PREMIÈRE PARTIE
a ni acte, ni mouvement, ni repos, ni dif^nce, il
n'y a point d'être, et il ne saurait y avoir place pour Tàme. Â moins de laisser se perdre et pour ainsi dire . se fondre dans une abstraction l'objet de la psychologie et la psychologie elle-même, je me trouve contraint de démontrer qu'il y a de l'être dans la doctrine de Platon , qu'il y a des substances individuelles matérielles et immatérielles-dont l'existence réelle est invinciblement prouvée ; qu'il y a dans les êtres mouvement, acte, diflérence ; que l'idée, à laquelle il compare sourent l'àme, n'est point un pur nombre; et que Vàme , qu'il définit par la puissance d'un mouvement spontané a^nssaiit sur elle-même et sur le corps, n'est pas une abstraction en rapport avec une autre abstraction, et dont l'acte n'est lui-même qu'une abstraction.
Je suis le premier à reconnaître que cette marche est contraire à r(^r(lr(î vrai et léj^itime des problèmes ; mais il m'était difficile de ne pas la suivre, car c'est celle-méme qui a été adoptée par Platon, et j'aurais peut-être effacé un trait caractéristique de la philosophie platonicienne, en l'exposant dans un ordi*e et en l'analysant d'après des principes qu'elle n'a point connus. L*ordre est une méthode, et la méthode une partie considérable des systèmes. Ce n'est pourtant pas sans hésilatioa que je me suis décidé à cette fidélité scrupuleuse, car je prévois déjà les difficultés où elle me conduira.
Ce n'est pas iMi[)uiiéinent, en ell'et, qu'on peut faire violence à l'ordre naturel des choses et au mouvement vrai de l'esprit ; la logique méconnue se venge. Je suis
PBBMIÈRB PARTIR.
con^aiDCu que toute métaphysique repose sur la psychologie , et qu'il n'y a pas d'autre principe à la philosophie ; je suis, de plus, persuadé que cela est vrai de tousles8ystème8,el»parde»ustout,deceliiidePUiton« . le me suis doue Irouyé, parce que j^aras, pour Mre fidèle à la méthode d'exposition platonicienne , inCerverti Tenchaîiiement naturel des idées , je me suis donc trouvé dans cette altematlTe, ou de laisser sans base et comme suspendue en l'air la métaphysique de Platon, ou d'aborder prématurément les principes psychologiques qui la soutiennent au fond, et cependant ne la précèdent pas. Non seulement j*ai dû toucher ces points, contrairement au plan même que je m'étais tracé ; mais , précisément parce qu'ils n'étaient pas à leur jdace, j'ai dû en restreindre» en écpurter même les développements, qui sont restés peu nels, peu satisfaisants et incomplets. Ce défaut, inévitable peut-être, ne portera, j'espère, que sur l'harmonie de la composition de ce livre. Les détails trop peu développés el obscurs et les affirmations arbitraires trouveront plus loin les compléments et les preuves nécessaires , autant du moins que le permettra l'objet spécial de cette étude.
CUAPITRE PREMIER.
KÈSi}Ui DE LA MÉTAPinrSIQUB DE PLATOH.
l'amb de l'univers.
H est certain que l'homme connaît et pense. * C'est la majeure sous-entendue, mais nécessaire» des raisonn^nents par lesquels Flatoa démontre, d'une part, dans le Phédon, qu'il y a en Thomme un principe distinct du corj^ ; de l'autre, dans le Sophiste, que le repos et le mouvement, quoique contraires, peuvent coexister dans le même sujet. Le sophiste M-méme, quand on l'interroge, est bien obligé, par la conscience, d'admettre ce qu'on appelle savoir , et ce qu'on appelle croire. * c'est à dire qu*il est obligé d'admettre ce qu'on appelle connaître. Connaître est donc quelque chose de réel; c'est une puissance, une force, et la force est l'essence même et la définition de l'être,
TiOifAflct yop ^(pov 6p(2^stv Ta ovra, &ç lonv oSk «»o ti trX^v
1 Pkiâtm» p. 65. Sopkia,, p. ii9» Je eito tovjoarf , p<rar Platon , rëdî- Uon d*H. Etienne.
3 Gnrgioit p. 454.
i'UtMlÈKE PARTIE.
c^jvajxiç. ' La force est la puissance d'agir et de p.'^tir, eïç Te To TT'j'.sTv.... e'i; Te to iraOslv , et Leibnitz ne fait que
traduire Platon dans sa célèbre formule : a La substance même des choses consiste dans la puissance
d'agir et de pàtir. ^) ' Toute connaissaiict.' atteste donc et démontre l'existence et l'être, parce que connaître est non seulement un acte qui implique une force qui agit, un être qui connaît, mais encore une force qui pâtit, c'est à dire un être qui est connu; ' car être connu , c'est encore être ; on ne peut pas connaître ce qui n'est pas; le néant absolu n'est absolument Vobjet d'aucune connaissance. * La connaissance va à l'être, opÉyTTat toO ovtoç. " Tout ce qui est peusé, est; l'objet de toutes nos pensées est une réalité.
La preuve de l'existence du mouyement et de ce qui est mil s«' lire ('îj^nleinent de la seule eonsid«^ration de l'acte de la connaissance. Eu eifet, si tout était immobile , il n'y aurait aucune connaissance , il n'y aurait connaissance de rien ; car si connaître est une action, l'objet connu est certainement dnns un état passif, état qui ne pourrait jamais venir à quelque chose qui resterait en repos, dans une immobilité absolue. ' La connaissance est donc un mouvement, et il y a deux
1 Soj^ûgt., p. S49.
S Leibnitz, D9 la Nature en elle-même, % 8.
3 Phidont p. 65. Rép., V, p. 476.
4 Rfy.j V, p. 477, iL B. C. (iidi n /nfiat^ , nim mpt^w*'
5 Phidon. p. 65.
6 Sifphiet. , p. 349.
CUAPITRK PHBMIBR. 45
sortes de mouyements , l'un actif, l'autre passif. * La
passivité, la propriété d'être l'objet de la connaissance est ainsi, pour Platon, une espèce de mouvement.
Enfin , la connaissance qui exige le mouvement implique aussi dans les choses et simultanément le repos. Il faut, en effet, que l'objet, pour être connu, reste identique à lui-même, n'éprouve aucun changement essentiel , au moins pendant l'instant où il est perçu ; sans quoi on ne peut ni le saisir par une définition, ni le fixer même par un nom, puiscju'il est incessamment autre qu'il était auparavant cl qu'il sera plus tard. On ne peut pas même dire qu'il puisse y avoir une connaissance quelconque, si tout change sans cesse et que rien ne subsiste ; car si cette chose même que nous nommons la connaissance, ne cesse pas d'être la connaissance, la connaissance subsiste, et l'existence du repos est démontrée. Mais si cette forme de connaissance change sans cesse , comme il serait nécessaire si le mouvement était constant, universel, sans mesure et sans fin, elle se changerait à l'instant même en une autre forme et ne serait plus la connaissance ; et si elle change sans cesse , sans cesse fuira la counaissance.
Si tout était livré à un {)erpétuel mouvement, rien ne
pourrait plus êln^ Ir même ni dans ses niodcs ni dans sa durée ; les notions elles-mêmes seraient incessam-
1 Ihèél., p. 156..
PRBIUÈRB PARTIS.
menl changeantes, et il n*y aurait aucune connaissance ni réelle ni apparente. '
Mais l'acte de la connaissance est un acte réel et certain; il implique donc d'abord l'être, et dans rétre lemouYement et le repos; il enferme dans son double point de vue cette double nécessité, qu*il y ait quelque chose d'immuable et de substantiel, et aussi quelque chose de mobile et de changeant dans les choses et dans les êtres, c'est à dire la vie; en tant qu'intelligence, k vie implique Vftme, *
Il est impossible de croire que l'être dans lequel se I produit la connaissance sous toutes ses formes , soit I autre chose qu'une ftme. ' La matière inerte, étendue et divisible en elle-même , ne peut pas être le sujet d'inhérence de l'unité, de la simplicité et du mouve-
l Théét.^ p. 181, s.q.q. Cratyle , p. 440. « Si ee qui connaît subsiste , siée qui Mtfionna subsiste paiement, esla ne ressemble gatee à ce fins «t à ce moarement dont noos Tenons de parler, «imw tnm hi «m* Mu f*Hu » Sur quoi donc s'appuie Aristofe pour affirmer (Mét, 1,6) que « Platon die sa Jeunesse s'était familiarisé dans le commerce de Cratylo, son premier mettre, avec cette opinion d'Héraclite qae tons les objets sensibles sont dans un (écoulement perpt^tucl , ot qu'il n'y a pas de SCÎMOe possible de SCS objets. Plus tard il conserva la mémo opinion. »
Le Cratyle prouve , dans les premières pages , que , puisqu'il y a une différence dans les noms, il y a une différence dans les choses; que leur existence n'est point relative à chaque individu , qu'elles ne se rapportent pas à nous , ne dépendent pas de nons , mais qu'elles «ibsislmit par elleemtaies, selon leur essence et leur nature, et que dans leors cbangements même elles ont nne essence fi».
8 SopMif., p. S50.
3 Tùn. . p. av, C.