CHAPITRE XI
DE L’AMOUR DU MONDE
Il en est de l'amour comme de l’intelligence: pour bien le connaître, il ne suffit pas d’étudier sa nature, les lois qui le gouvernent, les modifications dont il est susceptible; il faut encore l’envisager dans ses rapports avec les objets auxquels il tend. Or l’amour, comme l’intelligence , nous porte vers les choses passagères ou vers les choses éternelles, vers les créatures ou vers le Créateur; il nous rabaisse au-dessous de nous-mêmes ou nous élève au-dessus. Plus nous descendons vers les choses inférieures à nous, non d’un mouvement physique, mais d’un mouvement moral, plus nous nous enfonçons dans l’ignorance et la mi-
‘ Arist., nhél., 1. Il, c. 2.
! Ep. XXXVIII.
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sère; plus nous montons vers les choses supérieures à nous et vers Dieu, qui en est le centre éternel, plus nous nous rapprochons des sources de la lumière et des régions de la béatitude. Nous attacher au corps, c’est nous attacher à un être placé entre nous et le nonêtre, à un être amoindri et appauvri, puisqu’il est étranger à la pensée et à la vie; c'est, par conséquent, nous amoindrir et nous appauvrir nous-mêmes, c’est rétrogader vers le néant d’où nous sommes sortis. Nous attacher à Dieu, c’est nous attacher au principe de l’être et du connaître ; c’est nous agrandir et nous enrichir en nous unissant à celui qui possède la pensée et la vie dans leur plénitude et les communique sans s’épuiser jamais. De là, la distinction capitale dans la philosophie auguslinienne, de la concupiscence ou amour du monde et de la charité ou amour de Dieu. C’est ainsi que, dans l’ordre intellectuel, Augustin oppose aux sens , par lesquels nous connaissons le monde , la raison par laquelle nous connaissons Dieu, et que, dans l’ordre social, il creuse un abîme entre les hommes de chair et sang qui forment la cité terrestre, et les hommes avides du vrai et du bien qui composent la cité divine1.
En sa double qualité de platonicien et de chrétien , l’évêque d’Hippone est grand partisan de l’amour et regarde comme des âmes inertes et mortes, misérables et haïssables, celles que ce sentiment ne remuejamais. Mais l’amour répand autour de lui la fécondité ou la
< De ver. relig., c. 14 ; De mor. Eccl. cal h., 1. 1, c. 42; Epist. III.
de l’amour du monde. 324
désolation, suivant la direction qu’on lui donne et le but qu’on lui assigne: il est fécond, quand il se porte vers le Créateur; subversif, quand il tend vers la créature. Or on ne peut aimer le Créateur et la créature tout ensemble : l’amour de l’un nuit à celui de l’autre.
De nos jours, des penseurs ingénieux se sont efforcés d’établir que ces deux amours doivent être placés sur la même ligne, et que, depuis l’avénement de la religion chrétienne, on a trop complètement sacrifié le monde à Dieu, la chair à l’esprit. Quelques-uns sont même entrés, pour soutenir leur thèse, dans des détails qui font sourire et qui montrent à quel point ils se sont préoccupés des choses corporelles. En retraçant l'image de l’humanité future et en dépeignant l’idéal de bonheur et de perfection que l’avenir lui réserve, ils n’oublient pas de nous promettre plusieurs espèces de fruits encore inconnues et de nous faire espérer que nous écrirons un jour avec les pieds comme avec les mains ; car l’homme ne sera point tout ce qu’il doit être, tant qu’il n’éprouvera pas plus de sensations qu’aujourd’hui, et que quelqu’un de ses organes demeurera imparfait ou inutile.
Le saint docteur n’a garde de donner dans des idées aussi charnelles. Il sait qu’il en est du cœur comme de l’esprit; qu’il n’a qu’une certaine capacité, et que, si on le remplit de petites choses, il n’y reste pas de place pour les grandes. Se partager entre plusieurs sentiments, c’est se condamner à n’en éprouver aucun avec force. Il est rare que l’on soit à la fois très-amoureux et
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très-ambitieux, et que l’on soit également passionné pour la vérité et pour les bons morceaux.
Aussi entretenir la concupiscence c’est, suivant Augustin, empoisonner la charité; diminuer la concupiscence, c’est augmenter la charité; détruire la concupiscence, c’est donner à la charité son achèvement et sa perfection. L’âme, embarrassée dans les liens des amours terrestres, a comme de la glu aux ailes et ne peut voler. Mais une lois qu’elle est dégagée de l’amour du monde, elle prend son essor, et l’amour de Dieu et celui du prochain la portent comme deux ailes dans le pur espace du ciel1.
Augustin divise la concupiscence , comme saint Jean , en concupiscence de la chair, 'concupiscence des yeux et orgueil de la vie. C’est ce que les modernes appellent l’amour du plaisir, l’amour de la science et l’amour de la supériorité. Il ne laisse pas toutefois de décrire aussi d’autres sentiments, tels que l’amour de la vie et l’amitié, qu’il serait assez difficile de ramener à l’un des trois précédents et dont il ne précise pas bien la place au sein de sa classification. Nous allons le suivre dans l’étude qu’il fait de ces diverses tendances.
Nous sommes obligés, remarque- t-il, de réparer les pertes de notre corps par une alimentation journalière. Nous avons faim et soif, et nous prenons plaisir à manger et à boire. Mais il ne faut pas confondre l’appétit avec le plaisir qui l’accompagne. Nous devons sa-
1 De div. gu. 83, gu. 36; Enarr. in Psal. 121.
DE L’AMOUR DU MONDE
lisfaire l’un sans rechercher l’autre. Virgile les a parfaitement distingués. Quand il nous montre les compagnons d’Énée échappés à la tempête et à la mort, et trop heureux de trouver de quoi apaiser leur faim et ranimer leurs membres languissants, il dit: Postquam exempta famés epulis, mensœque remotæ. — Mais, quand Énée est accueilli par Évandre avec une somptuosité royale dans un festin où les mets surabondent, le poète ne se borne pas à dire : Postquam exempta famés ; il ajoute : et amor compressus edendi.
La faim et la soif sont des douleurs semblables à la fièvre : elles tuent, si on n’y porte pas remède en temps opportun. C’est donc pour l’homme un droit et un devoir tout ensemble de prendre des aliments, pourvu toutefois qu’il les prenne comme des médicaments. Mais, quand il veut passer de la faim qui le tourmente à la satiété qui le calme, la concupiscence est là au passage qui lui tend ses filets. Il s’écoute, il cherche la volupté sous ombre de santé, et passe tout doucement les bornes du nécessaire, alléché qu’il est par l’appât de l’agréable.
Au point de vue psychologique, on ne saurait mieux dire; mais, au point de vue moral, notre auteur se montre peut-clre d’une austérité excessive. Que la santé doive être le but principal de l’alimentation, cela est incontestable, mais qu’il faille éviter avec une sorte d’horreur religieuse le plaisir qui l’accompagne et se frapper la poitrine toutes les fois qu’on a dîné avec ses amis, c’est ce que peu de personnes, même parmi les plus religieuses , seront disposées à admettre.
DE l’amour du monde.
Des plaisirs du goût, Augustin passe, par une transition assez naturelle, à ceux de l’odorat. Il avoue que le plaisir des odeurs n’exerce pas sur lui une séduction irrésistible, et il n’y a pas lieu de s’en étonner beaucoup. C’est généralement une passion fort modérée que celle dont le nez peut être le siège1.
Quant aux plaisirs de l’ouïe , ils ont sur lui plus d’empire; mais il ne les traite pas avec moins de rigueur que ceux du goût. Il se reproche dVntendre, je ne dis pas les chants licencieux, mais les chants sacrés, avec trop d’émotion. Il remarque avec celte finesse d’observation qui se mêle constamment à son austérité morale, que le chant finit par se faire aimer pour luimême, au lieu de se faire aimer pour les choses qu’il est destiné à rendre plus touchantes. Faut-il voir ici une inspiration platonicienne, ou bien serait-ce que des doctrines également sévères ont fait naître dans des esprits divers des scrupules également exagérés? Quoi qu’il en soit, Augustin serait peu éloigné de bannir les musiciens de l’Église, comme Platon bannissait les poètes de la République, en les couronnant de fleurs.
On devrait, suivant lui, être touché plus vivement des choses chantées que des chants eux-mêmes. Malheureusement les chants suffisent, à eux seuls, pour imprimer à tout notre être un ébranlement incroyable. A chaque mouvement de l’âme, correspond dans les sons une modulation propre à l’exciter, en vertu d’une affinité mystérieuse. «Ce plaisir tout charnel, dit le
1 Conf., I. X, c. 34, 32; Contr. Jul. Pdag., I. IV, c. 14.
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saint évêque, auquel je ne devrais pas me laisser corrompre, usurpe trop de place en moi à mon insu. Le sentiment accompagne la raison, mais il ne se résigne pas facilement à la suivre. Admis par égard pour celleci, il s’efforce de prendre le pas sur elle et de se mettre au premier rang. Ainsi , je pèche sans m’en apercevoir, et ne m’aperçois de mon péché que quand il est commis1.»
Augustin n’exprime pas avec moins de vivacité le plaisir que nous procurent les objets qui frappent la vue, et ne le condamne pas moins sévèrement.
«Les formes belles et variées, dit-il, les couleurs brillantes et agréables plaisent à mes yeux.... Elles m’affectent durant tout le jour, quand je veille, et ne me donnent point de relâche, comme font les sons harmonieux qui parfois cessent tous et laissent régner le silence. Car la lumière elle-même , cette reine des couleurs qui inonde tous les objets que nous voyons , m’enveloppe de toutes parts pendant le jour, en quelque lieu que je sois, et me flatte délicieusement, lors même que je suis occupé d’autre chose et que je ne fais nulle attention à elle. Mais elle s’insinue si bien que, si elle m’est tout à coup ravie, je la regrette et la redemande, et que son absence trop prolongée attriste mon âme2. »
La seconde espèce de concupiscence est celle des yeux ou curiosité. On l’appelle concupiscence des yeux, parce que la vue est le premier des sens, et que, bien
. 1 Coh/., l.X, c. 33.
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qu’elle ne soit qu’un moyen particulier de connaître, elle se prend souvent pour la connaissance en général. C’est ainsi qu’on dit : Vois comme cela résonne ! Vois comme cela sent ! Vois comme cela est dur ! bien que ni les sons, ni les odeurs, ni la dureté ne soient saisissables à la vue.
Elle diffère de la concupiscence de la chair en ce qu’elle n’a pas pour but la volupté des sens, mais celle de l’esprit par le moyen des sens, et qu’elle s’ingénie à le remplir de connaissances futiles et vaines en se parant du nom et en se drapant dans le manteau de la science. Le voluptueux ne cherche dans les choses que la beauté, la douceur, le plaisir; le curieux les y cherche si peu, qu’il y cherche parfois leurs contraires quand ils sont utiles à scs fins, et passe par-dessus mille sensations désagréables pour contenter son envie de savoir. Quel plaisir y a-t-il à considérer un cadavre blême, hideux, avec ses chairs déchirées? Et cependant qu’il y en ait un quelque part, on s’y portera en foule et avec avidité, on s’étouffera pour le voir.
Que de fois ne nous arrive-t-il pas d’écouter des billevesées ! D’abord c’est pour ne pas offenser les faibles qui nous les racontent, puis insensiblement nous y prenons un véritable plaisir. Si j’apprends, dit Augustin, qu’un chien doit courir un lièvre dans le cirque, je ne me dérangerai certes pas pour l’aller voir; mais, si le même spectacle s’offre à moi dans les champs, j’aurai peine à en détacher ma vue. Un lézard qui poursuit des mouches, une araignée qui en prend dans ses filets, l’incident le plus futile, la plus insigni-
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fiante bagatelle suffiront pour captiver ma pensée; et cet esprit fait pour s’élever jusqu’au créateur de toutes choses s’abaissera jusqu’aux plus viles créatures. Que de gens ne songent qu’aux corps, au lieu de songer au Dieu qui les a faits! Ils ignorent Dieu, sa nature immuable, sa majesté souveraine, et croient faire merveille, s’ils étudient avec une attention curieuse cette masse corporelle que nous appelons le monde. Aussi sont-ils enflés d’un tel orgueil qu’on dirait qu’ils s’imaginent habiter ce ciel sur lequel roulent la plupart de leurs discussions. Il en résulte deux maux également graves : le premier, c’est que leur pensée n’a pas un objet digne d’elle, puisqu’au lieu de s’attacher à Dieu, elle s’attache aux corps; le second, c’est que, quand elle cherche à concevoir Dieu môme, elle est incapable de le faire autrement qu’avec des images corporelles, et qu’elle finit par croire qu’il n’y a que des corps *.
Augustin est bien près, on le voit, de condamner d’une manière absolue l’astronomie et l’histoire naturelle, et il a de la peine à admettre qu’on puisse être chrétien et physicien tout ensemble. Cela nous explique les paroles dédaigneuses que, du haut de leur dogmatisme théologique , les solitaires de Port-Royal et Malebranche2 laissent tomber sur les savants qui s’occupent des corps, qui passent leur temps à tracer des lignes, à mesurer des angles, et restent constamment pendus
' De Mus 1. VI, c. 39; Cou/., I. X, c. 33; De Mor. Eccl. calh., I. I, C. 21.
- Log. de Port-Royal , irc dise, préliin.; Malebr., Rech, de la rér., prélaco.
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à une lunette ou attachés à un fourneau, comme si la vie humaine n’était pas trop courte, l’esprit de l’homme trop grand pour de si petits objets. Le langage de ces penseurs illustres n’était guère, comme on en peut juger, que l’écho de celui de saint Augustin leur maître.
Sous le nom d’orgueil , d’ambition , de désir de primer, saint Augustin réunit deux sentiments qui sont parfaitement distincts, puisqu’ils peuvent exister l’un sans l’autre, mais qui ont néanmoins entre eux quelque affinité : je veux parler de l’amour de la louange et de l’amour du pouvoir.
L’observation de nos sentiments qui est, en général, si difficile, offre encore, remarque-t-il, des difficultés particulières, quand il s’agit de l’amour de la louange. Si je veux savoir quel empire exerce sur moi la concupiscence charnelle ou la curiosité, je n’ai qu’à me priver quelque temps de leurs objets. Le degré de peine que j’éprouverai à m’en passer mesurera exactement le degré de force de ces deux penchants. Mais, pour connaître quelle intensité possède en moi l’amour de la louange, je ne puis pas me priver de l’estime des honnêtes gens : il me faudrait pour cela mener une vie criminelle et dont la seule pensée m’inspire de l’horreur.
L’âme devrait aimer le bien pour lui-même et sans égard aux louanges des hommes; mais un désintéressement aussi pur n’est pas compatible avec la faiblesse de notre nature. Les meilleurs d’entre nous sont, non pas ceux qui aiment le bien sans la louange, mais ceux qui préfèrent le bien à la louange. Être loué est, du
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reste, une si douce chose que chacun de nous trouve au fond de son cœur mille raisons , toutes plus morales les unes que les autres , de s’applaudir des louanges qu’on lui donne et de se contrister du blâme dont il est l’objet. Nous sommes contents des progrès du prochain qui nous approuve, et nous concevons de lui les meilleures espérances; quant au prochain qui nous blâme, nous plaignons son ignorance, et ses erreurs nous affligent.
A ces observations piquantes, Augustin en ajoute une autre, contestable sur quelques points, mais pleine de finesse, qu’Hume devait renouveler plus tard.
Il m’arrive quelquefois, dit-il, d’être attristé des éloges que je reçois. C’est qu’alors on loue en moi une chose qui me déplaît ou qu’on surfait en moi un avantage médiocre. Est-ce, dans ce cas, l’erreur du prochain qui me fait de la peine? N’est-ce pas plutôt qu’il m’est désagréable de voir mon jugement sur certaines de mes qualités démenti par un de mes semblables. C’est mettre des restrictions désobligeantes à l’éloge de moi-même que de ne pas approuver de tout point mon opinion sur moi-même.
La même vanité, qui nous rend si avides de louanges, trouve son aliment jusque dans le mal que nous disons d’elle; car, en se glorifiant du mépris de la gloire, on cesse par cela même de la mépriser1.
1 Conf., I. X, c. 37, 38; Do Cio. Del. I. V, c. 19. — «....Ceux qui écrivent contre veulent avoir la gloire d’avoir bien écrit, et ceux qui le lisent veulent avoir la gloire de l’avoir lu , et moi qui écris ceci , ai peut-être cette envie; et peut-être que ceux qui le liront...» (Pascal, Pens., p. 24, édit. IJavet.)
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Augustin ne décrit pas moins bien les enivrements de l’ambition que les satisfactions de la vanité.
Il y a dans la Logique de Port-Royal un passage fori remarquable où l’auteur, cherchant à s’expliquer le bonheur des puissants de la terre, le met non-seulement dans l’empire qu’ils exercent sur les corps et dans les services matériels qu’ils se font rendre par leurs semblables, mais encore dans le sentiment qu’ils agissent sur d’autres âmes et y produisent des mouvements d’estime, de respect et d’abaissement. Supposons, en effet, qu’un homme fût seul au monde, dit l’auteur de hLogiqtie, et qu’il eût à sa disposition une multitude d’automates. Son amour de dominer serait-il aussi satisfait par les services qu’il pourrait tirer de ces automates et par les révérences qu’il pourrait se faire faire par eux que par les mêmes services rendus avec empressement, les mêmes révérences faites de l’air le plus respectueux par des hommes réels'?
Augustin avait déjà entrevu cette vérité, et ses disciples de Port-Royal n’ont eu qu’à méditer ses paroles pour en faire sortir les curieuses réflexions qui précèdent.
«L’âme, dit-il, éprouve le besoin de tenir sous elle d’autres âmes , non pas des âmes d’animaux , c’est un droit que Dieu lui a concédé , mais des âmes raisonnables , c’est-à-dire semblables à elle et vivant avec elle sous la même loi. L’âme superbe désire agir sur elles, et cette action lui paraît aussi supérieure à celle qu’elle
1 Log. de P. part., c. 10.
de l’amour du monde. 334
exerce sur les corps que l’âme est elle-même supérieure au corps1.»
L’amour de la louange et l’amour de la domination ne sont, comme nous l’avons dit, aux yeux d’Augustin, que deux formes différentes d’un même sentiment qui est l’orgueil. — «En quoi consiste l’orgueil, dit-il, sinon à sortir du sanctuaire de sa conscience et à vouloir paraître au dehors ce qu’on n’est pas?» — «L’orgueil, dit-il ailleurs, est le désir d’une élévation contraire à l’ordre.» — «L’orgueil, ajoute-t-il dans un autre endroit, fait que l’âme aime mieux rivaliser avec Dieu que de le servir. » En d’autres termes, l’orgueil est un sentiment qui porte l’homme à se faire le centre de toutes choses et le but de l’univers, à se mettre à la place de Dieu au lieu de rester à la sienne. Il ne devrait pas même oser louer Dieu, et il veut, lui, une parcelle imperceptible de ses ouvrages, lui qui porte en tout lieu le poids de sa mortalité, être loué lui-même. Il veut être indépendant, et il n’est rien par lui-même: autrement il ne serait pas changeant, et ne subirait dans son être ni défaillance ni diminution. D’où vient tant d’orgueil à la cendre, tant de prétention à la poussière2?
Rien n’est plus funeste que le sentiment de l’orgueil. L’orgueilleux, quand on l’offense ou qu’on le rabaisse, est altéré de vengeance et ne songe plus qu’à punir celui qui l’a outragé, comme si on pouvait trouver un vé-
1 De Mus., 1. VI, C. 13
2 De ver. relig., c. 52; De Civ. Dei, i. XIV, c. 13; De Mus., I. VI, c. 13; Con/., 1. 1, c. 1.
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rilable bien dans le mal d’autrui! L’orgueilleux abonde dans son propre sens, et se montre disposé à défendre une opinion, moins parce qu’elle est vraie que parce qu’elle est sienne. De là les opinions particulières qui divisent les hommes, les hérésies qui infectent la terre. La même contrée ne produit pas toutes les hérésies. Il en est qui naissent en Orient, d’autres en Afrique, d’autres en Égypte, d’autres en Mésopotamie, mais toutes ont également pour père l’orgueil, comme le catholicisme, qui réunit par le lien d’une même foi une grande partie du genre humain, a pour mère la charité. Tant il est vrai que la charité est un principe d’unité et de paix, et l’orgueil un principe de division et de discorde1!
L’orgueil, du reste, saint Augustin l’avoue, est un principe d’action qui a fait faire aux hommes de grandes choses, si toutefois l’on peut appeler grandes celles qui ne sont pas inspirées par le pur amour du bien. C’est en obéissant à ce mobile que les anciens Romains secouèrent le joug de leurs tyrans et se donnèrent des chefs incapables de porter atteinte à leur liberté et de rabaisser leurs courages, et qu’une fois maîtres d’euxmêmes, ils entreprirent de se rendre maîtres des autres et d’étendre leur domination sur toute la terre; car ils préféraient aux arts cultivés ailleurs l’art essentiellement romain, de soumettre et de régir les nations:
« Excudent alii /ptrantia mollius sera.
Tu regere imperio populos , Romane, memenlo. »
'Serm. CXXV), c. I ; Serm. XLVI, c. 8; Conf., 1. XII, c. SS.
de l’amour du monde. 333
Dédaignant les voluptés qui efféminenl les âmes et les corps des hommes ordinaires, ils étaient tout entiers possédés par l’amour de la gloire et les autres passions viriles. Ce fut sous leur influence qu’ils produisirent tant d’actes d’héroïsme qui finirent par mettre le monde à leurs pieds’.
Les trois tendances que nous venons de décrire en supposent une autre qu’Auguslin décrit sans la classer, et dont elles ne sont en quelque sorte que le prolongement: nous voulons parler de l’amour de la vie. N’estil pas clair, en effet, comme le remarque Malebranche, que l’amour du plaisir, c’est-à-dire du bien-être, que l’amour de la connaissance et de la supériorité, c’està-dire du développement de l’être, sont comme greffés sur l’amour de l’être lui-même?
L’amour de la vie est un sentiment si naturel au cœur de l’homme que bien des poètes , depuis Homère jusqu’à Gœthe, se sont complu à l’exprimer, et que les moralistes, tant anciens que modernes, en ont fait à l’envi la description. Qui ne connaît les plaintes d’Iphigénie regrettant la douce lumière du jour et reculant avec épouvante devant les ténèbres souterraines*? Qui n’a lu les vers moins poétiques, mais non moins vive-
1 De Cic. Dei , 1. V, c. 12 et suiv.
* Voir les délicates analyses de M. Patin ( Trag . grecs , 1. IV, ch. 1er), et de M. S. Marc Girardin ( Cours de titl. drarnat., ch. 2).
334 de l’amour du monde.
ment sentis deMéeène?Qui ne sait par cœur les strophes ailées et harmonieuses auxquelles un poète du dix-huitième siècle, sur le point de quitter la vie, a confié la dernière plainte, le suprême regret d’un cœur qui allait cesser de battre ‘l
Môme après ces morceaux d’une éclatante poésie, où l’expression brillante et sonore donne un charme si vif et si pénétrant aux sentiments exprimés, on ne lira pas sans intérêt la description d’Augustin. — Peut-on ne pas songer au bûcheron de Lafontaine et aux lazzaronis de Montesquieu vêtus de la moitié d’un habit de toile et tremblants à la moindre fumée du Vésuve1, en lisant les lignes suivantes :
«Être, c’est naturellement une chose si douce que les misérables mêmes ne veulent pas mourir, et quand ils se sentent misérables, ce n’est pas de leur être, mais de leur misère qu’ils souhaitent l’anéantissement. Voici des hommes qui se croient au comble du malheur, et qui sont en effet très-malheureux;... donnez à ces hommes le choix ou de demeurer toujours dans cet état de misère sans mourir, ou d’être anéantis, vous les verrez bondir de joie et s’arrêter au premier parti... Aussi, lorsqu’ils sont près de mourir, ils regardent comme une grande faveur tout ce qu’on fait pour leur conserver la vie, c’està-dire pour prolonger leur misère. Par où ils montrent bien avec quelle allégresse ils recevraient l’immortalité, alors même qu’ils seraient certains d’être toujours malheureux2. »
1 Grand, et décad. des Romains , ch. 44.
i Cité de Dieu , I. XI , c. 87. Trad. de M. Saisset.
de l’amour du monde. 335
La vie paraît aux hommes un si grand bien qu’ils font tout pour la conserver: — «Ils jettent quelquefois dans la mer, pendant la tempête, jusqu’à leurs aliments, et sacrifient pour vivre les choses mêmes qui entretiennent la vie... Quels tourments les médecins, avec leurs remèdes et leurs incisions, ne font-ils pas souffrir à leurs malades? Est-ce pour les empêcher de mourir? Non, mais pour qu’ils meurent un peu plus tard. Ces derniers se résignent néanmoins à mille tourments certains pour gagner quelques jours incertains, et quelquefois ils meurent sur-le-champ , brisés par les douleurs mêmes que la crainte de la mort leur fait braver... Naguère, ajoute Augustin en reportant sa pensée sur le plus grand événement de son époque, naguère, quand Rome, la capitale du plus illustre empire, était envahie et saccagée parles barbares, combien d’hommes, amoureux de cette vie temporejle, la rachetèrent, pour la prolonger misérable et nue, en sacrifiant tous les trésors qu’ils gardaient non-seulement pour la charmer et l’embellir, mais encore pour l’entretenir et la conserver 1 ! »
C’est que tous les hommes aiment la vie, et il n’y a là rien qui doive nous étonner. Tout ce qui est, les animaux, les végétaux, les corps bruts eux-mêmes, tient à persévérer dans l’être: «Quoi! s’écrie Augustin; quoi! les animaux mêmes privés de raison, à qui ces pensées sont inconnues, tous, depuis les immenses reptiles jusqu’aux plus petits vermisseaux, ne témoignent-ils pas,
1 Ep. CXXVII, c. i.
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par tous les mouvements dont ils sont capables, qu’ils veulent être, et qu’ils fuient le néant? Les arbres et les plantes, quoique privés de sentiment, ne jettent-ils pas des racines en terre à proportion qu’ils s’élèvent dans l’air, afin d’assurer leur nourriture et de conserver leur être? Enfin, les corps bruts, tout privés qu’ils sont et de sentiment et même de vie, tantôt s’élancent vers les régions d’en haut, tantôt descendent vers celles d’en bas, tantôt enfin se balancent dans une région intermédiaire, pour se maintenir dans leur être et dans les conditions de leur nature1.»
Il est un autre sentiment qui n’occupe pas une place mieux déterminée que l’amour de la vie dans la classification un peu étroite de saint Augustin : c’est l’amitié. Toutefois, ce sentiment rentre évidemment, à ses yeux, dans le domaine de la concupiscence, qui nous attache au monde et à tout ce qui est dans le monde. Aussi le frappe-t-il d’une condamnation assez rigoureuse, mais, en revanche, il en décrit les causes, la nature, les effets avec une vérité parfaite et une grâce inexprimable.
C’est surtout à la fleur de l’adolescence, au milieu des jeux et des éludes du premier âge, entre jeunes gens que le même pays a vus naître, que se forment les amitiés tendres et durables. Ainsi, Augustin avait un ami du même âge que lui et du même municipe. «Nous nous étions connus tout enfants, dit-il; nous avions grandi ensemble, nous avions été ensemble à l’école et avions joué ensemble2. »
1 Cité de Dieu, i. XI, c. 27. Trad. de M. Saisset.
' Conf., 1. IV, C. 4.
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Qu’est-ce qui fait le charme de l’amitié? C’est un certain fonds d’idées communes que diversifient agréablement quelques dissidences légères; c’est une source intarissable de sentiments affectueux qui nous échappent de mille manières et qui nous unissent dans une douce et mutuelle sympathie. «Ce qui m’enchantait encore davantage, dit saint Augustin, c’était le plaisir de causer et de rire ensemble, de nous combler de prévenances et d’amabilités réciproques, de lire ensemble de beaux livres, de badiner ensemble, de nous combattre parfois sans aigreur dans nos opinions, à la manière d’un homme qui discute avec lui-même, et d’assaisonner par ces rares dissentiments un accord habituel. Quel bonheur d’apprendre des autres et de leur apprendre une foule de choses! Avec quelle tristesse on se regrettait dans l’absence ! avec quels transports on se revoyait au retour! Ces signes d’une affection partagée qui passaient du cœur sur le visage, sur les lèvres, dans les yeux, et se manifestaient par mille mouvements aimables, étaient comme des aliments qui embrasaient nos âmes et les fondaient en une seule1 * *.»
Mais plus ces relations amicales ont de douceur, plus, quand la mort les brise, elles nous laissent d’amerturfle. On se souvient des pages touchantes où les auteurs les plus divers, Euripide, Mme de Sévigné et bien d’autres4 se rencontrent dans l’expression des mêmes regrets et nous montrent les objets longtemps associés à un être chéri, nous renvoyant obstinément
1 Cou f., 1. IV, c. 8.
= Chateaubriand, Hené; M. de Lamartine, Jocelyn , 7* époque.
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son image et nous rappelant à chaque instant que nous l’avons perdu. 11 y a quelque chose de cela dans les lignes où Augustin nous retrace la désolation où le plongea la mort de son ami. Son âme, nous dit-il, était comme obscurcie par une sombre douleur, et tout ce qu’il voyait lui offrait des images de mort*. Il était malheureux dans sa patrie, il ne pouvait souffrir sa maison, et tous les objets au milieu desquels ils avaient vécu ensemble, tous les plaisirs qu’ils avaient partagés, faisaient maintenant son supplice. Ses yeux le demandaient à tout ce qui l’environnait, et il ne s’offrait point à leur vue. Il prenait en haine tout ce qui l’entourait, parce que rien ne lui disait comme de son vivant : Le voici! il va venir1 2.
Mais enfin, chose triste à dire, on se console de tout et le temps guérit les blessures les plus cruelles. Bossuet le dit éloquemment, quand il parle de cette douleur que le temps emporte avec tout le reste; La Fontaine et Voltaire le disent aussi, chacun à sa manière, l’un dans la Jeune veuve , l’autre dans les Deux consolés. Augustin constate, comme eux, celte disposition de notre nature; mais il fait plus, il en cherche la raison et la trouve dans la succession des phénomènes qui nous traversent l’âme. «Le temps, dit-il, n’est pas sans action sur notre âme et ne roule pas en vain à travers nos sens: il y produit, au contraire, des effets merveilleux. Les jours venaient et passaient, et en venant et en passant, ils introduisaient en moi d’autres images
1 Quidquid aspiciebam mors erat.
* Conf., 1. IV, c. 4.
DE l’amour du monde. 339
ioa et d’autres souvenirs, et cicatrisaient peu à peu mes
le blessures avec le baume de mes anciens plaisirs. Ma
û k douleur se dissipait ainsi graduellement pour faire t-il place, non pas à de nouvelles douleurs, mais à de nou- ■ e; velles causes de douleurs; car d’où vient, ajoute Au- . | gustin, que la douleur avait si facilement pénétré jusqu’à mes entrailles, sinon de ce que j’avais répandu ils mon âme sur une poussière inconsistante, en aimant un M être mortel comme s’il n’avait pas dû mourir
Du reste, l’amour du plaisir, la vaine curiosité, le désir de la prééminence et les autres sentiments que nous venons de décrire, ne se produisent pas dans notre âme, suivant saint Augustin, d’une manière accidentelle et sans qu’on puisse se rendre compte de leur éclosion. Nous en apportons le germe en naissant, en même temps que le péché de notre premier père, et ils se manifestent, dès notre enfance, par des signes non équivoques. L’enfant encore à la mamelle se jette sur le sein de sa nourrice, et se gorge de son lait, avec la même avidité déréglée qu’il se gorgera plus lard des aliments que le progrès des années lui aura rendus nécessaires1 2. Dans l’état d’ignorance et de ténèbres où il est encore plongé, et qui fait frissonner quand on y pense, son premier mouvement n’est pas de se replier surlui-
1 /</., c. 8. — Voir M. Villemain, Tableau de l’éloquence chrétienne au 4e siècle, édit, in-8”, p. 373.
1 Co»/., I. I, c. 7.
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mêmb, mais de se répandre au dehors, et d’entrer en commerce avec les choses extérieures par le moyen des sens. Rien n’égale le plaisir qu’il éprouve à satisfaire sa curiosité, en la promenant sur tous ces objets, qui lui sont d’autant plus agréables qu’ils sont plus nouveaux pour lui. On a vu des enfants couchés dans leurs berceaux, la tête et le reste du corps assujettis de manière à ne pouvoir se tourner vers la lumière laissée la nuit dans leur appartement, diriger vers elle leurs regards avec tant d’avidité et de persistance que leurs yeux ont conservé la même direction qu’ils avaient pris l’habitude de leur donner dans un âge si tendre, et qu’ils sont demeurés louches toute leur vie*. Les vices qui tiennent au sentiment exalté de la personnalité humaine et à l’envie de primer, ne se manifestent pas d’une manière moins précoce ni moins intense. Qu’on refuse à un enfant un objet qui pourrait lui nuire, aussitôt il s’emporte contre sa nourrice, contre ses parents, contre tous ceux qui l’environnent, comme s’ils étaient faits pour obéir à toutes ses volontés et pour se plier à tous ses caprices. Il va même quelquefois jusqu’à les frapper, et s’efforce autant qu’il est en lui de leur faire du mal. S’il ne leur en fait pas , ce n’est pas à l’innocence de son âme, mais à la faiblesse de son corps qu’il faut l’attribuer. Que l’on caresse un autre enfant en sa présence et qu’on le traite, non pas mieux, mais aussi bien que lui, il éclatera en sanglots et suffoquera de douleur. Augustin raconte qu’il en a vu un
« De Tri»., I. XIV, C. 6.
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que l’envie avait rendu livide, et qui jetait sur son frère de lait des regards pleins de haine'.
Cet amour de la vie, qui joue un si grand rôle dans l’homme fait, se manifeste dans l’enfant avant qu’il sache ce que c’est que la mort. Il redoute tous les accidents capables de lui ravir un bien si cher, sans les avoir jamais éprouvés et sans en connaître les conséquences. Qui apprend au petit enfant à s’attacher à celui qui le porte ( adhærescere bajulo suo), quand celuici menace de le jeter par terre? Il faut, il est vrai, qu'il ait déjà un certain âge pour éprouver celte crainte, mais il l’éprouve antérieurement à toute expérience2.
Je ne veux pas relever la grâce familière de ces détails; mais je ne puis m’empêcher de remarquer avec quelle sagacité l’illustre auteur démêle le véritable caractère de l’instinct de la conservation, comme de tous les instincts, à savoir, une sagesse non acquise et qui s’ignore. Quand les Ecossais ont voulu traiter ce sujet, ils n’ont rien trouvé de mieux à dire.
A mesure que l’enfant croît en âge et en force, ses passions se produisent au dehors sous des formes un peu différentes, mais le fond reste à peu près le même. Lorsqu’Augustin adolescent volait à ses parents les mets de leur table et les provisions de leur garde-manger, quel était le mobile qui le poussait, sinon l’amour du plaisir? Il voulait satisfaire sa gourmandise ou bien attirer autour de lui les compagnons de ses jeux en flattant leur sensualité. Que se proposait-il, quand il
■ Con/., 1. 1, c. 7.
5 De Gen. ad lilt 1. VIII, c. <6.
DE LAMOUR DU MONDE
allait, à l’insu de ses parents et de ses maîtres, et en les abusant par mille mensonges, repaître ses yeux des spectacles les plus frivoles, sinon d’assouvir une curiosité puérile? D’un autre côté, quand, en jouant avec ses camarades, il montrait tant d’ardeur pour les surpasser, s’irritait si violemment de leurs stratagèmes et souffrait si impatiemment qu’on lui reprochât les siens , qu’estce qui le faisait agir, sinon l’indomptable besoin de la prééminence 1 ?
Platon ayant fait des reproches à un enfant qui jouait aux noix, l’enfant lui dit : Tu me tances pour peu de chose. — Ce n’est pas peu de chose que l’habitude , répondit le philosophe.
«J’ai vu, dit Rousseau, d’imprudentes gouvernantes animer la mutinerie d’un enfant, l’exciter abattre, s’en laisser battre elles-mêmes et rire de ses faibles coups, sans songer qu’ils étaient autant de meurtres dans l’intention du petit furieux, et que celui qui veut battre étant jeune, voudra tuer étant grand2.»
Augustin juge les jeux et les polissonneries de l’enfance avec la même sévérité que ces deux philosophes. On a commencé, dit-il, par se faire punir par ses maîtres pour des noix, des balles, des moineaux; on finit par se faire punir par les magistrats pour de l’or, des domaines, des esclaves. La matière du délit a changé, ainsi que la main qui le réprime; le délit est resté le même. C’est le même fonds de perversité qu’on punissait hier de la férule et que l’on punit aujourd’hui du
' Cor\f ., 1. 1, c. 19.
2 Emile , 1. II.
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dernier supplice1. Ce n’était donc pas de l’ignorance des enfants, mais de leur petitesse considérée comme un symbole d’humilité, que voulait parler Jésus quand il disait: «Le royaume des cieux est pour ceux qui leur ressemblent*.»
Augustin, on le voit, ne se fait pas plus illusion sur les vices de l’enfance que sur ceux de l’àge mûr, et il porte sur les uns et les autres un regard également investigateur et sévère. Ce n’est point lui qui eût dit avec Racine :
Cet âge est innocent: son ingénuité N’altère point encor la simple vérité.
Il se fût bien plutôt rangé à l’avis de cet autre grand poète qui remarque durement que cet âge est sans pitié. Aussi il a beau citer l’Évangile et chercher à concilier la pensée de Jésus avec la sienne, il n’y saurait parvenir. Son langage et celui du Sauveur ne produisent pas sur nous la môme impression. Quel rapport y a-t-il entre les observations exactes, mais chagrines, d’un esprit pénétrant et désabusé, dont la grâce de l’enfance ni son sourire n’ont pu désarmer la rigueur, et les sympathiques effusions d’un cœur plein d’amour
1 «Les enfants sont hautains, dédaigneux, colères, envieux, curieux, intéressés, paresseux, volages, timides, intempérants, menteurs, dissimulés; ils rient et pleurent facilement; ils ont des joies immodérées et des afflictions amères sur de très-petits sujets; ils ne veulent point souffrir de mal, et aiment à en faire. Us sont déjà des hommes.» ( La. Bruyère , ch. H.)
* Cou/., 1. 1, c. 19.
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et de tendresse, qui s’écrie: «Laissez venir à moi les petits enfants, » — et s’entoure, comme d’une couronne, de ces jeunes têtes naïves et rayonnantes d’espérance? Le langage d’Augustin me rappelle bien moins la douceur du Nouveau Testament que les colères de l’Ancien ; il semble moins un écho des paroles de Jésus que de celles de Jéhovah déclarant l’homme mauvais dès le sein de sa mère.
C’est par le jeu des passions que nous venons de décrire et de celles qui s’y rattachent, qu’il faut expliquer toutes les fautes et tous les crimes qui se commettent parmi les hommes. On ne fait pas le mal simplement pour le faire : on se propose, en le faisant, un but ultérieur. Aussi, dès qu’un meurtre vient à épouvanter une ville, nul ne s’avise de penser qu’il a été commis sans raison; chacun, au contraire, se demande instinctivement à quel sentiment a obéi le meurtrier, et quel mobile a conduit son bras. Voulait-il s’emparer de l’argent de sa victime, lui enlever sa femme, se venger d’un outrage reçu? On peut n’être pas d’accord à ce sujet; on peut ignorer si c’est la cupidité, si c’est l’amour, si c’est la vengeance qui l’a fait agir; mais il y a une chose dont on est sûr, une chose sur laquelle il n’y a pas de dissentiment possible, c’est que c’està l’une de ces passions ou à quelque autre semblable qu’il faut remonter pour se rendre compte de sa conduite. Sou-
de l’amour du monde. 345
vent môme il y a des faits qui ne peuvent pas s’expliquer par l’intervention d’un seul principe, mais qui en supposent plusieurs dont l’action combinée a seule réussi à les produire *. En voici un exemple:
Tout le monde connaît le passage des Confessions où saint Augustin raconte comment, dans sa jeunesse, il vola des poires, sur l’arbre d’un voisin, avec quelques polissons de son âge. Non content de se livrer à ce sujet à des démonstrations de repentir que beaucoup de lecteurs trouveront peut-être hors de proportion avec la gravité de la faute, il recherche, avec une subtilité ingénieuse, à quel mauvais sentiment il avait cédé dans cette circonstance. Était-ce à la gourmandise? Non; car il avait chez lui de ces mêmes fruits en abondance, et de meilleurs et de plus beaux, et à peine eut-il goûté de ces fruits volés, qu’il n’eut rien de plus pressé que de les laisser là. Ce qu’il avait recherché dans ce vol, c’était, dit-il, le vol lui-même: il n’avait pas su résister à l’attrait du fruit défendu.
Mais saint Augustin ne s’en tient pas à cette explication que tout le monde peut donner, et qui est aujourd’hui en possession d’expliquer la plupart des méfaits, grands ou petits. Avec une curiosité insatiable et vraiment philosophique, par delà la raison prochaine du fait, il cherche la raison de celte raison même. Il se demande pourquoi ce qui est défendu nous plaît et nous attire. A celle question, il répond avec profondeur que c’est parce que nous aimons à faire acte d’indépen-
1 Cou/., I. Il, c. 5.
UE L AMOUR DU MONDE
dance: il nous semble alors que nous n’avons personne au-dessus de nous, et que nous entrons avec Dieu en partage de sa puissance souveraine1.
Remarquons que saint Augustin se rencontre ici (quelque inattendue que la rencontre puisse paraître) avec un auteur que j’ose à peine citer dans un si grave travail, et dont le nom n’a guère été rapproché du sien que par notre illustre fabuliste dans un moment de distraction , — avec Rabelais. Seulement l’écrivain de la Renaissance, emporté par l’esprit audacieux et demipaïen de son époque, exalte et glorifie cet amour de l’indépendance que ravale et flétrit, dans son ascétisme ardent, le Père du cinquième siècle.
«Iceulx, dit-il, quand par vile subiection et contraincte, sont déprimez et asserviz destournent la noble affection par laquelle a vertu franchement tendoyent a déposer et enfraindre ce ioug de servitude. Car nous entreprenons touiours choses défendues, et convoitons ce que nous est dénié. » — Aussi ne donne-t-il à ses Thclemites qu’une seule règle: — Fay ce que vouldras, — et trouve-t-il que c’est la plus grande sottise du monde de se gouverner au son d’une cloche et non au dicté du bon sens et entendement2.
Saint Augustin donne de sa peccadille une seconde raison qui n’est pas moins juste que la précédente: c’est qu’il péchait de compagnie avec d’autres enfants. Rs riaient ensemble, dit-il, et avaient le cœur agréablement chatouillé de ce qu’ils prenaient pour dupes des
1 Conf., 1. Il , c. s, c.
‘Rabelais. Gargantua , I. I, c. SI.
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gens qui ne s’en doutaient guère, et qui seraient bien vexés le lendemain. Certainement, s’il eût été seul, le tour lui eût paru moins plaisant (car on ne rit guère quand on est seul), et il n’eût pas pensé un seul instant à le jouer. Mais, quand on est avec d’autres, la démangeaison de mal faire , l’envie de rire , le besoin de montrer qu’on n’est pas esclave d’une sotte retenue, tout fait qu’on s’écrie: — Allons! en avant! et qu’on ne rougit plus que de savoir encore rougir1.
Qu’il me soit permis de revenir sur cette peinture des entraînements du jeune âge , et de chercher à démêler les sentiments divers dont elle est la vivante reproduction. J’y remarque d’abord l’envie de rire qu’Aristote regarde quelque part comme un des attributs de la jeunesse*; puis le besoin de faire des niches au prochain et de lui jouer de mauvais tours, moitié sans doute pour satisfaire notre sentiment du ridicule, moitié pour avoir le plaisir de faire acte de supériorité. J’adoucis les termes d’Augustin : il parle d’avidité de nuire ( nocendi aviditas ), de besoin de mal faire ( alieni damni appetitus), et je m’assure que notre fabuliste ne l’eût point scandalisé en disant:
Nos galants y voyaient double profit à faire:
Leur bien premièrement, et puis le mal d’autrui.
Un autre sentiment à relever, c’est le désir de paraître un jeune homme hardi et déniaisé, désir qui pousse tant
' Cou/., 1. II, c. 8, 9.
1 Arist., nh., 1. Il, c 12.
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d’enfants sages et retenus à se faire plus mauvais qu’ils ne sont. Enfin, le trait le plus frappant, suivant moi, et le plus digne d’être signalé, c’est le caractère en quelque sorte contagieux qu’Augustin reconnaît à quelquesunes de nos passions, en montrant quelles s’échauffent et s’accroissent en raison du nombre de ceux qui les éprouvent. Il semble avoir entrevu ici une des grandes lois de la sympathie qu’Adam Smith devait formuler plus tard avec tant de profondeur, c’est qu’en passant d'un cœur à un autre, certaines passions fermentent, et qu’elles transforment ceux qui en sont animés. Pris individuellement, c’étaient des anges; pris collectivement, ce sont des démons. Que de faits s’expliquent par là, depuis les plus petits et les plus vulgaires jusqu’aux plus grands et aux plus élevés, depuis les désordres d’une classe de collège jusqu’à la révolte d’une armée, jusqu’à l’insurrection d’une nation entière!
Il est un autre phénomène qui se produit fréquemment dans l’âme de chacun de nous, sans que nous songions à en rechercher la cause: je veux parler du plaisir que nous éprouvons aux représentations théâtrales. Augustin en a donné une raison extrêmement plausible. Nous aimons le théâtre, suivant lui, parce qu’on y met sous nos yeux les objets de nos passions les plus chères, et que nous pouvons ainsi en jouir, sinon en réalité, du moins en imagination. Nous nous identifions avec les amants qui sont sur la scène; nous jouissons de leurs joies, nous souffrons de leurs peines, et cette souffrance elle-même est un plaisir. Nous éprouvons, à ces représentations, des émotions d’autant plus vives que nous
DE l’amour du monde. 349
sommes nous-mêmes plus malades de la passion qu’on y représente1. Nous venons là, dit-il dans le langage familier de l’auteur du Gorgias, nous venons là en quelque sorte gratter les plaies qui nous rongent, et nous procurer un soulagement momentané, que nous paierons ensuite bien cher par l’aggravation du mal qui ne manque jamais d’en être la conséquence. Nous sommes tourmentés d’un tel besoin d’émotions que nous ne pouvons souffrir les acteurs qui nous laissent indifférents, et que nous n’avons pas assez d’acclamations pour ceux qui font battre notre cœur et couler nos larmes sur des périls et des infortunes imaginaires. Bien que l’homme n’aime pas la misère, il aime la miséricorde, et, comme la miséricorde ne va pas sans douleur, il en résulte qu’il prend plaisir à la douleur elle-même. Douleur stérile! car au lieu de nous porter à venir en aide à nos semblables par des secours effectifs, elle nous pousse seulement à donner à de vains malheurs des larmes non moins vaines2.
On reconnaît, dans cette dernière réflexion , le trait le plus fort que Rousseau, Stewart et les autres modernes aient dirigé contre la tragédie : c’e'st qu’elle nous émeut sans nous donner occasion de bien faire et émousse à la longue notre sensibilité3.
1 Bossuet se demande aussi pourquoi nous aimons ie théâtre, et répond en résumant notre auteur avec une rare énergie : «Pourquoi, dit saint Augustin, si ce n’est qu’on y voit, qu’on y sent l’image, l’attrait, la pâture de ses passions?» {Lettre au P. Caffaro.)
1 Cou/., 1. III, c. 2.
: Rousseau , Lettre à d'Alembert sur les spectacles ; Dugald Stewart, Êlëm. de ta phit. de lespr. hum., ch. 8, scct. 6.
350 DE l'amour du monde.
Nous saisissons, pour ainsi dire, sur le vif, dans les deux exemples précédents, un des procédés psychologiques les plus ordinaires à saint Augustin , celui qui consiste à aller du dehors au dedans, à partir des faits humains , tels qu’on les trouve dans le domaine de la vie extérieure , pour en chercher la raison dans le monde de la conscience. C’est un procédé excellent, particulièrement pour ceux qui commencent seulement à réfléchir sur les phénomènes internes et à se livrer à l’étude de la psychologie. Il en est de la réflexion comme des autres puissances de l’esprit, elle a besoin , pour entrer en jeu d’une manière un peu énergique, d’un stimulant et d’un stimulant placé dans l’espace : l’observation est son antécédent naturel. Bien des esprits peu disposés à réfléchir pour réfléchir, réfléchiront pour se rendre compte d’un phénomène qu’ils auront observé autour d’eux et qui les aura frappés.