‹ De la psychologie de PlatonChapitre 68 sur 115 · CHAPITRE DEUXliUlE · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXliUlE

) beaucoup de vague sur sa peosée trop peu précise» a f du moins le mérite d'avoir signalé, outre sa puissance

I représentative , la vertu créatrice de cette faculté ; ne l'appeloiis-nous pas, nous aussi, la folle du logis cette faculté merveilleuse , qui tient à la fois de la sen- ^ sation et des plus hautes puissances de Vesprit, et dont s, le mécanisme impénétrable recèle et garde l'impéné- ^ trahie secret de la double nature de T homme.

Aristote a bien vu que Timagination ne saurait être ni la sensation, car elle n*est pas toujours en acte comme la vision , ni même en puissance comme la vue, ni T opinion, car la fantaisie dépend de nous, et avoir une opinion ne dépend pas de nous : c*est un fait nécessaire. N*étant ni une opinion, ni une sensatbn, elle n'en saurait être le résultat ou la combinaison; car, outre que cette définition est peu claire, il y a . des choses dont nous avons une opinion vraie et dont nous concevons une très kusse image.

L'imagination, pour Aristote, et sa doctrine a été celle de beaucoup d'excellents esprits, est une sorte de mouvement de Tàme, causé par la sensation en acte : ce mouvement subsiste après la sensation en aete qui l'a causé. ' Les impressions senties restent et demeurent sensibles, ' c'est à dire, d'après la doctrine de la sensation d' Aristote , que la forme de Tobjet sen-

1 Arist. , De Anim., III , 3, H l''- Ihs Rêves, c. 1 , 9, c. 1 , § -2 (H 11.

2 Arist. , Des Rêves, II , S l'î- .i-i*.6>.T'>i 4jfa9t> v.air,fj'j ijujUvii ti «iT<»T,jiat»

sible, seule reçue par l'âme, y demeure sensible. Bossuet dit à peu près la même chose : après que les sensations sont passées, « elles laissent dans l'âme une image d'elles-mêmes et de leurs objets : c'est ce qui s'appelle imaginer.... La faculté de l'àme où se Mi cet acte, s'appelle imaginative ou fantaisie. » * Je ne me rappelle aucun texte précis qui démontre pleinement Topimon de M. Ad. Garnier, qui pense que, d'après Platon, reixounapeut être la conception d'un objet qui n'a jamais été présent à la sensation : « quand l'affirmation et la négation silencieuses sont le résultat de Faction de l'âme sur la sensation, c'est l'imagination. » Ce texte du Sophiste * semble bien prouyer que l'imagination , pour Platon , n'est jamais indépendante de la sensation; mais néanmoins on ne trouve pas dans sa théorie cette assertion tranchante d'Arislote : , l'imagination est la même chose que la sensibilité ; la \^ forme seule diffère. * Le rôle supérieur de l'imagina- ^.tion, cette puissance de transformer les idées en ima-

1 Traité de la tmmaistanee de Dim, c. 1 , $ 4, Cf. Descartes, YI* Méditation. MaUebranche, Rtekmk» â9 la VérUé, II* livre.

2 Sophist., p. 264.

3 Des Rêves, i\ l, % 9. Ceci t st en contradiction iivec la théorie ilu traité de l'Ame , où l'iniagination est définie comme ne pouvant exister sans la faculté de sentir, mais comme en étant très distincte, f«vT««i« -àp «al «u^r^tt^ »ai Amttet.

« Aiùm., III, 3, 4. Une phrase, da traité des Rêves atteste le doute d'Aristotc, c. 1, S 4* « Soit que, diMl, l'imagination et la sensibilité soient dans TAmo doux Tacultés identiques, ou qu'elles soient différentes , le rêve, etc. » Trad. do M. B. de Saint-Hilalre, p« It)4.

ges et de créer tout un monde idéal , ne semble pas avoir été entrevue par Arisiote, et l'a certainement été par Platon.

Les facultés de Tème se localisent, comme nous Tavons vu, et l'âme habite toutes les parties du corps, mais particulièrement trois demeures. * Nous avons essayé de démontrer que cette localisation des &cultés ne divisait pas Vâme, et n'était qu'un fait que la psychologie moderne accepte, en ce sens du moins que certaines fonctions de Tàme ont un rapport intime , mais cachéy avec certaines parties der<»rganisme; que la passion de la colère , par exemple , agite le cœur et en précipite les battements. C'est ainsi que, par suite des liens qui par la moelle épinière unissent l'âme pen~ santé et le principe vital de l'organisme, Platon. a voulu essayer de déterminer les mouvements de rorganisme (jui se lient à la l'acuité de l'imagination.

Le foie, comme on le sait , est pour Platon le centre secondaire, et le cœur le centre principal des sensations que leur transmettent les veines ; car les veines sont, dans la physiologie de Platon, ce que sont pour nous les nerfs, c'est à dire les conducteurs des sensations. Le foie, où habite Tàme femelle, est m organe dense, poli, doux, brillant, et contenant un fiel amer. Les facultés de l'intelligence, i èx toO voî» (pepofjuvvi ^uvopç, y envoient des pensées, tûv èwm\iJoewN, qui, reçues sur sa surface brillante comme dans un miroir, éç èv xaT(ncT{K}>, s'y transforment en images. C'est donc

1 Tm,, p. 87,

DEUXIÈME PAHllE.

là que se passe le pliénomène mystérieux de Timaginatk>ii, qui consiste à donner dans notre esprit à des idées une forme non pas sensible et matérielle , mais susceptible de l'être, et pouvant être iiii[)nmée dans une matière réelle. A rimagination ainsi expliquée ^ se joi^nt le songe et la divination, qui n'en sont que des formes inférieures. On voit donc que c'est la pensée, ô voùi;, qui est ici le principe des phénomènes de rimagination comme de la divination et du songe; car c'est toujours la puissance de la pensée, it toO voc è^oL^iç , qui envoie des pensées au foie, lequel a la propropriété, ou plutôt où réside Vâme qui a la propriété de les recevoir et de les transformer en images visibles , ^ex^F^'*^ Tuicou^ xdtt xocri^erv tî^tÙM mt^x^nn, '

Les pensées graves, tristes, menaçantes, ont la puissance de troubler l'organe, de le contracter, d'y répandre l'amertume de la bile et du ûel : de là naissent les impressions de la douleur, de la crainte, du dégoût. Lorsque Vintelligence n'envoie que des pensées sereines qui se réfléchissent en images gracieuses dans le miroir caché dans le foie , alors l'organe contracté reprend sa disposition régulière, et nûssent la sérénité et la joie ; et bien que Platon ajoute que cette joie

1 Voilà roiigine de Ia diatbotkui Juste et profoiide que fère Plotin des deux formes de l'imagination : rimagination sensible reflet de la sensation, rimagination intelligible qui représente en images les choses intelligibles:

relle-oi est un véritable miroir de rintelligonce , et son opération est un acte de la raison. Cf. Ennéad. , IV. III ^ 30, o Ufo; dvar.-j-<i; «ai tra;u.v u

Tvû vorj^zTo; ù; tsi ^vraoïtMv, iHv.lt -ci tifjf-i, v.'^v iv niTÔXTpi^. Ce SOIlt ICS CXprCSSiOQS

miniM de Platon.

% Tim » p. 71.

GIUPiTAB OBUXIÈHB.

est ressentie par la ipartie de Vâme qui habite auprès

du foie, on voit quo cette âme n'a aucune action, ni^rne sur Torgaue qu'elle habite : c'est un miroir. La pensée y envoie des idées, «t la vartu de l'organe et <de l'Ame mortelle qui y réside, est de les peindre en les réfléchissant, mais non de les changer; c'est l'âme pensante, ô voOç, qui fait la grâce ou la sévérité, la douoeur ou la tristesse des images ^qul s'y dessinent ou s'y colorent; •car c'«st celle ^ à son gré oontracte ou dilate Vorgane. Nous verrons plus loin que les phénomènes de la sensibilité, plaisir et douleur, aussi bien que la connaissance sensible, sont des actes inteHecluels, des actes du principe pensant, et, pour prendre les termes mêmes de Platon, des mouvements de Tâme. Lésâmes, mâle et femelle* qui habitent le cœur et le foie, ne sont que les principes multiples et périssables des mouvements de ces deux grands -centres de l'organisme , lesquels ont pour mission de transmettre et de communiquer à l'âme les impressions du dehors^ de recevoir les ordres de la raison, «t de matérialiser en quelque sorte les idées de Taxtendement.

Platon parait rattacher la faculté de divination, soit dans le rêve, soit dans la veille, et la faculté de Tenthousiasme , à Vâme qui habite auprès du foie. Je ne

puis voir là ([u'une négligence de style, et Platon, en retirant les fa(;ultés poétiques à la raison pure , n'a pas pu les enlever à Tàme pensantes sa théorie du délire le démontre pleinement. Des quatre formes du délire ,

nuUe ne peut être attribuée à celte partie de notre

être chargée de le nourrir, de raccroitre, de le propager; et, dans le délire de l'amour véritable, on verra que le plus souvent c'est contre ce principe de désir purement physique et d'appétit animal que la raison et la volonté sont obligées de combattre. * Parnn ces formes du délire, il y a celui qui s'empare d'une âme pure et l'excite à chanter les dieux et les héros : c'est ce genre de déUre qui fait les grands poètes. C'est évidemment là l'imagination et ses fiicultés créatrices, ses inspirations réfléchies et soudaines , que la raison ne coiilient et ne guide plus. Ce souffle de poésie nous vient, suivant Platon, d'en haut; la poésie n'est pas l'œuvre des hommes, .n'est pas humaine : elle est divine. Le poète est un prêtre , un prophète qui a perdu la raison, mais sans doute qui n'a pas perdu la pensée. Siles dieux nous apparaissent, ils ne peuvent certainement apparaître qu'à la partie de nous-mêmes capable de les voir. Voir et contempler les choses divines , ce ne sera certes pas la doctrine de Platon qui en fera le privilège de la partie inférieure, sans pensée et mortelle , de la nature humaine. C'est évidemment là une des plus éminentes facultés de l'âme , et peut-être même Platon en exagère-t-il la grandeur.

U est donc vrai de dire, qu'outre cette imagination passive, obscurément définie, et qui consiste à cimserver le retentissement des sensations et la mémoire des choses sensibles, il y a une faculté [)lus haute où ripside quelque chose de divin, qui produit des formes

1 Le l'hrdre el l Ion.

cHÀPiniE DBtsnfeiiE. 273

originales , qui conçoit ou devine un idéal des formes, des couleurs et des sons, que les sens n'ont jamais perçu et ne peuvent point percevoir. * Quant à cette pensée de Platon, qui ôte la raison aux poètes et en fait des fous sublimes , mais non pas assurément des idiots et des brutes, il me semble que c'est là une vérité très profonde et très certaine. Le poète et l'artiste n'ont pas toujours conscience de leur-inspiration et de leur génie. Toutes les langues constatent une ftireur divine qui exalte, dans l'état de verve, les facultés créatrices du poète, et la surexcitation fébrile de l'imagination dans la joie mêlée de souffrance de Tenfentement esthétique. L'âme semble véritablement en communication directe avec un mdnde supérieur , et semble s'être envolée comme un oiseau dans le ciel de l'idéal. Cependant ce n'est pas la raison même qui abandonne l'artiste quand souffle le vent de l'inspiration : c'est la réflexion et la conscience. Mais il faut reconnaître, avec Platon, que cet esprit céleste qui descend en l'homme n'obéit pas à sa Tolonté , et n'est pas le fruit des efforts laborieux de son intelligence. Le génie est divin, en ce sens qu'il est un don et un don gracieux de la divinité. La vertu créatrice de l'imagi-

I Deseartes allait bien loin lorsqu'il admettait que notre esprit pût eoneeroir des idées des smw et des eouleora sans anenne impression eitérienre précédente, et qn'nn aveugle de naissanoe pût avoir la notion de la

coalear. Leibnitz plus sagement dit : « paisqu'nne conscience acquise peut

ptre cachée dans l'âme par la mémoire, pourquoi la nature ne pourrait- <>lle pas y avoir aussi cachô quelque connaissance originale? » A'ouv. EnaU sur l'Entend., liv. I, c. 1, S T).

DEUXIÈME PâRTIE.

nation n*est pas toujours en rapport avee les autres ^-

cultés de l'esprit ; elle a ses caprices qu'on peut diffidlement maîtriser. La muse est volage : elle nous quitte, nous trahit, nous visite pour ainsi dire à ses heures et à sa fantaisie, et Tvnnichus de Chakis n'est

pas le seul poète qui n'ait eu (^u'ua seul jour d'inspiratioD.

La eroyance est la confiance de l'âme dans la sincérité du témoignage de ses sens , et par conséquent la

foi en la réalité des objets (jue la sensation nous fait connaître. Cette définition n'ofi're aucune difiiculté et je n'y insiste pas. v

La nomenclature de Platon, qui n'est malheureusement pas constante , embrasse, sous le terme générique de , les deux facultés que nous venons de décrire. Bien que dans le Tkéétèie, ' il ait opposé ce mot ^o^tt au mot sensation, avec la signification évidente de pensée, d'acte intellectuel accompli par l'âme seule et sans le concours du corps, il établit certainement une difiérence entre la è^» et la pensée pure , dont l'objet est l'intelligible pur ou une essence mathématique ou intermédiaire. La pensée , dit-il dans le Sophiite, ' est le dialogue de l'âme avec elle-même : sans voix, c'est la ^uévota; accompagnée de sons articulés, c'est le discours. Le discours contient Taffirmation et la négation, (juand Faifirmation et la négation

1 Théét., p. 18G. Dans le Cratyle, la s^-i est la poursuite, la li^eberohe de l'âme pour connaiire la nature des choses. Crolyff , p. 4!0O.

2 Sopkist. . p. 263.

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