CHAPITRE SBPTl&MB
Parménide rien à répondre au redoutable logicien; mais
le silence de Socrate ne saurait être qn'une conséquence (lu caractère q[u'ûa lui douûe daos le dialogue, la nécessité de conserver là vraisemblance dans les rapports du jeune homme au vieillard. Que prouventen effet les objections de Parménide? que Vidée ne se communique pas aux objets à la manière des choses étendues et ma-, térielles; que ce le rapport du corporel à l'incorporel, » comme s'exprime Porphyre, * « s'établit d'une façon dont aucune opération corporelle ne peut donner l'idée. L'intelligible est présent au monde sensible sans avoir de parties ni être dans l'espace ; il est tout entier dans chaque partie de Vétre étendu sans se diviser, et en conservant son unité numérique ; » en un mot, l'idée immatérielle se communique d'une manière immatérielle aux choses : c'est là une conséquence que Platon n'a aucune raison de repousser, et qui ne détruit nullement sa théorie de la participation.
La troisième objection de Parménide s'adresse à une définition qu'il suggère à Socrate de la nature de l'idée : « ne serait-ce pas, dit-il, par la comparaison de toutes les clioses grandes, que tu arrives à Tidée de grandeur,
hxh èici ^cttvra t^ovri? » Dans ce cas» l'idée de
grandeur est logique et abstraite ; de plus on peut pratiquer sur cette idée de grandeur et les choses grandes la même opération logique, et montrer que si elles ont quelque chose de commun, ce ne peut être que parce qu'elles participent à une idée commune; ce
1 Théorie de* InteUigiblei, liv. IV, % 36. Irad. BoniUat, tom. I, p. lxxvii.
raisonnement se poursuit sans fin, et au lieu d'une idée de la grandeur, on en a une infinité. L'argument
est reproduit sous ujie autre forme un peu plus loin : si Ton considère les idées comme des exemplaires et choses comme les copies de ces modèles, on s*expose à une réfutation de môme sorte ; car si l'idée est un •modèle, l'objet sensible lui ressemble, et par participation il ne faut plus entendre que ressemblance. Mais le semblable participedela même idée c[uele semblable, et ce par quoi les semblables deviennent semblables en y participant, c'est l'idée. Il est donc impossible qu'une chose soit semblable à l'idée, ni l'idée à une chose; sans quoi au dessus de Vidée il s' élèvera encore une antre idée , et si celle-ci ressemble encore à quelque chose, une autre idée encore et toujours ainsi. C'est l'argument du troisième homme, comme l'appelle Aristote, * et c'est là, dit M. Y. Cousin , son objection fondamenliile contre la lîiéoric des idées. Aristote ajoute que dans cette manière de les entendre, les mêmes choses seraient à la fois copies et modèles, exemplaires et images. De plus , il y aurait plusieurs modèles d'une seule chose : par exemple, pour l'homme, il y aurait l'animal eu soi, le bipède ensoi, l'homme en soi. La participation n'est donc pas la ressemblance. À ces arguments le système de Platon peut faire plusieurs réponses : d'abord les idées de l'homme en soi et du bipède en soi, ne sont pas de la même nature que* les idées absolues et les essenoes universelles, et il n'est
i Arisl., Mét,» i, c. 7. 111 , e. 4.
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CHAPITM SEPTIÈME
pas permis de transporter aux unes les attributs des
autres. En outre, ce n'est pas un procédé logique, ' mais une intuition directe, la réminiscence, qui nous donne les idées absolues, et nous fait entrer directement et immédiatement dans le sein de Vêtre réel. Enfin les choses peuv(Mil être dites ressonil)ler aux idées sans qu on puisse dire que les idées i esscnd)lenl aux cboses, et en maintenant la distance infinie qui les sépare. L*idée ne peut être ni du même ordre de Tétre, ni du même genre que les choses ([u'elle produit ; l'élrc qui produit, ne peut s'empêcher délaisser passer quelque chose de lui-même dans Vœu^re qull tire de luimême et produit de son essence ; et bien qu*infimment distantes du modèle et de la cause, les choses leur ressemblent, en ce qu'elles en ont reçu la forme, et sinon tout l'être, du moins toute Vessence. * Tout cela re-
1 Quoi 4tt*«n dÎM Aristoto, Slmck. Sf^h., Mct. I, c. 11 . S 2, la contradiction des donni^cs sensibles n'eat pas la cause efOciente , mais seulement ocrasinnnoll*' du 1» rnunaissanco ; et la certitude de la counaissannc est établie sur la certitude de la réminiscence.
2 S. Thomas, Somm. Théoloq., part. I, quest. X. c. 3, ;irl. '2. * Imi! dre imparfait est une parlicipation quelconque de te rjui i si p.irfaa. (!'cst dans ce sens que S. Denys u jni dire : • qu<" les oiïets portent en eux une image accidentelle des causes. » Art. 6. « Dans toutes les créatures il eiUte une eerUdm Fessemblanee de Dieu , laquelle (art. 1 } se tir» de ee que Dieu en est le prototype , o Dto dedueiiur tkut ah wmplain; mais il n*y a pas de ressemblance fondée sur réalité, parce qu'il y a une disUmce infinie entre un tel moddle et sa copie, quia m infinùum excedit eKsmpfar hœ taU exemplntum. » « L'image , dit excellemment Platon {Crotale t p. 4.T2.), ne doit pas représenter compt«'tcment la eho e qu'elle imite, si elle doit demeurer image. Bossuet, qui entend dans S. Augustin Vécho de Platon, rfm.nie dnns S. Tliomas relui d'Arisloie, répète Ja pensée de Platon. (Traité de la counaissnnre de Dhu, r. IV, SJi
yieni donc à dire que Vidée est immatérielle , et que si
les choses lui ressemblent, c'est une ressemblance qui ne les place ni dans le même ordre, ni dans le même genre, une ressemblance encore une fois dont les ressemblances sensibles ne donnent aucune notion.
L'idée n'est point une pure conception de Vesprit; il y a de la réalité dans les idées, et ce ne sont pas de purs noms; si Vidée est l'essence des choses, et que tous les individus participent aux idées, et qu'on admette en même temps que les idées ne sont que nos pensées, il en résultera un idéalisme subjectif absolu, et absurde, dit Socrate. Chaque chose individuelle serait formée de pensées : dès lors tout est pensée; le ciel et la terre ne vivent que dans notre âme et n'en sont qu'une pensée; l'homme lui-même n'est qu'une pensée sans objet et sans sujet pour ainsi dire, comme on osera plus tard le soutenir ; mais le bon sens de Socrate se révolte contre ces absurdes doctrines, et l'idée reste pour lui une essence, un principe objectif et réel d'être et d'essence pour les choses et pour Fhomme même.
Les dernières objections de Paruiénide sont plus graves, et les diâicultés qu'il soulève, pour ainsi dire , insolubles.
Les idées sont ce qu'elles sont, uniquement par
rapport à elles-mêmes ; elles ne se rapportent ni à nous ni à ce qui est parmi nous ; elles ne nous sont donc pas accessibles et intelligibles, directement du moins, puisque c'est toujours à l'occasion des choses sensibles que la réminiscence en réveille la vue toujours
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CUAPITAK SEPTIÈME.
confuse et troublée. Telle est bien, en effet, notre connaissance à Végard de l'être absolu et parfait; * nous ne pouvons pas, dans Tantre obscur des sens où notre âme est enchaînée, nous élever à la vue claire de Vêtre, à la contemplation enlièie de celte source éblouissante de vérité et de lumière, dont la splendeur même nous blesse la vue , et qui nous aveugle de.son étemel éclat.
Par la même raison, les choses n'ayant point de rapport direct avec l'idée, elle ne peut nous connaître, ni nous ni les choses qui ont rapport à nous; mais on ne saurait conclure de là qu'une chose, et c'est toujours la môme : c'est que le rapport de l'être absolu à rétre relatif est à la fois incompréhensible et certain. Si Vidée ne connaît pas les choses dans leur réalité sensible, ne peut-elle les coiiiuiître en soi-même, les contempler dans sa pensée, et les connaître ainsi, mieux que si elle les voyait dans leur réalité matérielle, enveloppées de l'accident qui les mutile et les déshonore ?
La participation n'est donc pas simplement une métaphore poétique, un mot vide de sens qui n'explique rien ; le terme me parait excellent pour marquer le
rapport de l'être imparfait et relatif, à l'être absolu et parfait qui l'a formé , sinon créé ; il exprime cette pos> session imparfàite, incomplète, et, pour ainsi <Ûre,
1 Je crois ijut' c'est l'Iotiii (jui a le premier appel»'- riiifiiii , -.-^ é.v.%Y^:, rétro absolu el parfait , la sigiiilieation de ce mot était tout autre dans •
Platon et dans Arîstote.
DËUJUËMi:; PAKÏlE.
partielle, des puissances actives ' dont rintégralité et Tunité font Tétre pariait. Le mot est tellement clair, et ridée tellement juste, que M. Ravaisson l'emploie pour caractériser la doctrine d' Ari?>l()te. ce Dans la Mélapiiti' $ique , dit le savant critique, ' toutes les existences résultaient de la participation différente et inégale des puissances de l'élément matériel à un seul et même principe. Platon dil-il autre chose? Le fini participe de l'iulinj , c'est à dire possède une partie des perfections dont celui-ci a la plénitude, une ombre, ou plutôt des reflets obscurcis de la lumière dont il est la source inépuisable et l'éternel foyer; il lui ressemble, il l'imite, et cette ressemblance grossière, cette iniitaliou imparfaite, qui laisse toujours entre la copie et le modèle une distance infinie, comment l'exprimer mieux cpie par le mot de participation? Redisons donc sans crainte , avec Platon , que l'imparfait i)articipe du parfait, les choses de l'idée, le monde de Dieu. Malgré les objections qu'il a faites , c'est encore la
1 J'ajoute aciives, parce que la puissance n'est pour Aristole qu'une pure possibilité. Mais dans Platoa la puissance n'est pas sans acte, sans un un Gommeneemeat d'acte; elle y enveloppe, comme dans Leibnitz, l'efliort. La pnissanee de la penaëa est une pensée. Cf. Leiboitz, Nom, Eitait, • Avant Propos et lir. I, g95. < Les virtualités, paissanees, idées innées, sont tonjoors accompagnées de quelques actions souvent insensibles qoi y n'i n lriit. » Le germe, dit M. Isid. Geoffroy SaiftirHilaire (ffift. Gin. des ri'gnes Org., toin. 2, p, 89) , « est déjà ce qu'il sera un jour : ert quoi f'ntunis rst . r>x[>rcssion célèbre de S. Augustin sur l'hommo, qui, en un lions gtini ral, peut ètix- étendue à tous les êtres doués de vie : ils sont, ou du ni()ijis conuiienoent (l<'jà à être ce qu'ils seront. » Si elle n'est pas déjà ' n-.} acte, si imparfait qu'on le suppose, la {)uisî^ancc d'Aristote o'esl rien.
•2 lissai sur h JtfrV. d ihst., Uuii. Il, p, :>\Jô.