CHAPITRE SBPTIÈMR
à qui l'on attribue une existence éternelle, d'un et de plusieurs, il faut diviser à son tour la notion générale
on lo genre en ses espèces et coiiinie en ses articulations nalurelles; * examiner si, outre l'idée la plus générale, il n'y en a pas deux ou trois autres, ou tout autre nombre , moins générales ; ensuite faire la même chose par rapport à chacune de ces ulées , jusqu'à ce qu'on voie combien d'espèces le genre contient en soi. Ainsi la voix est une, et en même temps infinie; mais cette connaissance est insignifiante : il faut savoir fixer le noniljre d'clénieiits disliiicls, c'est à dire de voyelles et de consonnes, et quels ils sont, pour savoir la grammaire. De même, il ne faut pas simplement ramener l'objet sensible, le particulier, à l'unité; il faut encore saisir par la pensée les nombres déterminés qui sont en lui, entre l'infinie multitude et l'unité la plus haute. Ce sont même ces intermédiaires qui constituent la dialectique véritable, qui se réduit à diviser par genres, * et j)ar là il faut entendi-e :
1 ° Savoir démêler l'idée unique répandue et comme perdue dans la multitude des individus qui existent séparément les uns des autres, ou trouver l'idée de l'espèce.
^ Démêler une multitude d'idées difiérentes enfermées dans une idée générale, c'est à dire ramener les
espèces au même genre qui les comprend toutes dans r extension de sou terme.
1 riièdre. p. JfWi. Sophist. j p. 253. PhUèù. , p. •2 Sophist, p. jr>:i.
Ramener à un genre supérieur les genres secondaires qu'il renferme.
4'' Enfin arriver, par celte suite d'opérations, à des genres qui ne peuvent plus être renfermés dans un autre et ne sont dominés par aucun genre supérieur.
En résumé, la dialectique est la science qui rend raison de ce qu'on sait; elle consiste à trouver le genre et la différence; à s'élever, d'une part, à l'idée générale à laquelle toute chose particulière se peut ramener , et d'autre part, comme le dit M. Y. Cousin , à faire passer la formule générale à travers toutes les réalités quV^lle domine, et par là même à voir en quoi chacune ditière des autres, et en quoi toutes se ressemblent. C'est définir, et définir c'est connaître la raison de l'essence : ce qu'on obtient par cette méthode de l'analyse et de la synthèse combinées, conciliation de la méthode expérimentale pure et de la méthode logique, mélange, comme dit Platon, de l'essence divisible et de l'essence indivisible de l'âme.
Platon avoue qu'il aime singulièrement, et ses œuvres, particulièrement le PhUèbe, le Sophi$te et le Politique, prouvent qu'il a pratiqué arec prédilection cette méthode de divisions et de compositions, ^laipé^wv xal \ ouvflppY^, qui n'est autre chose que l'analyse d'un côté, et de l'autre l'induction avec la comparaison et Vcd)straction qui en sont les instruments. Mais si c'est là l'opératioa la plus habituelle du dialecticien, ce n'est pas celle qui couronne la dialectique. Cet art est tout autre chose qu'une méthode discursive et un procédé de raisonnements appliqués aux notions fournies
par la sensation. Toute induction suppose d'abord l'existence réelle de l'objet sensible, puis une règle C[ui n*est pas donnée dans la perception, et que rien n'en pourrait extraire ; c'est ce que démontre toute la seconde partie du Théétètc, où, par une longue discussion, on aboutit à ce résultat, négatif il est vrai, que la science ne peut pas être fondée sur la base purement logique du raisonnement. Les principes de la science n'appartiennent pas à la logique, ni par conséquent à la dialectique entendue dans son sens restreint; l'analyse qui les dégage, la définition qui les réunit ne les expliquent ni ne les produisent, et, au contraire, les supposent. Ces principes dominent, en effet, toutes les questions et sont comme l'anneau où la chaîne des raisonnements est suspendue : ce sont les principes indécomposables de toute analyse, les éléments indéfinissables de toute définition. Ils sont dans notre esprit, et nous n'avons point conscience comment ils y sont entrés : et c'est ce que mar(ii]o la réminiscence ; ils ne tombent donc pas et ne peuvent pas tomber sous le raisonnement qu'ils engendrent; ils font partie de l'esprit : ils sont l'esprit même ; l'âme est une idée; du moins ils sont coniinn ia marque de l'ouvrier dans son ouvrage, la forme où Dieu, qui est forme pure et raison pure, a imprimé sa ressemblance. L'esprit tire donc de lui-même, de sa contemplation intérieure, ces principes de sa connaissance, formes de sa nature intellectuelle ; luais il ne fait qu'en constater en lui la présence; il ne peut s'en attribuer la production et ne peut les rapporter qu'à des causes
qui le dominent : dans le système de Platon, pltis encore qne dans tout autre, c'est la psychologie qui fournit à la lïK'tapliysiqiio ses principes.
Ainsi, comme on le voit, il y a deux espèces de (lialectic[ues, ^ comme il y a deux espèces dlntelligibles. Je connais, dit Platon , donc moi qui connais je suis et ce que je connais est ; car on ne peut pas connaître le néant : donc* les choses extérieures sont, donc les* choses intelligibles sont. La réminiscence fournit directement les premiers intelligibles, l'abstraction fournit les seconds. L'une de ces facultés ou l'un de ces procédés est la méthode discursive, qui, du particulier fourni parla perception, ou, suivant les termes de Platon, par l'essence de Vàme qui se divise dans son action sur les corps, dégage l'idée générale abstraite, que Plutarque appelle les seconds intelligibles. C'est l'essence mixte qui, établissant le rapport, la proportion entre Vunité vague et la pluralité indéterminée , peut
I Ritter reconnatt aussi an double objet à la dialectique de Platon , qui et^ « d'une part, de faire connaître les formes de la pensée dans lesquelles un savoir v(?ritable peut ^tre contenu; d'autre part, de déterminer les modes d'existence qui sont exposés dans ces formes; la dialectique est pour lui, tout à la fois la science de la pensée et celle de l'existence de Tétre. La séparation de ces deux scienccb serait cjUièremeut opposée aux desseins de Platon. > Cependaiit, reconnaissant le peu de fixité de remploi de ce terme, il aroae qa*on peut distinguer dans Platon, une dialectique qui est pour lui la philosophie en général, et une dialectique logique qui est Fart de penser méthodiquement. Seulement Platon, dit avec raison Ritter, « n*a pas conçu , par cet art ou cette science de penser méthodiquement, une distinction entre la forme et le fond do la pensée, telle qu'on a essayé de le faire plus tard. » La théorie des idées embrasse et unit les raisons de la connaissance et les raisons de l'être.
châphrë âfiPTiÈUfi.
êire rapportée à la connaissance du nombre, et considérée .comme une faculté de compter. £lle doit, en effet, compter les espèces intelligibles que contient cliaque genre, et où peut se réduire la multitude des notions sensibles et individuelles qui échappent au nombre. Cette faculté participe du même où elle se dirige et où elle aspire , parce que toutes nos facultés de connaître aspirent à ruiiité ; elle participe de l' nuire , puisqu'elle s'appuie sur la sensation et part de la sensation; elle n'a donc point de mouvement propre et est véritablement mixte. * La connaissance raisonnée qu'elle produit, ^tavoia, se distingue de la connaissance pure, voTiGt;, comme la foi se distingue de Timagination.
La dialectique supérieure a pour objet les premiers intelligibles ; c'est elle qui fournit à toute induction sa règle, qui établit les données primitives de tout raisonnement , de toute abstraction , de toute comparaison; et elle les obtient par Topération directe, non réfléchie, non discursive, de la raison pure, ou, comme dit Platon, de 1 essence indivisible de l'âme participant au seul mouvement du inême.
La géométrie, qui est le type des sciences abstraites,
.1 C'est pour cela qae Platon qmi met trois essences dans TAme , n'y a inis que deux cercles. C'est rintuition réelle de Tidée absolue qui donne do là réalité à nos idées générales ot abstraites* « Je soutiens, dit MaUe-
branchc IUntret, sur la Mit,, II, a), que vous ne sauriez former des idées générales, que parce quo vous trouvez dans Tinfini (Dieu), assez do réalité pour donner de la généralité à vos idées. Je vous soutiens que vous ne pourriez jamais penser à ces formes abstraites de genres et d'espèces, si l'idée de l'iiiliui qui est inséparable de votre esprit, ne se joignait tout naturellement aux idées particulières que vous apercevez. *
DKUXIÈMB PARTIK
prend, en efiEéi, pour principe , une hypothèse, c'est à dire une chose qu'elle ne sait pas. ' C'est de ce principe inconnu qu'elle descend par des conséquences intermédiaires à des conclusions qui sont tout aussi hypothétiques que le principe sur lequel elles reposent. La géométrie a, comme Janus, deux faces : Tune tournée vers l'être et la lumière; l'autre, vers les ténèbres de l'être imparfait; plus claire que l'opinion, elle est plus obscure que la science, dont elle n*a pas le droit d*usurper le grand nom , puisque ses objets à demi intelligibles n'ont pas une réalité vraie, une réalité absolue.
La dialectique est la plus parfaite manière de connaître ; elle part bien d'une liypothèse, mais ne repos(; point sur elle , et se garde bien de lui donner la valeur d*un principe. Ce n'est pour elle qu'une condition, un - échafaudage pour monter au véritable principe ; mais cp principe, comme l'Ame le voit et le saisit en ellemême, comme elle le porte en son sein, comme il est en TÀme même, nous l'affîrmons avec une certitude que rien ne peut ébranler. Il est, puisqu'il est réellernent en nous; il est réel ; il fournit donc la matière d'une science réelle.
I Nous avons déjà vu plus haut * que lorsque l'âme ! l egarde dans la partie divine de son essence , elle y V voit le divin, c est à dire Dieu même et la sagesse.
1 Rép., VI , p. 511 ; VU , p. 532. 6 «Id».
2 2<»e part. , «. V, p. 853.
et que c est eu se contemplant là seulement qu'elle pourra se connaître parfaitement.
En effet, l'œil , pour se voir, doit regarder dans un autre œil , et dans cetto partie de l œil qui est la plus belle, qui seule a la faculté de voir, en qui réside toute sa yertu c'est à dire la vue; de même Tâme, pour connaître, doit regarder, dans là partie divine d'ellc-môme, * quelque chose qui soit autre qu'ellemême, et d'où elle se puisse distinguer ; car se distinguer c'est se connaître.
De plus, on ne peut pas voir ni connaître sans la lumière : Tidée du bien est la lumière, le soleil intelligible à la faveur duquel Tàme peut voir Tâme ; ^ mais elle ne peut pas se voir sans voir en même temps la lumière cpii Téclaire, et qui donne également au sujet la faculté de connaître, et à l'objet la faculté d'être connu. La connaissance de l'idée du bien est donc donnée dans Vacte de la conscience, et opérée dans un même instant indivisible.
Mais cette lumière n'est pas absolument étrangère à l'âme, surtout puisque l'âme est presque une idée, qu'elle a la même substance que Fâme universelle , et a été formée comme elle sur l'exemplaire parfait de
1 J/Alcib.. I , p. l.îî, 133.
2 S. Aup., de Trinit.j VIN, 2. Hoceiiiiii scriptum, quoniain Deus lux est.
Le 1*. Tlitiinassin , Dofjm. ThonL. torn. I, p. 3-20, 339. Lucis unim lUius gratia et ubcrtalc ila iiiibuitur uiciis, adeo iiiebriatur, ut jam sccernere se non possit, et nec illam jam sine scipsa, nec scipsam sine illa intelligere.
Leibnitz, Ep. ad, Uanch., U. * Dieu est à l'flme ce que la lumière est i rœU. »
j 4il8 DEUXLÈMK PAHilË.
' l'idée du bien. S'il y a dans l'image quelque cliuse du modèle, il y a du divin dans l'âme; d'ailleurs c'est le {semblable qui connaît le semblable; si Vâme connaît bieu» c'est qu'elle est semblable à Dieu; enfin l'âme est une iutelligeuce , l'iiUeUigeuce a de raffuiité avec la cause, la cause est divine : donc il y a du divin dans l'âme, et Dieu est présent en elle, par une certaine communication incomprébensible qui le laisse tout entier hors de nous et à la fois en nous.
Cette mystérieuse présence réelle de Dieu en nous , qui explique la supériorité de la dialectique platonicienne, où l'âme, à la recherche d'un principe, saisit en elle, comme il est dit dans l'Alcihiaclc et dans la Répttblique, le principe le plus élevé de la connaissance et de Vétre, c*est à dire Vidée du bien, cette présence de Dieu dans l'âme humaine a él(; acceptée par toutes les écoles spiritualistes , et devait, l'être. L'âme n'est pas une pensée pure ; c'est une substance, un être , une force. L'âme n'est pas la substance parfaite, l'être absolu : elle en a conscience ; mais elle ne pourrait pas avoir cette conscience, que son être ne se suffit pas à lui-même , si elle ne concevait en même temps en elle, par un acte de connaissance qui ne peut pas ôlre séparé de l'acte de conscience, l'absolu, le parfait, la substance même , comme principe nécessaire de son essence, fondement de son activité, raciiie de son être. On [)eut donc dire que nous ne connaissons pas Dieu, mais que nous le reconnaissons et le voyons en nous. Ce n'est pas, comme on l'a dit, une induction sublime, car il n'y a pas là une induction :