CHAPITRE TROISIÈME
signer, si haut qu'elle aspire, à ne pas atteindre les sommets inaccessibles d'une science par£ai(e et à ignorer beaucoup de choses.
§ De l'immortalité de l'âme.
Suivant Platon, non seulement l'àme est étemelle, elle est de plus immortelle ; bien que la distinction ne
soit pas explicite, elle est clairement indiquée dans le P hé don. Les arguments de ce sublime dialogue portent, il est yrai, principalement sur rincorruptibilité substantielle du principe pensant. L*âme étemelle garde même une éternelle individualité au sein de l'âme universelle où la mort la fait rentrer sans l'y absorber ou Vy perdre. Mais ce n*est point encore là Timmortalité, et peut-être auraitr-on raison de dire que le dogme de la préexistence des âmes et de leurs migrations infinies dans des corps ditrérents, est inconciliable avec Vimmortalité véritable, telle que Platon Fentend évidemment dans k Phédon, et qui est non seulement la persistance de l'individualité, mais encore celle de k persomialité ' ou de la conscience. En
1 Leibnilz, Ep. Ad. Hantch., XII. « Je ne remarque rien dans Platon d*où ron paigae inftfrer que les flmes ne conservent pas la substance qui leur est propre. »
PREMIÈRE PARTIB.
effet, si le moi subsiste, il se souvient, il a conscience de son existence passée ; la personnalité ne dure qu'à cette condition t et Toubli de ces formes passagères et individuelles que revêt successivement la substance du principe intellectuel, est une nécessité absolue de la doctrine de la métempsy chose. Cependant, par une de ces contradictions heureuses que le bon sens arrache souvent au génie , Platon n'en maintient pas moins le principe de la persistance de la personnalité humaine au delà de la vie présenU;, la conscience de ridentité du moi , le souvenir de la vie terrestre dans le sein même des félicités de la vie divine où nous appelle la mort, et cela pour tout le temps qui la suit. Ce qu'espère Socrate, mais sans pouvoir le prouver, c'est que l'àme, en se rendant dans l'autre monde, y . emporte avec elle toutes les habitudes contractées pendant la vie , et qu'elle y sera récompensée et punie : ce qui implique la persistance de la conscience et l'indestructibilité du sentiment du moi identique. La vie humaine reçoit ainsi dans la vie future son achèvement, la morale sa sanction et la vertu sa couronne.
Quelles que soient les preuves qu'accumule Socrate, et qui toutes se ramènent à la nature simple, une, immatérielle, etpar conséquent indissoluble de l'âme, * elles portent sur la persistance de la substance , et non sur celle de la personnalité.
L'immortalité de l'âme est possible, elle est vraisem-
1 Phédon. p. 80. Cf. p. 86., on à peu prte» 4 in^ t* •nftn», correclif digne de remarque.
CHAPITRB TROISIÈME.
blable : elle n'est point certaine et ne peut pas se dé- •montrer. * Elle ùe repose que sur la promesse de
Weu, ' et cette promesse n*est qu'une divine espérance dont il est bon (pie l'homme s'enchante * et pour ainsi dire s'enivre. 11 semble même, d'après le Timée, que le moi , cette forme sublime de la substance , comme rappelle M. V. Cousin , soit une vertu communiquée par Dieu à l'âme humaine ; s'il ne lui donne pas l'être, il lui donne au moins ce qui en est le couronnement et en fait tout le prix : « Puisque vous êtes nés, dit le Démiurge, vous n'êtes point immortels, et pourtant vous ne subirez point la mort, parce que je le veux. » * Pressentiment sacré et véritablement prophétique. L'espérance en la mort fait la sérénité des vivants. Quel tableau I quelle leçon, quel exemple que le dernier et sublime entretien de Socratel c'est de lui surtout qu'on peut dire qu'il a été doux envers la mort. Cette pensée nous fortifie et nous console ; elle pkne, radieuse comme une étoile, au dessus de cet océan sans rivages, de ce sombre et elVrayant inconnu ?ers. lequel chaque jour nous emporte, et où un dernier jour enfin nous précipite.
Les modernes sont habitués à concevoir l'âme
1 Lois. X, p. 901.
2 Tim., p. 41.
3 Phédun.
4 Cette promesse d'immorlalité, qui dépend ainsi uuiquenieut de la vuionlé et de la bonté divines , est faite aux âmes des Dieux ; à plus forte niaon, rimmortalilë de rftme humaiDe semble devoir dépendre de la puissance de Dieu.
PRBMIÈRB PARTES.
comme mie substance créée par Dieu. Un des meilleurs arguments de Vimmortalité de TAme consiste,*
pour eux, à inontror dans une vie future la sanction de la vie présente , et le complément nécessaire de la destinée humaine, qui serait sans elle inachevée et imparfaite. Mais la yie future n*est pas nécessairement immortelle ; on ne peut pas aflirmer qu'une durée déterminée, plus ou moins longue, d'une existence future, ne suffira pas pour sanctionner la vie présente el donner satisfaction à la justice absolue : Vétemité des peines et des récompenses n'est pas une proposition nécessaire aux yeux de la philosophie , et il est difficile denier que la substance qui a été créée par Dieu» puisse être détruite par celui qui Va tirée du néant. L'immortalité de l'âme repose donc au fond , comme Ta admirablement pressenti Platon, * sur la révélation intérieure d'une promesse divine, sur la touchante confiance que la fragile créature met dans la bonté et la parole du Dieu qui lui a donné la vie. L'hoinme, en effet, prend, et il a raison de prendre pour une promesse, l'espérance et le désir d'immortalité que Dieu a gravés dans son Ame: désir inquiet, obscure espérance , mais universels et indestructibles. L'homme aspire à vivre et le néant lui fait horreur. La croyance
^ 1 Ce doute , si sagn pt si sens»i qu'il soit , n'est pourtant pas conforme h la doctriiit; platonicienne sur l'origine des îlnies. Préexistant éternollemonl et oternellenient individuelles, les Anies sont nécessairement immortelles i faire dépendre cette immortalité de la volonté divine, c'est, en se rapprochaDt de la vérité, s'éloîgatr des principes mêmes de la théorie
" sur Torigine et la natnra de râme.
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CHÀFITRB TROISIÈME.
k rimmortaiité est au fond un acte de foi et d'espéranee. « Tespère , dit Socrate, me réunir bientftt dans
un autre monde à des hommes vertueux , sans toutefois pouvoir l'affîrmer entièremeut; mais pour y trouver des dieux amis de l'homme, c'est ce que je puis affirmer, s*il y a quelque chose en ce genre dont on puisse être sûr. J'espère dans une destinée réservée aux hommes après leur mort, et qui, selon la foi antique du genre humain, doit être meilleure pour les bons que pour les méchante, d * C'est là plutôt un acte religieux qu'une opération purement philosophique; c'est la foi antique du genre humain ; mais il ne faut pas oublier que la philosophie ancienne, jusqu'à Aristote, et particulièrement la philosophie de Platon, aspirait à gouverner les âmes et à les mettre en communication directe avec Dieu : ce qui est le rôle d'une religion. Appuyé sur les révélations vagues mais profondes de la conscience , sur les pressentiments obscurs et sacrés du cœur humain , Platon satisfait à ce besoin de l'âme que ne peut satisfaire la raison, en lui révélant la des* tinée qui l'attend au delà de la vie présente, en lui découvrant le mystère de la vie future, qui l'attire et en même temps l'épouvante.
Nous avons déjà eu l'occasion de faire connaître une partie des arguments de Platon pour démontrer, non l'immortalité , mais l'éternité de l'âme. Nous nous contenterons donc de les résumer rapidement, en in-
1 Phédon, p. 63.
PREMIÈRB PARTIE
sistant davantage sur ceux (pie nous n'ayons pas ren^ eontrés.
Lps deux premiers arguments du Phèilon : la pré- -^énce eu nous d'une conscience morale , le sentiment d*une obligation absolue attachée à la notion de ce que la raison reconnaît comme bien, d'une part; de l'autre , les conditions de la connaissance qui exige un sujet, un, simple, sans parties, immatériel, ont pour objet de démontrer que l'essence de Tàme est distincte de l'essence du corps ; la seconcTe partie de l'argumentation est destinée à prouver que l'âme survit au corps. ' Cette démonstration est faite d'abord par les deux arguments des contraires. Le premier est emprunté à ^ l'observation et à l'expérience : les contraires naissent des contraires; la \ie naît de la mort, ou plutôt les choses vivantes naissent des choses mortes , comme les choses mortes viennent des choses vivantes. * Si la vie engendrait la mort , et que la mort ne reproduisit pas ' la vie, la mort régnerait bientôt seule sur l'univers anéanti. La vie n'a donc rieu à craindre de la mort, ni l'ftme par conséquent, qui en est le principe. C'est
un cerclé étemel, â^icepet xnSxXc^ icepiiovra. *
Le second argument est au contraire tout logique: aucun contraire, pendant qu'il est ce qu'il est, ne peut vouloir devenir ou être son contraire; mais ou il se retire , ou il périt quand son contraire arrive. Ce prin-
1 Arist. , Mét„ XIV, c. 4. c Le contraire détruit le contraire , et la destraction de l'un est la naissance de Fantre. »
2 Phédm, p. 70, 71.