y a pas de dualisme dans l'ème du monde. La raison que Dieu y fait pénétrer en perfectionne l'essence sans la changer, augmente l'intensité et la plénitude de Tètre de Tàme, mais ne produit pas un être nouvetiti. Le Dieu de Flaton n'est qu'un démiurf^. Mais dans l'homme, où le mal tient une si grande place, où l'on ne peut pas l'attribuer à l'âme, divine de sa nature, il fallait bien, pour Teexpliquer, supposeMm genre d'àme inférieur et mortel, aveugle et sourd, violent et insensé. En posant dans la nature bumaine

1 Tim. . II. 73.

PAKMlâRE PARÏIB.

ce dualisme qui se trouve partout , Platon a rendu à la philosophie un inappréciable service.

Je ne suis pas de ceux qui croient que l'identité de substance est le terme inéiitable de toute métaphysiq[ue digne de ce nom, et que cette doctrine soit le signe infaillible où se reconnaît Tesprit philosophique. Le panthéisme compte assurément, depuis Fnrménide et Zénon d'Elée jusqu'à Hégel, de liantes et nobles intelligences ; mais il ne les a pas toutes envahies ; quand bien même il les eût toutes captiTées par la magie de ses profondes et vagues perspectiTes, par le vertige qu'il donne à la pensée empi^rtée dans des hauteurs pleines de nuages et illuminées de rares éclairs, il y a aussi la grandeur modeste de la consdtence et du sens commun. Le genre humain, et Platon est avec lui, reconnaît qu'il y a deux principes en l'honirae; comme toute l'essence, tout le mouvement de l'un de ces principes est de connaître et de se connaitre , tout ce cpi'il ne peut eonnattre lui est étranger, du moins n'appartient pas à sa nature et à son essence: delà une profonde et infranchissable séparation entre la vie de ràme et la vie du corps organisé. L^àmè et le corps ne sont pas nécessaires Tun k Vautre ; Vâme n*existe pas nécessairement en vue d'un corps, et tandis que la dissolution de ses parties fera disparaître absohun^t notre corps, dont les élénients, même en Cette vie^ s'écoulent, se renouvellent, périssent sans cesse, la mort au contraire est un affranchissement de l'âme, et lui restitue sa liberté, la plénitude de sa force et la pureté première de son essence. Du seuil pesant du

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CHAPITUE ÏUOISIÈME

tombeau , où le corps consumé par le feu , ou détruit par le temps, n'est plus qu'une vile poussière qui se perd et se confond dans la poussière des chemins, r^e, comme un oiseau céleste, retrouvant ses ailés, d'un vol léger s'élance vers le ciel sa véritable patrie. Sans insister davantage sur les grandes conséquences morales de ce dualisme intelligent e sensé, je yeor venir <aux objections qu'on y a faites, et surtout à Vinterprétation des textes de Platon relatifs à cette importante question. Platon est un grand nom de l'histoire de la philosophie ; les auteurs et les partisans des différents systèmes de philosophie, et même de physiologie, ne sont pas fâchés d'appuyer leurs théories de sa grave autorité. L'opinion contraire au vitalisme, * l'animisme, dcmt Aristote est bien véritablement le père , * a voulu ranger Platon au nombre de ceux qui avaient deviné plutôt que démontré l'unité de l'âme peu^nte et du principe vital. M. V. Cousin a donné à ce sentiment Tappui considérable de son adhésion et tout le poids de son savoir et dé sa rare perspicacité

1 Ç.i. M. BiNiillier. 31 ém. de VÀcad. des Stitnce* Uorak» et Politiquet.

2 S. Thomas , son fidèle disciple , professe ouvertement aussi Tanimismc, quoiqu'il s'exprime souvent comme s'il reconnaissait trois âmes distinctes. Cf. Somm. Théolog., part. I, art., I quest. UH. f.e principe secret, inavoué ou inaperçu de l'animisme , est l'unité de substance , ou y conduit ; car toute matière sans forme est une abstraction : si c'est l'ùme pensante qui produit toutes les formes, elle produit en réalité tons les corps; il n*y a plus iio'iib pas à faire pmir qu'elle produise par ejqpansion la matière même. Deseartes a eonsaoé la première partie de son traité de la Fomaftott du Fahu, presque entière, à prouver qa*on ne peut attribuer è Fâme les foBctioiia ritales.

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