‹ De la psychologie de PlatonChapitre 83 sur 115 · CHAPITRE ClNÛUi&ilB · texte numérisé non relu

CHAPITRE ClNÛUi&ilB

Tessence de l'âme dans Vessence divine : c'est un précepte net, clair, sensé, éminemment pratique. Res- | sembler à Dieu, c'est être juste et saint avec intelli^ gence: * c'est là la vraie grandeur de Vliomme. Le Lâchés montre bien que Platon savait que la vertu ne consiste pas seulement dans la connaissance de nos devoirs , mais encore dans la force morale nécessaire pour les accomplir. Cependant, comme cette force morale semble le résultat nécessaire de la connaissance, on petit dire que la connaissance de Dieu, obtenue dans la connaissance de soi-même, est la vraie science comme la vraie vertu ; l'ignorance de Dieu est l'ignorance et le mal même. '

Platon a donc distingué les deux éléments qui constituent l'acte moral, une idée de la raison et un mouvement de la volonté ; mais il n'a pas insisté suiUsammsùi; sa théorie n'est ni claire ni nette sur ce point important de la morale qu'il a un peu affîiblie, sinon compromise par sa théorie de la volonté , théorie que l'absence de la condition nécessaire de la liberté morale rend à la fois hausse et dangereuse.

Cependant, quelle idée sublime il a su donner de la vertu! quelle magnanime admiration il sait inspirer pour la justice 1 « Le juste, dit-il, sera fouetté, mis à la torture, chargé de fers; on lui brûlera les yeux; à la fin , après avoir souffert tous les maux, il sera mis 'cn croix, et pour coml)le, passera pour injuste aumo-

1 Tkéét,, p. 176.

9 Tkéit., p. 176.'

DBUXlftMit PARTIE.

ment môme où il sacrifiera sa vie pour la justice. » ' Le simple témoignage de sa consdenee éleyant son âme au dessus de sessouffirances, et le rapprochant, par la vertu, (le Dieu môme, lui fera goûter un bonheur plus pur et plus vrai que le méchant au milieu de ses faux plaisirs et de ses joies scélérates. Bossuet ne peut iei retenir un cri de surprise et d'enthousiasme : « Ne semble-t-ilpas, dit-il, que Dieu n'ait mis cette merveilleuse idée de vertu dans l'esprit d'un philosophe que pour la rendre effective en la personne de son fils. » ' Jésus -Christ n'a-t-il donc fait que réaliser le modèle qu'avait le premier conçu Platon?

Les vertus de Tàme, dont nous venons de voir le principe, sont au nombre de quatre : la prudence, le . courage, la tempérance et la justice; " on y pourrait joindre la sainteté. * Ces diiïérentes vertus ne peuvent pas être opposées Tune à l'autre ni séparables ; car il arriverait, par exemple, qu'une seule chose, la folie, aurait plusieurs contraires , la tempérance et la sagesse, ce qui est impossible. Si la folie est opposée à l'une et à l'autre de ces deux vortus , c'est qu'il y a nécessairement de la tempérance dans la sagesse, comme delà sagesse dans la tempérance. Toutes les vertus rei>-

1 Rép, , H , p.

2 Bossuet, Discours sur l'IIisi. Univ., 2» partie, c. 19.

3 Uép. . IV, p. 483 — 128.

4 Protag. , p. 329, C. Gorg., p. 507, B. Platon mentionne encore dans la République (III, p. 402. C) deux autres vertus, la libéralité et la grandeur d'âme, DwftifioTn» et nîv«X5.t:iiri.a ; mais il se borne h los nommer sans los expliquer ni mhna le* définir.

trent donc les unes dans les autres , et se réduisent ou setamènent à une résolution intérieure, à une énergie fondamentale et générale , à un état commun et unique de l'âme. La vertu est une habitude, ou plutôt Tliarmonie de l'habitude et de la raison, qui nous fait, defmis le eommeneement jusqu'à la fin de notre vie, en]ï>ra88er ce qui mérite notre amotir, et fuir ce qui mérite notre aversion, * :

La sagesse peut et doit être mise à la téte de toutes les vertus , parce qu^elle en est la condition absolue et universelle : c*est la vue rationnelle du but de la vie , c'est à dire la connaissance du bioii en soi. L'ignorance ôte le discernement du bien , et le discernement supprimé, la moralité de l'acte et de l'agent disparait. * Sous un point ^ vue plus particulier, c'est la prudence, • c'est le bon conseil, vj^f/Ai'x, l'art de bien diriger la volonté suivant la droite raison, de prendre des résolutions sensées et justes ; c'est une science, car il ^ est évident que ce n'est pas en ignorant ce que c'est que le vrai biou, mais au contraire en le sachant, qu'on p«2ut prendre de bonnes résolutions et se bien déterminer dans la conduite de la vie. *

Le courage est une sorte de gardien, un instrument de conservaliuu; ' c'est la force de l'àme pai* laquelle

1 liH», II. F. 653.

S Prolog... p. d53. B.

8 Le tome grée \ «««Mm, aiuei bieii que oelm Mf^Mwwi ne eont guère suseeptiblee d'une (rédaction exacte.

4 Rép., IV, p. 439.

5 Béjj^., L.L. Frotag,, p. 360.

362 DEUXIÈME PAHTIB.

elle garde, sans que rien l'en puisse eflacer, ni la douleur, ni le plaisir, ni le désir, ni Tespérance, ni la crainte , elle garde Topinion vraie et légitime de ce qui n'est pas à craindre. * Il y a là, comme on le voit, une double idée : le courage est une science et une force de Tâme; le Lackèt Tavait déjà ainri analysé. Ce n*est pas simplement une science , puisque les médecins et les laboureurs savent dans leur art ce qui est à craindre, et n'en sont pas, à ce titre là, plus courageux; et, d'un autre côté, les fous, les enfants, les animaux pri* vés de raison , fous les êtres qui affrontent le péril sans le connaître ou le comprendre , ne sont pas pour cela courageux. Il ne faut pas confondre le courage qui part de Tàme avec cette violence brutale et cet emportement physique, fruit du tempérament et non de l'éducation ; la connaissance du danger à courir entre dans la notion mixte et l'idée complexe du cou- ^ rage. Le courage est la connaissance du devoir et la force nécessaire pour le remplir, malgré les obstaoles et le péril. Le courage est une vertu politique, c'est à dire sociale. Platon avait probablement oublié ces détails lorsque, voulant distinguer la prudence du courage, il dit que l'âme ne peut pas être prudente sans intelligence, et qu'elle peut être courageuse sans raison; ' il est dans le vrcu lorsqu'il aiiirme qu'il n'y a pas de vrai courage dans un être dépourvu de raison.

1 Rép», IV, L.L. Frotag, , p. 360.

3 lùii, XII , p. 964.

CHlPIXaS CINQUIÈME.

dans un acte accompli sans connaissance et sans conscience.

Lorsque les hommes agissent selon la droite raison et d*une mapière avantageuse, c'est la iempérance. *

La tempérance ressemble à une harmonie et même plutôt à . une symphonie, ^ à un concert bien réglé d'instruments et de voix; c'est la puissance de rÂme de maîtriser ses plaisirs et ses désirs. De là vient cette expression remarquable : être tnaitre de soi, qui annonce qu'il y a dansVème deux parties, Tunemeilleuret l'autre pire. L'âme a beau être une et simple en son essence, les passions, les désirs, les idées contraires la travaillent, la divisent et même la déchirent: être tempérant,. c'est apaiser ces déchirements intérieurs; c'est calmer ces orages des passions, c'est donner l'empire de l'âme à la partie la plus estimable, à la raison. La tempérance met donc la concorde et l'hai-monie où régnait la discorde, en établissant Tordre et une hiérarcbie convenables entre les passions, les sentiments et les idées qui s'y rencontrent et s'y combattent pour prédominer.

La justice est la vertu par laquelle d^ sa condiiite envers les autres et dans sa conduite envers lui-même, l'homme ne fait que ce qu'il lui appartient de faire, ce (qui est à la fois de son devoir et de son droit ; ' elle

1 FnHag, , p. 488.

8 Rfy., IV, p. 431.

3 Mfy,, IV, p. 488 , 441. Il me semble que Texpreseioii «* tin* a ce double sens.

règle l'intérieur de nos âmes comme nos rapports avec ^ nos semblables; elle nous apprend nos devoirs et nos droits, Vétendne, les limites, la force et la valeur de chacun d'eux ; elle veut qu'aucune des parties de l'âme ne fasse autre chose que ce qui hii est spécial , propre, et leur défend à toutes d'empiéter les unes sur les autres dans l'exercice de leurs fonctions; elle veut que l'homme n'agisse qu'après avoir reconnu ses devoirs , déterminé les opérations propres à chacune de ses facultés et leur valeur, après s'être rendu maître de lui-même et avoir établi entre les trois grands mobiles de ses actions un accord parfait, comme entre les trois tons extrêmes de l'harmonie et les autres sons intermédiaires; en un mot, après avoir ramené en lui la multiplicité à l'unité, et avoir &it de son être divisé, un être un. *

L'homme ne doit passer à Taction qu'après avoir bien lié tous ces éléments de sa nature morale et en avoir fait un tout harmonieux et bien concerté. La justice pratique conserve cette disposition de l'âme , et la prudence éclaire la pratique de la justice. Produire en soi la justice, c'est établir entre les diverses passions et pensées de Vftme , la subordination q[ue la nature a voulu y faire régner. *

Platon a donné quelquefois de la justice une idéa plus généreuse : « j'appelle juste, dit-il, toute action

1 Rip,, IV, p. 445. Am Ix'inUia».

3 Rép., IV, p. 445.

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CHAPITRB CIMQUIÈMB. 365

faite conformément à l'idée du bien ; » * c'est presque alors la vertu dans son entier, et c*est dans ce sens

que nous disons souvent nous-mêmes : le juste. Bien qu'on puisse inférer de plusieurs passages isolés que, d'après Platon , l'homme n'est tenu envers son ennemi et envers l'étranger qu'à la pareille , * et que la justice même demande qu'il rende le mal pour le mal comme le bien pour le bien, ce n'est pas là un précepte. Le précepte exprès et précis qu'il a donné s'élève bien au dessus de la morale barbare du talion, œil pour ceil et dent pour dont : « c'est un devoir absolu, et même une obligation sacrée, de n'être jamais injuste envers celui qui l'a été à notre ^^d , et rendre le mal pour le mal est une injustice. » Il y a-t-il bien loin de cette maxime au précepte évangélique : il faut rendre le bien pour le mal ? Vouloir du bien à ceux qui nous font ou nous veulent du mal , aimer ceux qui nous haïssent, c'est sans doute un effort suprême de vertu que le christianisme a seul eu la gloire de connaître, ' d'enseigner, et quelquefois même de pratiquer. Cependant il faut avouer que Platon a de bien près ap^ proché de cette touchante vertu de l'amour et de la charité, et qu'il en avait au moins entrevu l'image : « L'àme vraiment grande est douce et ne hait pas les

1 Lois, IX, 8(M.

2 Philèb., p. 49. « n n'y a ni injuslirc, ni envie à se réjouir du mal de s«'S ennemis. » Clitophon. « La justice consiste à servir ses amis et à nuire ;i SCS eniKînn's, et le juste ne doit jamais nuire à personne. ^ Celle restriclion, presque contradictoire, vient titxuH doute do ee que le juste n'a pas d't'iinciititi.

DEUJUÈMS PiiiTl£

hommes. ^ » N'est-ce pas une figure de rhétorique bien connue pour dire qu^elle les aime ? Oui, nous devcms aimer nos semblables, ce qui n*est pas plus difficile peut-être , mais en tous cas qui est autre chose que de les respecter. Platon n'a pas méconnu ce grand devoir ; mais, il faut le reconnaître, il n*a pas étendu cette affection obligatoire à l'humanité tout entière, du moins s'il en restreint l'étendue , il en a hien compris toute la compréhension et la force : a Vous tous, qui avez une origine commune, sortis de la même terre ei fils d'nne même patrie , sachez que vous êtes des frè^ res : aidez-vous donc et aimez-vous les uns les autres comme des frères; tous ne soyez qu'un. » * i 'accorde qu'il y a des nuances; mais on accordera aussi, je pense , qu'il y a bien des vertus évangéliques éàm la morale de ce païen né plus de quatre cents ans avant Jésus-Christ.

Prise dans son entier, la vertu , comme nous l'avoiis déjà vu , est l'harmonie de la raison et de l'habitude , • l'âme ne peut l'acquérir que par une volonté ferme et des habitudes constantes ; * car un acte isolé ne constitue évidemment pas une vertu. * L'habitude est la

1 Rép. , VI , p. 500.

2 Réf., III, p. 415. Lois.

3 lots, II, p. Cic, Àcad.,Qù3, 1, II, «estvirtus, perfecUo naturœ. *

4 Lois , X , p. 904.

5 Aristote a un mot charmant pour exprimer rt^tte vérité que ponr être vertueux , il ne suffit pas de vouloir une fois ce que la raison commande. La vie humaine, dit-il, n'est pas d'un jour, et une hirondelle ne fait pas le printemps. Cf. M. Rav. Essai sur la Mit. éfArist., tom. I, p. 416.

CUAPlIUlk CLNQUliME.

pai tie de la vertu qui soumet à l'ordre nos plaisirs et DOS peines, et nous fait embrasser ce qui mérite notre amour et bair ce qm mérite notre aversîoa depuis le commencement de notre vie jusqu'à la fin. C'est cette discipline du plaisir et de la douleur qui constitue l'éducation. L'éducation est Tart de Mre entrer tout d'abord dans Tàme des en&nts la vetta; c'est la vertu initiée à l'enfance, ou plus clairement, l'initiation de l'enfance à la vertu. ' L'homme est un être éducable , et l'importance de l'éducation pour lui est telle, que cet être naturellement doux * et qui devient par une bonne discipline jointe à un heureux naturel, le plus doux des êtres ei le plus approchant de la divinité, devient au contraire, s'il a reçu une éducaticm mauvaise, le plus fiuoucbe des animaux. ' La vertu a ainsi deux périodes : la première remplit l'âme de bonnes habitudes; dans la seconde, l'homme se rend compte des , bonnes habitudes qu'il doit à une intelligente et prudente éducation. La première période de la vertu appartient à l'art; la seconde est l'œuvre de la philosophie. C'est d'Apollon, des Muses, de Bacchus, que nous tenons notre première éducation; c'est par ces dieux aimables et bons que nous sommes doucement initiés aux mystères de la \ie et conduits à la vertu par le chemin du plaisir. Cela veut dire que ce sont les

1 C'est ainsi du moins que j'entends le texte 3 £otf, VI.TM.

bËliXlÈMK PAHIiË

arts de la poésie , de la musique et de la danse , qui ont le privilège de fonner VAme de renfance aux b<mnés habitudes, par les idées morales et les nobles sentiments dont ils sont, ou plutôt dont ils devraient être l'expression aimable et vive. Être bien élevé, c'est être versé dans les exercices du chœur; c'est plus encore, c'est comiattre en quoi consiste la vraie beauté de la danse, de la musique et de la poésie.

L'art est donc essentiellement moral : c'est l'école même de la vertu ; mais ce n'est pas l'art tel que Platon le voyait compris et pratiqué. Le philosophe exprimait, comme il le dit lui-même, moins une réalité actuelle qu'un désir sans beaucoup d'espérance. L'art, suivant lui, a oublié sa mission morale; les fêtes ont perdu leur sens religieux, leur enseignement sacré; les poètes ne respectent plus la tradition des mythes. La musique elle-même n'a plus en vue que le plaisir; * on en met la perfection et l'essence dans la puissance d'affecter agréablement Vàme humaine; mais un tel langage n'est pas supportable : l'agrément est commun à toutes les Muses opposées. * On pourrait encore laisser dire que le plaisir est la règle de l'art; * mais il faudrait ajouter au moins, que cette règle serait le plaisir des honnêtes gens , des hommes vertueux et intelligents , et non celui de la foule ignorante et vicieuse, ou plutôt le plaisir d'un seul homme doué d'une très

1 Lois, II, p. 655. Gorgiut, p. 501. i l9U» VII , p. 803.

3 Luu, IJ , p. 650.

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