CHAPITRE SIXIÈME
noncé : mais n'est-ce pas là le caractère et le but de la prière? la prière n'est-elle pas pour nous eoinme pour
Platon l'entretien silencieux et intime de l'âme avec le maître intérieur , sermo intimus cum Deo? N'aspirons pas à range ; ne déchaînons pas la bête qui rugit et qui aboie dans nos âmes, et que li^ raison a tant de peiné à museler. Il ne faut pas irriter le désir en ne lui accordant rien , ni en lui accordant trop : * il faut l'apaiser pour l'endormir, afin qu'il ne vienne pas troubler i l'Ame de joie ou de tristesse, mais qu'il la laisse à / elle-même, pure et dégagée des sens, libre de pour- / suivre de ses regards curieux le monde invisible qu'elle 1 ignore, et qu'elle a soif de connaître. Que l'honmie aussi , à celte beure solennelle , apaise en lui toute haine; qu'il dépose tout ressentiment; qu'il se couche et s'endorme sans avoir conçu ou conservé contre aucun de ses semblables un mouvement de colère. Après avoir fiiiît ce véritable examen de conscience, que Sénè'qiie recommandera encore éloquemnient après Platon, après avoir apaisé et contenu les deux forces mauvaises qui' se disputent l'empire de son ftme, l'homme tiendra en mouvement la troisième, où résident la raison et la sagesse ; alors dans un sommeil innocent et chaste , les songes purs visitent son âme ; la vérité lui apparaît ; il s'unit à elle et s'élève à la plus haute vertu où les hommes puissent atteindre.
On ne pourra faire à Platon le reproche que Kant •
1 Rép., IX, p. 57-2.
-2 Kant, Fondnnent de la Mét. des Mœurs j trad. Uariii, p. 14.
adressait aux auteurs des livres de morale, d'être peu goûtés et peu lus, précisémeot parce qu'ils ne sont pas assez magnanimes : il faut, pour captiver Vesprit, exalter l'âme. On ne peut guère se refuser à reconnaître que Platon , par la hauteur même où il place la vertu, excite ces enthousiasmes, enflamme cette admiration qui en préparent la pratique difficile. Il faut longtemps chercher pour découvrir ce qui peut manquer à cette noble morale, à cette religion pliilosopliique, à cet éloquent enseignement de la véhté et de la vertu. Qui a posé plus haut le but de la vie, et qui pourtant a mieux connu les bornes de la sagesse permise à l'homme, à qui la perfection est interdite? On ne regrette qu'une chose : Platon connaît toutes les vertus humaines, leur puissance, leurs limites; il comiait nos faiblesses , et les égarements de l'âme enivrée d'orgueil ou corrompue par le plaisir : il n'a pas connu la vertu du repentir qui relève l'âme quand elle s'abaisse, la purifie de sa souillure quand eUe la confesse, et, pour parler comme Bossuet, justifie celui qui s'accuse. Cependant si Platon n'a pas contemplé cette vision consolante de l'homme faible qui se repent et du Dieu clément qui pardonne , il en a entrevu l'image; car il dit : « la punition doit être acceptée par le coupable comme une expiation qui le rachète , une blessure salutaire qui le guérit, et il devrait, s'il connaissait son véritable bien, aller s'offrir de lui-même au châtiment qui le doit purifier. •» Ce n'est pas là , je l'avoue , la vertu di\ine de l'humilité dans le repentir ; mais c'est la vertu bumaine de l'expiation.
Oigitized
CUAPITAK SUiÈME
Si Platon a bien connu les égarements de Tâme et les faiblesses morales où elle peut tomber, il en a peutêtre moins bien déterminé les causes. Ce n'est pas qu'il ait absolument mécouuu la volonté, ni sa puissance efficace. L'homme , suivant lui, est une ftme qui commande au corps et s'en fait obéir; de plus, elle commande à ses propres mouvements et leur impose le joug d'or de la raison. Ainsi, comme nous l'avons vu, elle peut conunander aui emportements de la passion courageuse et violente*, et résister aux séductions perfides du plaisir ; elle peut l'tre aussi, dans cette lutte, et elle est souvent vaincue; l'histoire de Léonce, racontée au IV* livre de la République^ nous a peint les combats de la volonté impuissante. Platon avait même posé le principe de distinction : des facultés qui se combattent et se contredisent sont nécessairement des facultés distinctes. Ainsi donc, suivant Platon, et quoi qu'on doive penser du principe en lui-même, la puissanre impérative et exécutive de l'âme ne doit pas être confondue avec la raison. De plus, la volonté a, dans sa nomenclature, un nom propre et spécial, et il a relevé le caractère d'intelligence dont tous les actes de cette faculté sont nécessairement revêtus. ^ On pourrmt même soutenir que ses théories ne s'éloignent pas beaucoup de celles qui en font une puissance libre autant qu'efficace , et laissent à Vhomme , avec la liberté de ses actes intérieurs , la responsabilité, et par conséquent le mérite, qui fondent la vie morale, et, per-
\ VHifi^uu 11, p. 375.
mettant à FAme le combat, lui promeiteiit aussi la couronne.
£n effet, Dieu, dil-il, a laissé aux volontés, rcLïç pou7iif)Wi, de chacun de nous les causes par lesquelles il est tel ou tel; car chaque homme est tel ou tel , suivant les inclinations de sa nature ' et les désirs de son âme. Chaque àme choisit librement , quand elle est obligée d'entrer dans un corps, la condition qu'elle préfère* * La vertu, dit rHiérophante, n'est le privilège d'aucune àme ; il les appelle toutes, et leur dit : vous allez recommencer une vie mortelle ; ce n*est pas le sort qui décidera le génie à qui vous appartiendrez. Vous choisirez chacune le vôtre. Celle d'entre vous que le sort appellera la première, choisira la première, et son choix sera irrévocable. Les hommes sont responsables de leur choix : Dieu en est innocent.* De même encore dans le Timée , Dieu refuse de porter la solidarité des fautes que commettront les hommes, et s'en déclare d'avance irresponsable, * âmno^.
Cependant il est certain que ce sont là des échappées de sens et de raison, qu'arrache la vérité au génie , mais que contredisent tout le système sur le principe du mal, et une doctrine expresse sur la volonté. Et d'abord, quant à ce choix libre et irrévocable des
1 lok, X, p. «M. Qam traduit : « Aaqm homma est tel^ll lni plaît d'être. » Cette version est aa moins équivoque; voiei le teite: ««i «•
2 Phrdre, p- 219.
i liép., X, p. 618, 61U.
4 ïim., p. 4:1.