CHAPITRE TROISIÈME
science où riîomme se cMche aux yeux de ses semblables, et souvent youdrait être caché k ses propres regards; on yerra comme il a sondé, dégagé, découvert les mouvements secrets du cœur humain, et de quelle lumière éclatante et soudaine il en a éclairé les abîmes.
La passion de Venvie est une douleur de Vàme et
elle est en même temps un plaisir. L'envieux se réjouit du mal de son prochain : Tignorance est un des maux dans le prochain dont l'eniieux peut se réjouir. La plus grande ignorance est l'ignorance de soi-même ; c'est un mal, et de plus elle est ridicule : c'est le ridicule même, f ' On s'ignore de trois manières :
î l*" On se croit plus de biens étrangers à la personne i même qu'on n'en a;
I 2° On se croit mieux doué qu'on ne l'est sous le ; rapport des qualités physiques ; ; 3* On se croit mieux doué qu'on ne l'est à l'égard ] des qualités fie l'âme, morales et i nielle cluelles. I Ceux qui s'ignorent ainsi sont forts ou faibles : odieuse chez les forts, cette ignorance chez les faibles est ridicule. Se réjouir d'un tel mal chez ses amis, est une chose injuste; se réjouir d'un tel mal dans le prochain, c'est l'envie même. Rire de Tiimorance d'autrui, c'est se réjouir, c*est être dans la joie; et d'un autre côté, se réjouir de l'ignorance étant une chose injuste, est aussi un mal et par conséquent, comme nous le verrons, une douh-ur. Il y a donc dans l'envie un composé inséparable de douleur et de plaisir. On trou-
DEUXIÈME PAHTIË.
veraitde même, par une semblable analyse, dans toutes les autres passions de Tâme, un inexplicable mélange de bien et de mal , de souffrance et de volupté. *
S'il n'y avait dans l'âme humaine que ces plaisirs mélangés, on pourrait admettre ropinioa de ceux qui pensent que le plaisir n'est que la cessation de la douleur; mais il est des plaisirs sans mélange, des plaisirs purs, que ne précède, que n'accom{)agne , que ne suit aucune douleur: ce sont là les plaisirs réels et véritables dont la privation n est point sentie» ' et dont la jouissance apporte à Tâme une impression que ne corrompt aucun mélange de douleur ; ces plaisirs ont pour objet la beauté des formes, des figures, des couleurs , des sons, et Platon y ajoute, ce qui est remarquable , les odeurs. *
Il faut entendre ici , non les couleurs et les figures réelles qui mêlent louj(jurs au plaisir qu'elles procurent quelque chose d'inégal et de douloureux , parce qu'elles ne peuvent remplir tout à fait le vide de Tàme et cette soif de perfection idéale dont elle est altérée ; mais les figures , U'S couleurs, les mélodies véritables, c'est à dire idéales, les formes incorruptibles et les proportions invariables qui entrent dans la composi-
1 Phtlèb. , p. 48 — 50.
2 Ce n'est donc point Anstole qui a ilOcomcrt i|ul' iwuim les plaisirs , il en est qui ne sont point la satisfaction d'un besoin prOaUildc, du moins préalablement senti ; mais il en tire la conséquence qu'ils n'impliquent pas 4e mouvements : eat-elle juste? (Ethiq, Nie, VII, 13, Mag. mor. II, 7,
8 PkUib. , p. 89. C^f. Les théories des ssvcars et des odeurs dans /r fimée, p. 56.
OUAPITHË IHUiSlÈMË
lion de tous les êtres : monde vrai , quoiqu'idéal , et que rend visible la magie de l'art» ou plutôt que les représentations et les imitations imparfaites de Vart nous permettent de concevoir, et nous aident à imaginer par derrière et au dessus des formes sensibles qui les expriment. Cette contemplation de la beauté dans sa pure essence, toujours permise au sage» fait seule le prii de la vie , * parce qu'elle est la source inépuisable (le [>laisirs toujours nouveaux et toujours purs. Enûu, au delà des plaisirs purs de la beauté, se trouvent les plaisirs plus purs encore de la contemplation de la vérité, de la connaissance parfaite, delà science absolue : - ce sont les plus purs ; car la curiosité, désir inné de savoir , n'est absolument accompagnée d'aucune douleur. Or, la science absolue a pour objet l'essence véritable , sans couleur , sans forme , impalpable ; * son éternel objet est la vision éternelle de Dieu; mais, enseveli dans la chair ' et dans le sang, rhomme a beau soulever vers le ciel, comme un oiseau divin, ses ailes appesanties , il retombe malgré lui sur la terre ; il ne peut pas longtemps planer dans ces hauteurs qu'habitent les idées et qui donnent le vertige à sa fragile raison. Nous n'apercevons qu*avec peine et enveloppés d'un voile, ces modèles étemels de la justice ,
I Phèdr9.
8 Phèdn, p. S47.
4 C*6St an détail curieux qu'a relevé M. Ravaisaon : Epicure est le pranier qui ait employé cette exiwession la efcotr, t . dans son sens chrétien.
DKLXIÈMË PAAXiË.
de la sagesse , de la science » et ue pouvons bien voir que les grossières images qui les représentent ici bas. La beauté seule nous est plus accessible, grâce au plus lumineux de nos sens ot au plus subtil de nos organes. ' Tandis que les autres essences nous échappent, la beauté a reçu en partage d'être à la fois l'objet le plus facile à connaître et le plus aimable. '
Ces plaisirs forment la cinquième classe des biens que peut goûter l'iionnue : ce sont des sciences, des perceptions pures de l'âme , mais venant à la suite de sensations ; * ce sont les plus vrais de tous les plaisirs , car tout plaisir pour Vhomme consiste à se remplir de cboses conformes à sa nature : or, sa nature est d'être une essence réelle , il faut donc qu'il se remplisse de choses réelles. Le corps en effet partici()e de la réalité moins que l'âme, et les choses du corps moins que celles de l'àme; ce qui présente en soi toujours b; même caractère , se produit en un sujet de même nature, identique à lui-même, est plus réel que ce qui vient d'une nature mobile et corruptible, et se produit en un sujet changeant et périssable. * Ces vrais et purs mouvements de Vâme ne sont plus même , à proprement parler, des plaisirs; ce mot, ' qui exprime la sensation agréable que procurent les besoins satisfaits du corps, comme le boire et le manger, déshonore une
1 Ph' dre, p. 250.
i Phèdre, p. 2,M,
3 Phèdre, p. G6.
4 Jt^.. IX, p. 585, m.
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