CHAPITRE TEOISIÀME
principes généraui de Platon, que les deux âmes de la République sont mortelles comme celles du Timée. Voici d'abord en quel sens il est pmnis sailement de conclure ainsi : le Phédon nous apprend que c'est par suite de son commerce avec le corps, que l'âme contracte les passions qui la déshonorent, détruisent son essence propre et la rendent semblable à celle du corps , autant du moins que sa nature le peut permettre. Or, ces passions doivent disparaître quand la cause en aura dispara; les âmes passionnelles mourront donc en noQS, en ce sens que seront détruites les formes que l'âme a prises par suite de son contact avec le corps, et par ime conséquence nécessaire de l'influence que le corpsaura exercée sur elle: or, le corps, ce n*est pas la masse matérielle, inerte et sans vie : c'est le principe actif et vivant, que le Timée appelle l'âme mâle et l'âme femelle ; c'est la forme de ces deux principes que ràme morale a subie par suite du contact de l'âme et dn corps : elle est donc devenue en quelque manière semblable à ces deux âmes, et en quelque manière aussi mortelle comme elles. U y a certainement quelque chose qui meurt en nous quand la passion, la colère, la crainte, le désir cessent d'y avoir place ; on peut dire que ces formes de l'âme naissent des âmes mortelles, et qu'elles en sont comme l'impressMMi; mais toute la doctrine de Platon proclame hautement et clairement , que la sensation elle-même est mi phénomène de l'âme pensante et immortelle. On voit donc en quel sens on pourrait dire que les formes, tlè^n ^^ç, que prend l'âme meurent en nous; il
PABMlàRB TARTlË.
y a jusque dans l'âme quelque chose de mortel et de corporel qui est détruit par la mort, et c'est précisément par là que Tàme est rendue à la pureté de sa Téritable essence; car il y a, dans les mouvements que produit dans ràinc le principe multiple de la vie organique, des formes, ou, comme le dit Platon, des choses différentes de Tàme et d'une autre nature. ^ On Toit déjà , et Von verra plus loin avec plus de clarté , j'espère, que même en supposant les deux àraes de la Hépubliqiie mortelles comme celles du limée, on ne peut pas établir entre les deux théories une identité de signification philosophique, mais seulement un rapport qui par sa nature même accuse la distinction et la confirme loin de la détruire ; il n'y a de commun entre les deux doctrines que les noms identiques donnés à des classifications qui, issues d'un autre principe, ont une signification toute diflérente. Cette confusion purement nominale est sans doute née de l'axiome platonicien : le corps est le principe du mal ; d'où Platon a voulu rapporter à une action directe d*un organe déterminé, les caractères moraux entachés de quelques faiblesses, telles que l'orgueil, la passion de la gloire, Vamour du plaisir. Ce reqpport, qu'il n'a nullement précisé dans la République, a suffi pour amener, dans la classification des tendances , des mobiles , des faits moraux de la nature spirituelle , des dénominations et des divisions identiques aux déncnninations employées
1 PMdOf», p. M,<Mu|<%Mj%««*||wti. •
GHAPiTR£ TROISIÈME.
dans l'analyse des différents principes qui constituent runité de notre être composé.
n ne &ut donc pas compter Platon parmi les animistes ; il a au contraire ouvertement et clairement reconnu; d'une part, que le sujet de nos passions morales comme de nos mouvements intellectuels, que la puissance en qui résidaient les facultés diverses de la pensée, étaitune substance une, simple, identique àellemême, par conséquent immatérielle, par conséquent incorruptible et immortelle ; et, d'autre part, il n'a pas moins clairement professé qu*il y avait en nous un principe subtantiel de vie , distinct du corps , agissant sur l'âme elle-même et sur les parties de l'organisme, multiple et périssable comme lui : ce qui est, à mbn sens, la vérité même confirmée par le raisonnement
comme par V observation.
Je respecte les grands noms qui ont contesté ces principes ; on s'est peutrétre trop afiûranchi de ce sentir ment envers le génie , et on a peutrétre trop complètement secoué l'autorité , salutaire souvent , qu'il avait prise sur les esprits ; mais on peut concilier le respect et l'indépendance, et je puis bien renvoyer à Âristote le compliment si souvent adressé à Platon : amieui, sed magis arnica veritas.
N'admettre dans l'homme qu'un seul principe défini, la forme d*un corps organisé et ayant la vie en puissance , c*est le réduire à une fonction, à une opération qui semble n'avoir plus d'objet quand le corps est dissous et dont on se demande quel est le sujet. L'être substantiel de l'âme est ruiné ou du moins com-
PJàSMlÀEË PAAÎIB.
promis par une déiinition piireille , el rhistoire de la philosophie est là pour en attester les conséquences funestes. Si rien n*est mobile qui ne soit un corps ou n'appartienne à un corps, l'âme est mortelle ; c'est en eliet la conclusion d'Aristote. * C'est une grande erreur, dit Leibnitz, de croire qu'il n'y a dans l'âme aucune perception dont elle ne soit capcible de s'apercevoir. On ne peut pas, il me semble, aflirmer, comme l'a fait M. Th. Jouil'roy , que les phénomènes dont nous n'aTons pas conscience d'être la cause, n'émanent pas du moi. n faut avouer avec Leibnitz que nous ayons des sensations sourdes, des perceptions obscures, et que ràme peut avoir été présente et active dans des phénomènes où son activité n'est plus saisie par une consâence claire.
Le moi peut perdre accidentellement la conscience de son activité; mais on ne peut guère contester ce principe : nous ne pouvons pas attribuer au moi les actes dont il a au contraire la conscience claire et vive de n'avoir pas été la cause, et, pour plus de précision et d'exactitude , les actes dont il a la conscience claire et vive de ne pouvoir pas être la cause. N'avoir pas la conscience d'avoir fait une chose , et avoir la conscience vive de ne point l'avoir faite, et surtout avoir la conscience vive de ne pouvoir pas la Mre, ne sont pas
1 Arisl. , Physiq., Vill , c. Sur l'jmmuilaiité de làme dans Arist. Cf. Ravaissou, Esnai sur la Mttaphys.j tom. I, p. 590, où est cité « c passage dédflif : « Le désir de rimmortalité est le désir d*me chose impossible. » Bihiq. Nie., III, c. 4.
CUAPITRK ÏROiSlËME.
des propositions identiques. La terre tourne, l'arbre fleurit, la mer s'agite : non seulement nous n'avons pas eonscienee qu'A faille attribuer au moi ces phénomènes comme à leur cause ; mais il faut dire que nous avons la conscience la plus claire et la plus profonde que le moi n'en est pas la cause, que le moi ne les veut pas produire , parce qu'il a conscience de ne pouvoir pas les produire : on ne veut que ce qu'on a la \ conscience de pouvoir. Il y a là deux causes , deux ^ forces que rien n'autorise et que tout interdit de rapporter au même sujet. De même, dans les phénomènes com{)lexes de la vie humaine, il en est que le moi sait ne pas lui appartenir , parce qu'il a conscience qu'il n'en est pas, qu'il n'en a jamais été, qu'il ne pourra jamais en être la cause : il y a donc en nous aussi deux forces, deux causes distinctes que rien n'autorise à identifier. Si le moi s'attribuait un seul des phénomènes de cette sorte, il n'est aucun phénomène qu'il ne dût s'attribuer ; mais il y a ici évidemment contradiction. Être une cause , ce n'est pas toujours produire actuellement ; un effet ; c'est être capable de le produire , de tendre à ! le produire ; or, l'animisme aboutit à ceci : nous som- j mes la cause d'actes dont nous avons conscience de n'être pas la cause et de ne pouvoir être la cause. Or, '> de deux dioses l'une : ou la conscience nous trompe , ditouietnonàlafoissurle même objet, pris dans le même rapport, ce qui est le renversement de toute philosophie, puisque c'est la négation du principe de contradiction, ou bien la conclusion de l'animisme est elle-même une contradiction flagrante.
PRBMIÈIIB PARTIS.
Au bout du compte, l'animisme repose sur l'hypothèse d'une inertie absolue de la matière réelle, et rétablit le mécanisme cartésien. Or, du yégétal à la pierre il y H un abîme , dont on peut mesurer la profondeur en songeant aux vertus de la plante, qui, parce qu'elle possède la vie, peut reproduire des individus de son espèce et transmettre indéfiniment une forme identique à la sienne et un type fixe. Il y a là une force très distincte de toutes les forces d'aggrégation moléculaire et fort supérieure. Quoi qu'on en ait dit, la chimie n'explique pas la vie, et le jour n'est pas encore venu où (c la psychologie ne sera plus qu'une branche de la mécanique. » *
On demande : le principe vital a-t-il la faculté de sentir? S'il a la faculté de sentir, il est une fonction de l'intelligence. S'il ne l'a pas, le corps n'est qu'une machine. Je nie la conséquence de la seconde partie du dilemme: le principe vitaln'apaslaiaculté de sentir ; ce n'est pas une raison pour que le corps soit une machine ; il est un être vivant comme le végétal et d'une vie supérieure. Les fonctions vitales de nutrition et de reproduction s'accomplissent en lui par une force semblable à celle qui agit dans les arbres et les plantes.
Les plantes n'ont pas, je crois du moins qu'on l'accorde, une Ame pensante, et assurément elles sont
autre chose, excepté pour Mallebranche et Descartes,
1 Mém. de H. Fiiik sur les fonetiens du sfetème nerrenx, inséré dsns (m Àrehicit ât MûUer, en 1851.
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CHÂPITHK TROISIÈME.
que des mécaniques ; elles en diffèrent précisément en ce qu'elles ont la Tie, ce qqi est bien quelque chose. Tout ce qui lit, yît en vertu d'un principe inconnu
qui exige autre chose que la puissance des agents chimiques, et n'enferme pas la pensée. ' Si Ton objecte que la pensée n'est pas de trop pour expliquer les opérations merveilleuses des fonctions physiologiques, nous répondrons que l'argument prouve trop, En effet, si les mouvements de la vie sont tellement compliqués et tellement parfaits, qu'il faut une âme pensante pour les expliquer, on peut dire qu'ils impliquent, il est vrai, une telle perfection de raisonnement, une telle profondeur de vues , un tel ensemble et un tel concert de volontés et de pensées, qu'il est étrange qu'à un si prodigieux développement de l'esprit manque la conscience , qui accompagne les plus humbles opérations de la raison.
Leibnitsobjeotait À Stahl ' que si ràme avait du pouvoir sur la machine, — on sait quel système avait
adopté Leibnitz pour expliquer les rapports du corps et de l'âme , — pour lui commander quelque chose qu'elle ne dikt pas &ire spontanément* il n'y aurait plus de raison pour qu'elle ne pût lui commander quoi que ce soit. Stahl répondait que l'énergie de l'âme consistant uniquement dans la puissance de mouvoir, et
l Plot., Ennéad., III, 11, c. 16. « Toute vie est aete. L'acte do la vie, même sans le sentiment, n'est pas un flMmvemeiit aveugle. L'aeCe qui constitue la vie peut donnw des formes et son moaremMit est plein d'art. »
% Cf. JWm. Acad» SeimÊt moralet H poUtiq, , tom. XLV, p. 316.
FRBMIÈRB PARTIE.
le monyement ayant un rapport avec le mobile, la conh séqnence qu'on lui objectait n'était pas légitime : la
société de TAme avec le corps en proportionne la puissanee, et en limite en même temps qu'elle en détermine l'activité. Cette réponse est très solide; mais on peut toujours objecter à StaU, que cela n^est vrai qu'autant que le corps est vraiment distinct de Vâme et n'en est pus comme l'œuvre. Les forces ne sont limitées que par des forces, et si le corps vtet pas me fbrce qui lui smt propre et indépendante de TAme » qui soit un autre principe que l'âme, — j'entends toujours évidemment ici Vàme pensante, — on ne eomprend pas que le eorps poisse fidre obstacle aux volontés et aui mouvements de l'esprit qui l'a produit et organisé, le conserv e, le répare, le reproduit, et doit le gouverner absolument et sans éprouver une résistance qui n'a point de cause.
n faut accorder que nous n'avons pas toujours une conscience actuelle des actes de notre âme ; mais les faits de la vie de relation, quei'liabitude finit par rendre inconscients et comme involontaires, ne prouvent pas du tout que les phénomènes de la vie de nutrition ont été autrefois connus par la conscience et commandés par la volonté; que cette conscience a été absorbée dans Tàme par les actes d'une vie supérieure ; car l'âme a conscience de pouvoir reprendre , quand elle voudra, conscience des actes de l'âme que l'habitude a pu rendre inaperçus , mais non inaperceptibles, et elle a conscience de ne pouvoir le faire pour les actes de la vie de nutrition. Ouelle femme pendant sa
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grosse3se t pour prendre Vexomple mêiue dei Stahl , a jamais commandé au lait de monter dans ses mamelles,
et s* est jamais souvenu d'avoir fait un pareil commandement? Les femelles des animaux exercent donc aussi cet empire intelUgent et cette puissance de volonté sur les fonetions de leur vie organique 1 Mais je prétends tirer une preuve en faveur du vitalisme , du fait même qu'on lui oppose, à savoir que nous n'avons pas toujours conscience de ce qui se passe en nous, et d'où l'on veut conclure que le fait de conscience n*esl pas un critérium certain des actes que le moi peut légitimement s'atiriJbuer. Nous n'avons pas toujours conscience de oe qui se passe en nous : comment donc cela pourrait-il se faire si le corps était comme la toile que l'araignée tire de sa propre substance et déploie au dehors d'elle? Les moindres impressions externes retentiraient au contre de ce système, prolongement et extériorisation de la vie de l'âme.
L'obscurité qui se fait dans notre esprit et dans notre mémoire , l'affaiblissement de l'œil de la conscience se comjnfend dans une doctrine qui ajdmet le corps comme une force distincte deVàme , et capable par conséquent d'en borner l'action et de diminuer la riche activité qui enMt l'essence. Dans l'hypoUiése où 1 âme produit et conserve le corps et en est la vraie force, ces résultats certains ne s'expliquent pluâ. €k>mment comprendre que tant de fonctions de la vie physiologique, tant de mouvements organiques s'exécutent m nous, non seulement sans que nous en ayons, sans que nous puissions en avoir la plus légère connaissance, non
PREMIÈRE PARTIB.
seulement sans le concours, mais encore contre les efforts énergiques et violents de la volonté, et cela
quand le système exige que ces mouvements n'aient eu lieu que par suite de l'acte de la volonté et de Vîntelligenee? Gomment comprendre que Tâme héroïque du vieux Turenne, de ce grand soldat éprouvé par tant de périls et de combats, ne puisse pas <'inpôciier ses nerfs de trembler au bruit d'un coup de canon? Et cependant quelle est Tàme intrépide qui sera certaine d*étre obéie, en commandant au corps de ne pas frémir, au cœur de ne pas battre, au sang de ne pas se glacer dans les veines, au visage de ne point pâlir? Certes rème peut commander au corps et même elle doit lui commander ; mais ce corps lui résiste souvent et n'est qu'un ser\iteur indocile et comme un esclave irrité. Où prend-il donc cette force de révolte , ce principe de résistance farouche et stupide , si ce n'est d'un prin^cipe étranger à Vâme autant peut-être qu-au corps lui-mtoe. Ce n'est donc pas, suivant nous, sans une grande force de sens et de raison que Platon, avant d'entrer dans une étude approfondie de l'Âme, en sé* pare un élément étranger, un principe distinct, et qu'il laisse à son disciple infidèle la grave responsabilité de cette proposition : a Les passions sont des mouvements du corps; voilà pourquoi c'est au physicien qu'il appartient d'étudier l'âme. » *
Plotin est resté plus près du maître et de la vérité : outre la matière du corps et Tàme, il reconnaît un
1 Arisl. , De Anim. , 1 , 1, 14, 15.
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CHAFllRK THOiSiËMË.
troisième principe qu'il appelle Tanimal, to *C<'>ov, * ou principe vital , auquel il attribue la sensation. Cependantc'est pour lui, non pas une âme ou force à part, flpiais une puissance de Vàme , immobile par elle-même, et n'entrant en action que sous l'impulsion de l'âme ; mais une puissance, si elle n'est pas une substance, n'est qu'une fonction, et une fonction n'a d'existence réelle que dans son sujet. Le^ principe yital est donc <listingué de l'âme par un- nom; il se confond avec elle en réalité.
Je prois que ce qui a contribué à jeter, surtout dans l'écrit des anciens et de Platon en particulier^ un peu de confusion sur cette distinction du principe vital et de l'âme , c'est le double sens du mot ^x^- qu'on appelle le corps par opposition à l'âme, n'est pas simplement la masse matérielle , c'est la matière ayant forme ou vie ; or, toute forme \ient d'une force, et toute force est une âme : donc dans le corps proprement dit, et dans tout être corporel, ily a une cause, une force, une âme. Mais quand on oppose l'âme, non plus à la matière sans forme , mais à la matière ayant forme, au corps vivant, on distingue une autre espèce d'âme, essence de rhonune, le principe qui l'élève au dessus de tous les êtres de la nature, qui cependant ont tous aussi des âmes, mais dans un sens différent.
L'âme est donc distincte du principe vital, que les pythagoriciens appelaient déjà de ce nom, to (utucov,
1 Plotia, £ji»., 1« k, 7.
no
mSMIÈRË PARTIE.
au rapport de Flutarque , et plus distincte encore du corps môme.
M«dgré cette séparatLonâ profonde des sulntances » Platon n*en a pas nié la eoimnunicatiofi, peut-être
a-t-il exagéré Vinfluence des rapports de l'âme et du corps. Bien qu'étrangers l'un à l'autre, le corps et Vftme exercent Tun sur Vautre et réciproqueflient tuie action très puissante. Uhomnie n'est t^v'un^ âme qui se sert du corps; ' « le corps est un instrument dont l'âme se sert à sa guise, » dit Bossuet; ' a l'homme est une intelligence qui «commande 4 ^ ott^anes» v dit S. Augustin. * Ce mot, que répétera à peu près M. de Bonald , en Vexagéranl encore , est une traduction de l'Alcibiade et le. principe de toutes les écoles spiritualistes.
Cependant, malgré la supériorité de Tàmc sur le corps, elle en subit profondément l'influence. Le corps, ses passions, ses besoins , sont comme autant de clous paaroùVâsneestatttacliéeà la terre, * autant de poids de plomb • qui la courbent et la forcent de regarder toujours en bas : c'est par là qu'elle est retenue loin dadel, eit pour ainsi d^e loind'elle-mème. Le corps, VKmMtilement est la prison de Vâme, il ^n es(t le <compagnon et souvent le maître ; il la déûgure de sou con-
1 Platon, l-vifeifr., p. 1S9.
3 Boisnet, Traité delà cwmmnaue âê Dieu.
a S. Âng., Omf,» Ub, XI, e. 6.
ri Uép., Vil, p. rti9. ««Rit |u>««M«{.
(ad immonde et lui imprime sa propre souillure. Sous cette enveloppe qui non seulement la caclie , Bonis encore la déahonore, Fâme n'est plus reconnaissablé. Semblable à Glaucus le marin, dont la violence des flots a mutilé le corps et que la mer a recouvert de ses pl«kates, de ses coquillages, et tellement déûguré qu'on m'en reconnaît plus, sous cette végétation monstrueuse, la forme humaine et la beauté première : 4dnsi l'âme voit gâter sa beauté divine dès qu'elle a revêtu kioriae souillée d'ua corps; elle voit diminuer la richesse et la .pureté de son essence jusqu'au mo* ment où la mort, la séparant de la mati^e, la purifiant de la folie du corps, lui permettra enfin d'exister en soi et pour soi, oùrnv xoS' oeîrniv elvou. ' On voit que Platon n'a pas méconnu, et qu'il a peut-^ftre ^u^é la funeste influence du physique sur le moral. On sera même étonné des conséquences extrêmes où il arrive : les désordres de l'Ame ne sont que des maladies qui viennent des humeurs; ces humeurs, «en se portant vers les trois lieux que Tâme habite, ' produisent ici la stupidité et la perte de la mémoire ; plus loin, l'audace emportée ou Ja lâcheté ; mUeurs, les humeurs sombres et moroses. Pour que l'Ame soit saine il faut que le corps soit sain : cette santé, dans l'une et dans l'autre, ne peut être produite que par l'harmonie, c'est à dire par un certain équilibre entre les puissances diverses qui constituent la complexe nature de l'homme. Quand
1 Phédonj p. 64.
% rtm., p. 87.
PKËMIÈHK PAHTIË
l'âme est trop puissante pour le corps elle le remplit de maladies : ^ la lame, comme on dit, use le fourreau. Quand le corps est robuste et que TAme est &dble, l'effort du plus pijdssant paralyse le plus faible, hébété l'esprit et lui cause la plus ternble des maladies, la perte de la raison, avoue. ' Tout être humain qui a beaucoup de chair et de gros os, ne saurait avoir une grande délicatesse de sensibilité. * C'est le courant des substances nutritives qu'exigent la conservation et le développement du corps, qui dérange toutes les révolu- >tions de Tàme. * Il n'y a qu'un moyen de sabit : ne pas exercer l'âme sans le corps m le corps sans l'âme; r homme doit faire également état de toutes les parties • de lui-même , et leur domier les soins qu elles récla- : ment : de là l'importance , pour ainsi dire égale , de la ! gymnastique et de la musique, et, en fait, sinon en t principe, une réliabilitation de la dignité du corps. C'est ainsi qu'un instinct supérieur de modération et de bon sens sauve le génie grec des périls d'une logique extrême , et des violences aveugles du raisonnement géométrique» C'est le philosophe qui a tant méprisé le corps, qui l'a proclamé un obstacle à la vie de la pensée et de la sagesse, c'est ce même philosophe qui, par un détour ^t peut-être par une inconséquence, aboutit à ces maximes d'une sage et intelligente éduca-
1 TtiA. . p. 88.
t ftm.^p. 88.
3 fim.j p. 75.
4 Tiifi., p. 44.
CUAPlïKIi IROiSiKME. 473 j
tion. Le sentiment exquis de la mesure en toutes choses est un don et comme une grâce de l'esprit grec. Cette forte maxime : Rien de trop, avait pour les.Ckecs la Valeur d'un oraele v et elle- était gméé dans leurs
âmes, comme sur les portes du temple de Delphes, à côté de la maxime em^ore plus fameuse : ConmoM^tai
§ m. Origiiie de l'dm. .
L'âme humaine est, comme nous Varoos vu, pour i Platon , une forée, un être possédant en lui-même le |
principe de ses mouvements, en un mot, un principe : l'essence et la définition, de Tâme est la puissance de • se mouToir soi-même. Un principe ne saurait èire produit, car tout ce qui est produit est nécessaire^ ment produit d'un principe; or, un principe ne saurait naître d'un principe, car ilne serait plus principe par rapport au moins à ce principe qui l'aurait produit ; il ne se suffirait plus à lui-même ; il serait contenu au moins en puissance dans le premier, dont il ne serait plus qu'un développement. Un principe ne peut donc naître; il ne peut pas être produit; il est incréé et
1 Plai., Chaim., p, 165.
étemel. ^ L*Âine étant un principe est donc éternelle ^t incréée.
Cepeadaiit Tâme buBMine étant impàriaite, son «xis^ 4iii€8 ne s'explique pas absolumeat par eUe-méma.
L'homme a une âme : d'où l'aurai t-il prise, si l'univers n'avait eu aussi uneàme possédant ks mêmes attributs et plus parfaits encore. * Il y a bien quelque difficulté de concilier ces deux assertions, et, comme Va remarqué Plotin, • le passage du Philèbe semble confondre les âmes particulières dans l'âme du monde ; mais Plotin explique que Platon a youIu dire par là, non pas que nos âmes sont des parties de Tàme du monde, mais que dans l'univers l'âme est partout, et que c'est au même sens qu'il faut entendre le passage des low, où il est dit que toute Vâme du monde prend soin de tout le corps de l'univers. L$ Timée, le Phid/n, contiennent en effet des preuves irréfutables que Platon a distin^^ué les âmes particulières de l'âme du monde , et que si son génie aété frappé de Fiiarmome des causes, dePunité de la vie, il n*a pas méconnu la diversité et la variété des principes et des êtres. Les âmes humaines sont des formes substantielles individuelles, incréées en tant que iffîficipes , 'et tmies ^i^ependant par tm lien mystérienx, par un rapport que Platon n*a pas expliqué parce qu'il est je crois inexplicable, au principe delà vie universelle , à l'âme du monde. La grande âme les
1 PKèân, p. S4S.
« Fhm. , p. 30.
a Plotin, Ewniad., IV, m, 7.
CHÀPITRË TBOISIÈME.
contient san§ ies absoiiïer ; elle ne se tfivke pas powî les produire ; son action vivifie k tout et les individus , -sans se diviser eUe-méme^ ni détruire l'individuaUté 4es ^res qu'elle péabiré et gomremeffar id»B kds «t des raisons, ou, pour parler le langage même, de Plalom, par des nombres.
£n eikA, dit h Tmée, * lestes hiundiies ne scmt pft» léâtes par la méflie opération 'qae Vâme dm numda, mais des restes des éléments qui avalent servi à la former; "C'est dans le même vase, avec les mêmes essences» Cdmbkiées à peu près dans le même tapjport, mais par tiâe «opération distincte, qu'éUes sont prbdiiiles. D'où l'on peut conclure légitimement avec Plotin à la fois que l'âme faumaine et Vâme universelle ont une .même substance «t qu'elles sont distincteB. /
la doètriwd 'sj^olkpie du fimée ne lire pas inimftdiatement les âmes humaines du fond de ce vase mystérieux. Le second mélange, sembkJ)le et cependant inférieur à ceM cpd loime l*ftiiie dft inonde, est divisé par Dieu m âmes >distinet6S, égales éti noUttbfe '4téx astres; chaque astre en reçoit une qui y est portée comme dans un cbar; c'est de ces âmes, qu'il ne faut pas confondre avec les âmes parlicttlières des astres, que doit naître le plus noble des éires , l'homme. Comment les â?mes humaines peuvent-elles naître de ces âmes, si de leur nature les âmes ne naissent pas? Il faut remarquer que c'est Dieu qui les tire du sein de ces âmes confiées aux astres, qu'il a formées lui-même
1 Tim.. p. 41.
PMMIÉBB PAftTlB,
des mêmes éléments, de la même substance et de la
même essence que l'âme universelle : c'est Dieu, en < eil'et, qui fournit aux dieux inférieurs, symboles des forces de la nature et chargés de former le corps bumain , le principe immortel de l'ftme pensante.
Mais il ne faut pas croire que Dieu, clans Platon, crée les âmes ; Dieu ne crée pas de nouvelles substances ; il ne crée rien; il i^t par une influencé toute morale ; il persuade par des raisons; ce n'est donc pas lui qui individualise les âmes : elles possèdent éternellement rindividualité au sein même de Tàme universelle, et toute Faction qu*on peut supposer à Dieu, c*esl de les persuader de Touloir se détacher de cette àme et entrer dans des corps. ' C'est en ellet une loi du destin, une loi de leur nature même , que les âmes humaines doivent être attachées et unies à des corps : toute Ame d'ailleurs préside à une matière qui serait sans elle inanimée. * Mais avant même leur incorporation, le Phèdre nous moi^e les âmes distinctes de l'âme du monde et séparées les unes des autres, s'efforçant de suivre, mais d'un vol inégal, les mouvements des cercles célestes et de contempler dans le monde idéal les essences divines.
le principe d'individuation qu*Àrîstote placera dans la matière, est attribué par Platon à l'âme même. L'âme, dit-il» ' est tout notre être individuel, notre véritable
1 Mrg. , /En., VI , 751. Ranos et incipiant ia oorpora relie reyerti.
•2 Phèdre, p. 246.
3 Loti, XU, p. 959.