CHAPITRE TROISIÈME. 4T
personnalité. Le corps ne peut pas servir de principe à notre personnalité; car n'est qu'une image, une
ressemblance , et comme une ombre qui suit et accompagne notre personne. L'individualité réside dans des propriétés intérieures et essentielles que possèdent les ftmes avant leur incorporation ; leurs différences sont primitives et incréées ; leur personnalité existe et préexiste de toute éternité. ' Avant d'entrer dans un corps, dans ce voyage vers les idées que décrit le Phèdre, chaque âme a déjà ses tendances propres, ses forces individuelles, ses passions, ses vices figurés par les chevaux de cet attelage ailé , symbole de l'âme. Les unes s'élèvent, les autres s'abaissent; plusieurs perdent les plumes de leurs ailes, se retirent sans avoir pu contempler les essences, ce qui les contraindra fatalement à ne point connaître la vérité pure et à ne point arriver à la science véritable. L'âme possède donc en elle-même le principe de ses développements : « la nature delà substance créée, dit Leibnitz, ' « demande nécessairement et enveloppe essentiellement un progrès ou changement; et ces changements continuels se produisent suivant un certain ordre qui la conduit spontanément (s'il est permis de se servir de ce mot) par tous les états qui lui arriveront , et cette loi de l'ordre fait l'individualité de chaque substance parti-
1 Leibnitz, ep. ad Hansch. , de Philos. Plat., loin. II, part. I, p. 282, édit. Datens. « Niliil în Platone aninaadverto undè colUgam ajiimos proprtani sibi substantinni non servaro. »
•i De la ttature et de la grâce, tom. 11 , p. 75 , édit. Dutens.
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oïdière. » Telle est» je erofe, mm» ekke et liomei** plieite, Vidée que Platon s^estfidte de FindiTidualîlé de
l'âme éternellement préexistante pour lui, puisqu'il n'admet pas La création. L'âme prend conscience de sa peiscDiiftlité en eUe-néme; en se refdianl. sur eUe* mène» elle se distingue de Vàme universelle, qui lui est semblable, mais non identique en tant que plus parfaite ; l'âme humaine est en communication avec Tâme unirarseUe, el avec IHeu qui la pénèire» Tins* pire, la persuade; mais le divin qui est en elle» y est comme une lumière et non comme une substance. La préexistence des âmes laisse donc intacte leur personnalité, que la mort ne saurait détruire. En allant se réunir à la grande âme d'où elle vient, il n'est pas nécessaire que l'âme humaine s'y absorbe et s'y perde ; au eontraire , la mcMrt la r^d à son état primitif, qui était Vindividualité et le dioijL libre, mais non indifférent, laissé aux Âmes, de leur destinée terrestre, k suppose et la maintient *
1 Quoi qu'on en ait dit, dans Plotin elle sera vraiment détruite. L'âme, suirant lui , n'arrive à la pleine con8ciencc d'ollo-int^nie que dans In contemplation de son essence, et son essence est de tendre ù rentrer dans rûme et dans l'intelligenre universelles. Bien que Plotin prétende le contraire, la personnalité vraie ne consiste, pour un être, que dans la eoiweieofl e de aon eiienoe et de eoi-vêne. M n'en eel pee eM d« flotiii, et tout «v contraire : râme ne se connaît parfaitement que lorsque le sentinent de rindiridnalité s*effiee, e'ailMlilit, se pwd; quand elle n*a ^ns conscience d'être nn itre individuel, mais que par la eontemplation elle est devenue Dieu même , c'est à dire rnniverscl. La conscience de son essence est ainsi pour Tftme la conseienec de sa divinité {Ennéad. , ^^ iv, 2); la personnalit*'. considérée romme un degré iiifinio de la conscience , est encore iioniméi? dans «e système, mais en réalité elle y est très nette-
CHAMIRB TROISlISMB.
Que notre âme préexiste au obrp» et qu'elle «il eu une Tie antérieure à son existence actuelle, c'est ee
que démontre clairement le fait irréfragable de la Réminiscence. Apprendre n'esi que se souvenir. Toutes nos connaissances acquises, particulières, enrckp* pent la notion du nécessaire, de l'universel, dt l'absolu : ces idées ne sont pas nées de la sensation; car nous avons conscience qu'elles s'y appliquent immé- * diatement et la précédât; elles ne sont pas nées avec nous, car eh quel temps les aurions-nous perdues? Il reste donc nécessairement que nous ayons appris, dans un autre temps, les choses dont nous nous souvenons dans celui-ci : ce qui est impossible si notre àme n'existe pas avant que de venir sous la forme bumaine. Avant de commencer la série de leurs existences terrestres, toutes les âmes vivaient pures et parfaites ^ dans le sein de Tétiier ; c'est dans cette existence supérieure et antérieure que l'âne a pu contempler les essences divines , dont le chœur glorieux , éclatant de beauté et de lumière , remplit Tinimensité des deux et en occupe les sommets. L'année des dieux , divisée en douze tribus et conduite par Jupiter, s'avance pour goûter la félicité inelîable de cette auguste contemplation, et, pour y parvenir, décrit des mouvements harmonieux et comme une danse céleste réglée par un
ment saipprimëe. Tout système qui s'appuie sur l'unité do substance ne laisse à l'individu qu une existence piiénoniL-ualc ; c'est un mode de l'è Ire et non un être, une apparence et non une réalité.
1 Phèdre, p. 351 f «miliif xcx£»..,. K«4«^l irrcii-
PRBMIÈRI PA&TiB.
riiythme savant ; les âmes humaines , moins heureuses, ne peuvent les apercevoir que de loin. Toute la différence qu'il y a entr'elles, et le degré de dignité
qu'elles ont les unes par rapport aux autres, est la couséquence du degré dans lequel elles ont approché des essences, et du degré de clarté avec lequel elles ont contemplé la vérité. Mais toutes ont pu en apercevoir ■ au moins un reflet, sans quoi elles ne seraient pas entrées dans des corps humains. C'est en effet le privilège de l'homme de comprendre le général, et il ne peut le comprendre s*il n'a vu l'universel même ou les essences. Le souvenir de cette vie divine, produit par un effort volontaire de l'intelligence , fait toute la grandeur et tout le prix de la vie. Le reflet obscurci de ces visions du ciel entrevues dans les brumes de la terre , l'éclat voilé de ce soleil intelligible qui ne projette plus que des clartés douteuses dans les ombres de la caverne, dans l'antre diseur du corps; l'écho affoibli de ces hymnes célestes , de ces chœurs divins dont nous n'entendons plus qu'un vague murmure et l'harmonie mourante, c'est là la Réminiscence. Captives dans l'odieuse prison du corps, nos âmes, par la Réminiscence, retrouvent une félicité mélancolique dans le souvenir de la vie divine qu'elles ont perdue ; et si ce bonheur est troublé par les douleurs du regret, l'âme est fortifiée par l'espérance et les promesses d'une impérissable immortalité ; et, déjà sur cette terre , la sagesse , la philosophie , est comme un avant goût de ces meffables voluptés de la vie divine de l'âme : c'en est comme le crépuscule et la mystérieuse aurore.