CHAPITRE PREMIER
contradictoire, comme j*aiirai tout à l'heure Toccasion de le démontrer. La République divise Fàme en trois
principes, ou trois facultés , ou trois parties, ou trois états, mouvements, formes, modes,' qui sont le désir, la colère, la raison ; mais ces trois principes ont des caractères très différents dans les Dialogues, et nous allons citer quel({ues unes des contradictions que recevrait de Platon même la théorie de la République ainsi interprétée, il est dit, dans le Banquet, que ramour est le mouTement de Fàme rers Vidée pnre du beau, et, dans la République, Pkton prétend que ce avec quoi l'âme aime, ' est la même faculté avec laquelle elle a faim et soif. Le désir est un phénomène intellectuel, dit Platon dans le PhUèbe ; la République semble faire de la faculté de désirer une faculté spéciale , qui n'accorapht son acte qu'à l'aide du corps, un principe ami de la jouissance et du plaisir, dépourvu de raison, tandis qn ailleurs et dans une autre partie du même traité, il est obligé de reconnaître qu'il y a des désirs et des plaisirs dans la raison elle-même, comme des dominations dans les facultés inférieures de l'Âme. * La colère est définie ici : la puissance qui s'oppose parfois en nous aux désirs * et par conséquent en diffère; quelques lignes plus haut, la puissance qui défend de
1 Rcp.. IV, [), laô, 1\, p. 180. Lois, IX, p. 803, rdi7;.<iaf«(, tlSr,.
% llép. , IV, ]). 4:i'.» , to 5à y ij.?.
8 Réf., X, p. 580.
4 Ji^^o IV, p. 440. Daos le CratfUt le ^-^.i est l'ardeur et comme le bouillonnement de l'ftme, —Cr€a^l., p.m.
boire quand on a soif, et qui réprime les désirs de cette nature lorsque nous les éprouvons , provient de la raison. Ainsi, la volonté qu'on a pu croire vaguement exprimée dans cette nomenclature par la faculté du courage et de la colère, se confond encore avec la raison revêtue du caractère impératif, * en sorte que tout est confondu par cette classificati<Hi prétendue.
J'ai déjà exprimé l'opinion qu il ne fallait y avoir qu'une théorie des facultés morales ; elle fait partie en effet d'un traité de morale, et aboutità des conclusions purement morales, ou, ce qui est la même chose, politiques. *
La République idéale renferme trois ordres de citoyens qui agissent chacun conformément à sa nature : c'est de ces qualités propres à chacune de ces classes politiques, que l'État tire sa prudence, son courage et sa tempérance. Les rapports de subordination qui règlent ces trois ordres produisent Tunité ou l'harmonie de l'Etat; mais le caractère et les mœurs d'une société se trouvent dans chacun des individus qui la composent; car ce ne peut être que de là qu'ils ont passé dans la société. Il faut donc qu'il y ait dans l'âme de< l'homme trois parties qui répondent aux trois ordres de la République t et qui, [)ar conséquent, soient les principes des caractère$ et de$ mœurs qui distinguent
1 l^AUib.
.2 kfiêt., Mag. Mot., Uv. I, c. 1. La Morale ii'e«t qn^oiie partie de la Politique, «-Wi Aiinc \ ^ la^v^ il«t pi^n-
ClUPiïll£ PREUIEH.
chacun d'eux. Voilà comment est amenée la classiiication du IT* liTre de la République, et la concittsion , d'une morale touti privée et toute pratique , c'est qu'il faut établir entre ces trois dispositions natives de l'àme,. entre ces trois mobiles de notre conduite, la même subordination qu'entre les trois ordres de l'Etat. C'est de l'analyse de la cité que Platon déduit l'analyse de l'âme, et, comme dirait Kant, de la raison pratique. C'est dans le courant d'une discussion de même nature et amenée par des rapprochements semblables, que se présente au ix* livre du même ouvrage, la même division, où il importe de remarquer qu'il n'est jamais question d'une localisation des facultés, comme celle que détermine la psychologie du Timée ; elle aboutit, comme la première, à une analyse des mobiles moraux des actions humaines. 11 y a, suivant cette théorie, trois caractères principaux dans notre ûme : l'amour de la sagesse ou de la vertu, l'amour de la grandeur , l'amour du plaisir ; en d'autres termes, la raison, l'orgueil, la volupté. De ces trois faits moraux de notre nature, c'est celui que Platon appelle ô 6u(&oc que je crois pouvoir appeler l'o^eil.
Platon d^nit ainsi cette faculté : ce qui en l'âme reproche à l'âme de se laisser vaincre par les désirs malgré la raison; ce qui en l'àme s'irrite contre la faiblesse et la lâcheté morales qui ont commis la faute ou l'ont laissé commettre. * Qu'il y ait en nous une faculté de cette nature, qu'une voix intérieure s'élève en nous
I Rép,, IV, 440.
pour témoigner contre nous-mêmes, c'est une grande et prafonde vérité; mais peut-on appeler cette £acuUé le courage ou la colère? Ou*est*<^, en Vàme, qui se laisse vaincre? c'est la volonté; qu'est-ce qui reproche à l'âme sa lâcheté ? la conscience. S'il faut absolument distinguer, s'il n'est pas suffisant de dire que Vâme s'accuse elle-même d'aTtnr manqué de force et de courage, on pourra dire que la conscience accuse, au nom de la raison, la volonté d'avoir été faiblct, Mais, dans la nomenclature de Maton^ c'est le edurage qui accuse l'ftme , tandis que c'est précisément de courage que l'âme a manqué. 11 ajoute que cette colère est toujours généreuse et qu'elle ne s'éveille que contre la l'injustice ; cela n'est pas aussi certain , à moins qu'on n'entende par cette leiculté la consdence elle-même ; mais cette interprétation ne s'accorderait avec aucun des détails de la classification platonicienne. Plus loin d'ailleurs, * fiaton cite un vers d'Homère et convient qu'il j a dans Vâme une faculté qui , réfléchissant , To âvaVjYic73e[xevov , sur cc qu'll faut faire et ne pas faire, gourmande, imisXîirTw, une autre faculté qui s'irrite déraitomablement ; ici, évidemment c'est la raison qui gourmande la colère ; la raison est donc aussi une faculté qui gourmande, qui blâme et qui loue, qui justifie et qui accuse^ qui est satisfaite ou irritée. Que devient la définition du courage, 6 Ou(mSc, dont le caractère est de s'irriter contre la faute où nous a entraînés la violence de nos désirs? C'est contre lui
1 Rép„ IV, p. 441.
CHAPITRB PRBMIBR.
mainteiiant <iae l'âme s'iriite, et précisément pour s*étre irrité sans raison; car aprè9 avoir £t qne la
colère ne se met jamais du côté des désirs, quand la raison avait prononcé qu'il fallait leur résister, qu'elle ne s'irrite et ne combat qu'en fayenr de la jnstice» Platon avance tout le contraire, lorsqu'il nous montre la raison gourmandant la faculté dt» la colère de s'être irritée sans raison, T4>à>.oYiaTwç ôupujxàvto; cette faculté est donc, contrairement à la [uremière définition, susceptible d*une irritation qui ne procède pas de b rdson et ne lui obéit pas.
Un seul trait de cette définition contradictoire rapporte le couri^e à la volonté. * La raison délibère , dit Platon; la colère combat, soumise au commandement (le la raison, et en exécute courageusement les ordres : on appelle courageuse l'âme ou la colère suit constamment, au milieu des p^es et des plaisirs, les ordres de la raison, sur ce qui est à craindre et ce qui n'est pas à craindre, c'est à dire sur les vrais biens et les vrais maux. Dans ce cas, la colère serait la force morale, la puissance d'une vokmté virile sur les passions, la grandeur d'âme. Ces mots, qui n'entrent pas dans la définition m^me, justifient seuls le rapport établi entre la faculté du courage, ô ôup<, et la vertu du courage, i
«v^peia.
Enfin je me demande quel rapport peut avoir la faculté morale, telle qu'on vient de la définir, avec cette irritabilité de l'enfance que Platon lui attribue,
1 Jl^., IV, p. 44t.
DEUXIÈME TAHIiE.
parce qu'elle naît dans l'homme bien avant la raison, et par conséquent s'en distingue?
Ainsi, comme on Ta tu, c'est pour expliquer la nature de la justice, de la tempérance et du courage, que Platon a distingué ces trois formes de l'àme, ; mais il reconnaît que cette méthode est imparfaite et ne peut pas mener au but; il Ta choisie seulement parce qu'elle a l'avantage d'être plus courte. * Quelle est l'autre méthode? peu importe, ici du moins ; elle avaitpour but, comme la classification de la République, de parvenir à une connaissance approfondie des vertus de Vâme . suivant les termes mêmes de Platon : * et connaître les vertus de l'àme ne se peut faire qu'en étudiant les principes de ses actions , ses mobiles moraux ; ainsi la colère ne me parait représenter ni la volonté, ni la conscience, mais une tendance pure- . ment morale ; c'est une passion violente , irascible, qui écoute, mais n'écoute pas toujours la raison, généreuse cependant dans son principe, et qui inspire souvent à l'homme des actions sublimes. Cette description me parait se rapporter à l'orgueil, à l'ambition, au sentiment de l'honneur , à la passion de la gloire, à la soif du commandement et de la supériorité, inclination qui a sa faiblesse et qui a aussi sa grandeur. *
1 Rép., VI, p. 504, IV, p. 436.
% H. V. Cousin entend que cette méthode deyait démontrer que les trois facultés en question apputionnent à l'âme humaine (trad. de Plat., tom. IX, p. 880). le ne vois pas eda dans le texte : iwvwitec fat tfmà iliii ^mg/k
9 C*est encore dans un traité de morale que Cioéron décrit cette pas-