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CHAPITRE XIV

DE L’IMMORTALITÉ DE L’AME

Saint Augustin a discuté la question de l’immortalité de l’âme dans plusieurs de ses ouvrages, et il l’a fait quelquefois avec une émotion contenue, qui montre combien cette question lui tenait au cœur. Pascal n’a pas trouvé des paroles plus énergiques pour s’exciter à sonder les mystères de la mort, que celles qu’Augustin place en tôte du deuxième livre des Soliloques.

La raison, avec laquelle il s’entretient l’àme altérée de vérité et les yeux en pleurs, lui demande ce qu’il désire le plus savoir. «Si je suis immortel, répond-il sans hésiter. — Et si tu ne peux pas le savoir dans cette vie, continueras-tu à gémir? — Oh! alors je gémirai sur l’inutilité de la vie *.»

Ainsi pour ce noble esprit vivre c’est penser, et penser aux choses éternelles ; toute autre vie lui paraît indigne d’un être intelligent.

Non-seulement il veut savoir si l’âme est immortelle , mais encore il désire ardemment qu’elle le soit. S’il n’est pas de ceux qui ne songent point à la mort, il n’est pas non plus de ceux qui l’envisagent sans frémir, et qui se consolent de la caducité et de la mortalité de leur être propre, en reportant leur pensée

' Solil. ,1 II, c. i.

de l'immortalité de l’ame. 423

sur l’éternelle jeunesse et l’indéfectible vitalité de l’univers. Doué d’une âme à la fois profonde et humaine, il n’a ni la légèreté des uns ni le stoïcisme des autres.

«O bienheureux, s’écrie-t-il, bienheureux ceux qui ont pu se persuader, soit par leurs propres lumières, soit par celles d’autrui, qu’il ne faut point redouter la mort, dût-elle être l’anéantissement de notre âme! Quant à moi, malheureux! il n’est ni raisons ni livres qui aient pu me le persuader jusqu’à ce jour 1 !

Lorsqu’un homme souffre à ce point de ses incertitudes sur la vie future, et qu’il ne pourrait cesser tout à fait d’y croire sans souffrir davantage encore, sa destinée intellectuelle est irrévocablement fixée; un peu plus tôt, un peu plus tard, il croit à ce qu’il désire. Son esprit ne se lasse point de fournir à son cœur des arguments en faveur du sentiment qui lui est cher, jusqu’à ce que ces deux maîtresses parties de lui-même étant également satisfaites, l’homme se repose de ses agitations passées dans le calme d’une croyance désormais inébranlable.

C’est ce qui arriva à saint Augustin. Il consacra d’abord à la question de l’immortalité de l’âme le deuxième livre des Soliloques, auquel il ne mit pas la dernière main; puis il reprit le même sujet, en ajoutant à ses premières preuves des preuves nouvelles dans un traité spécial, qui fut publié sans son consentement, et qui est également resté une ébauche. Il s’inspire ordinairement, dans ces deux ouvrages, des idées de

J Solil., I. Il, c. 13.

424 de l'immortalité de l’ame.

Platon et de celles de Plotin. Mais il donne à ses raisonnements un caractère si subtil , et les présente sous une forme si obscure, que plus tard il avait besoin, comme il en convient dans ses Rétractations , d’une grande contention d’esprit pour se relire, et qu’il ne se comprenait pas toujours lui-môme

C’est là un aveu qui honore saint Augustin, et qui est une preuve de plus de sa sincérité et de sa candeur philosophiques ; mais il n’est pas fait pour nous encourager dans cet aride travail. Comment espérer pénétrer mieux que lui sa pensée , et voir plus clair que lui dans ses propres écrits ? Cherchons pourtant, il le faut bien, s’il y a quelque lumière derrière ces nuages, quelques réalités solides sous ces abstractions qu’on ne peut s’empêcher de trouver à première vue extrêmement creuses.

Un des auteurs qui ont eu le plus d’influence sur saint Augustin, Plotin avait dit dans ses Ennéades :

«Puisque notre âme pense les essences absolues, soit par les notions qu’elle trouve en elle-même, soit par la réminiscence, évidemment elle est antérieure au corps; possédant des connaissances éternelles, elle doit être elle-même éternelle’1. »

Augustin s’empare de cet argument, en laissant de côté la double hypothèse d’une vie antérieure et de la réminiscence , et cherche à lui donner une forme plus rigoureuse et en quelque sorte syllogistique.

* Relr., 1. 1, c. e.

s Plotin, Enn. 4°, 1. VII, S <2- Trad. de M. Bouillet.

de l'immortalité de l’ame. 425

Le sujet, dit-il, doit durer au moins autant que l’attribut. Or la science, qui est un attribut de l’âme, dure toujours. Donc l’âme doit aussi durer toujours.

Dire que l’attribut peut durer plus que le sujet, ce serait dire que l’attribut peut exister sans être l’attribut de rien et sans être nulle part: ce qui implique contradiction. Dire que la science n’est pas un attribut de l’âme, ce serait dire que la science peut résider dans un être inanimé: ce qui est impossible. Dire qu’elle n’est pas éternelle, ce serait prétendre que certaines vérités, telles que celle-ci : — Le diamètre est plus long que toute autre ligne menée d’un point à un autre de la circonférence , — n’ont pas toujours été et ne seront pas toujours: ce qui est une manifeste absurdité. Donc il faut bien admettre que l’âme est immortelle1.

A travers les mailles plus ou moins serrées du syllogisme on peut reconnaître là un argument que les modernes ont mis en avant plus d’une fois, en remplaçant par des mouvements souples et aisés et par une certaine parure de langage la raideur et la sévérité scholastiques.

«Que si ces vérités éternelles, dit Bossuet, sont l’objet naturel de l’entendement humain parla convenance qui se trouve entre les objets et les puissances, on voit quelle est sa nature, et qu’étant né conforme à des choses qui ne changent point, il a en lui un principe de vie immortelle*.»

* Solil., 1. Il, c. 13, 19; De imm. an., c. i et sq.

5 Bossuet, Conn. de Dieu et de soi-même, c. 5, § 14.

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Je retrouve celte preuve sous la plume brillante d’un philosophe contemporain.

«Pourquoi, dit M. Jules Simon, la science a-t-elle pour objet ce qui est général?... Nous nous disons mortels; et nous ne voulons chercher que des lois, penser que des universaux. Notre intelligence ne se nourrit que de l’éternité, et il faudra que l’éternité lui échappe ! Dieu aura fait l’homme tout exprès pour lutter contre le temps et en être écrasé1 ?... »

Cette démonstration de l’immortalité de l’âme, on le voit, n’a pas joué un rôle sans importance dans l’histoire de la pensée humaine, et conserve encore aujourd’hui des adhérents distingués. Il n’est donc pas inutile de l’étudier sous la forme que lui donne saint Augustin et de la soumettre à un examen sévère.

N’est-ce pas mal raisonner et faire ce qu’on nous permettra d’appeler, avec les logiciens, un syllogisme disjoncté vicieux, que de soutenir que la science, n’étant pas un attribut d’un être inanimé, est nécessairement un attribut de l’âme? Comme si elle ne pouvait pas être un attribut d’un troisième sujet qui est Dieu! C’est d’ailleurs ce que saint Augustin lui-même reconnut plus tard dans le premier livre de ses Rétractions 2.

De plus, ces attributs prétendus éternels de l’âme ne sont pas toujours dans leur sujet; car enfin l’âme de l’enfant et celle de l’ignorant (c’est une remarque qui n’a pas échappé à saint Augustin) sont vides de vérités et étrangères à la science. Est-il donc possible de fon-

1 J. Simon, Rel. naturelle , 3e partie, ch. 1er.

! ftétr., 1. I, c. 5, n° 2.

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der l’immortalité des âmes de cette sorte sur la persistance d’un attribut absent? Pour lever la difficulté , il faudrait admettre que toute science n’est que réminiscence, ou au moins que toutes les âmes sont pleines d’idées à l’état latent. Or saint Augustin, qui avait d’abord emprunté au platonisme la première de ces deux opinions, finit par la rejeter; quant à la seconde, pour être une hypothèse plausible, elle n’est pourtant qu’une hypothèse, de sorte qu’on ne peut asseoir là-dessus une preuve inébranlable de notre immortalité.

Ajoutons que non-seulement le raisonnement du Père n’est pas démonstratif, mais encore que, dans le cas où il démontrerait quelque chose, il démontrerait trop. Si la science est un attribut éternel, elle suppose un sujet d’inhérence non pas immortel, mais éternel. Dès lors il ne suffit pas de dire que l’âme ne finira point, il faut dire encore qu’elle n’a point commencé. C’est ce que Plotin avait parfaitement compris. Il s’est montré plus logique, ce semble, que ceux qui l’ont suivi, en déclarant que l’âme, possédant des connaissances éternelles, existe de toute éternité.

Saint Augustin élève lui-même contre sa propre démonstration une objection sérieuse. Comment peut-on faire résider les vérités éternelles dans l’âme? N’est-ce pas mettre des attributs immuables dans un sujet changeant? Car enfin, l’âme change et change même beaucoup, puisqu’elle' passe d’un état à un état contraire, de la folie, par exemple, à la sagesse, et de la sagesse à la folie ? Elle éprouve des mutations qui proviennent du corps et qui sont déterminées par l’âge, la maladie,

428 de l’immortalité de l’ame.

le plaisir, la douleur; elle en éprouve qui ont leur source en elle-môme, telles que le désir et la joie, la crainte et la tristesse, l’attention et la connaissance qui se produisent en elle tour à tour. Mais si le sujet change, tout ce qui est dans le sujet doit nécessairement changer.

Cela est vrai, répond Augustin, dans le cas où le changement est radical et où le sujet perd jusqu’à son nom; cela est faux dans tous les autres cas. Voilà de la cire. Elle était blanche, elle est devenue noire; elle était molle, elle est devenue dure; elle était chaude, elle est devenue froide; elle était carrée, elle est devenue ronde. Malgré tous ces changements, elle est encore de la cire. Les modifications ont changé; le sujet est resté le même. Mais si le changement avait été assez complet pour que cette cire perdît sa nature et son nom, comme il arrive quand elle s’évapore sous l’action de la chaleur, le sujet aurait changé; elle ne serait plus de la cire, et on ne pourrait plus affirmer la persistance d’aucun de ses anciens attributs. — Or quand l’àme subit quelques-unes des modifications que nous avons énumérées plus haut et dont les unes proviennent du corps, les autres d’elle-même, les changements qui se produisent en elle ne sont pas de ceux qui font qu’un être n’est plus lui-même, et qui font perdre au sujet son nom en même temps que sa nature. Donc l’âme restant au fond immuable , malgré les changements qui s’opèrent dans ses modifications, il n’est pas impossible que les vérités immuables résident en elle1.

1 De imm. an c. 5.

DE L’IMMORTALITÉ DE L’AME

On a pu reconnaître, dans un passage de cette discussion ingénieuse, une pensée que Descartes a reprise et admirablement développée dans sa 2e méditation.

«Prenons, par exemple, ce morceau de cire : il vient tout fraîchement d’être tiré de la ruche, il n’a pas encore perdu la douceur du miel qu’il contenait, il retient encore quelque chose de l’odeur des fleurs dont il a été recueilli; sa couleur, sa figure, sa grandeur, sont apparentes; il est dur, il est froid, il est maniable, et si vous frappez dessus, il rendra quelque son: Enfin, toutes les choses qui peuvent distinctement faire connaître un corps, se rencontrent en celui-ci. Mais voici que pendant que je parle on l’approche du feu : ce qui y restait de saveur s’exhale , l’odeur s’évapore , sa couleur se change, sa figure se perd, sa grandeur augmente; il devient liquide, il s’échauffe, à peine le peut-on manier, et quoique l’on frappe dessus, il ne rendra plus aucun son. La même cire demeure-t-elle encore après ce changement1?»

Du reste, dit saint Augustin, bien que la mort implique le changement, et le changement le mouvement, la réciproque n’est pas vraie : tout mouvement n’entraîne pas un changement, et tout changement n’est pas suivi de la mort. Mettons les choses au pis. Supposons une série de changements tels que chacun d’eux soit une diminution de l’être, le terme de la série ne sera pas pour cela l’anéantissement de l’être. L’être d’un corps est en raison de sa masse. Qu’on diminue cette masse graduellement, on diminuera graduelle-

1 Desc. — 2e médit.

430 de l’immortalité de l’ame.

ment son être, mais on n’arrivera jamais par cette voie à un corpuscule sans étendue , c’est-à-dire à un pur néant. Il en est de même pour ce qui concerne l’àme : elle peut tendre vers le non-être; mais elle y tend avec une éternelle impuissance d’y arriver; car il serait bien étrange que le corps ne pût être anéanti , et que lame, qui lui est supérieure , et qui le vivifie , pût cesser d’être *.

On objectera peut-être que ce qui fait le corps, ce n’est pas la matière, mais la forme (car plus cette forme est belle et parfaite, plus le corps est élevé en dignité et en excellence; plus elle se dégrade et se détériore, plus il s’abaisse et déchoit), et on dira qu’il doit en être de même de l’àme. Or quand l’âme tombe dans la folie, ne peut-il pas arriver que cette folie augmente au point de la priver totalement de sa forme, qui est la raison, et de la réduire ainsi au néant?

Non, car la mutabilité qui caractérise les corps ne les modifie jamais de manière à les priver de toute forme, mais seulement de manière à les faire passer d’une forme à une autre. Les corps ne sauraient être réduits au néant : ils sont maintenus dans l’être par une force immatérielle toujours présente et toujours agissante, qui les a faits ce qu'ils sont et qui les conserve. Mais si le corps ne peut perdre entièrement la forme qui le constitue en tant que corps, l’âme, qui lui est supérieure, ne peut perdre totalement la forme qui la constitue en tant qu’âme1 2.

1 De itntn. an., c. 3, 7.

2 De imtn. an., c. 8.

DE L’IMMORTALITÉ DE L’AME. 431

Cette preuve de l’immortalité de l’âme a ceci de commun avec la preuve discutée plus haut, qu’elle est mieux appropriée au système platonicien, qui admet l’éternité des choses, qu’au système chrétien, qui admet le dogme de la création. Les âmes ne périssent jamais, dit saint Augustin; car les corps eux-mêmes ne périssent point. Qu’en sait-il? N’ont-ils pas été créés? Qu’aucuu être ne doive finir, cela se conçoit dans le système des philosophes qui prétendent qu’aucun être n’a commencé. Mais quand on croit que tous les êtres ont été tirés du néant à une époque donnée, comment peut-on être positivement sûr qu’aucun d’eux n’y rentrera jamais? Le passage de l’être au néant est-il plus difficile à comprendre que celui du néant à l’être, et, dès que l’on admet l’idée de la création , a-t-on bien le droit de reculer devant celle de l’anéantissement?

Après avoir cherché à établir que l’âme est impérissable, en se fondant sur ce que le corps lui-même ne périt pas, Augustin se demande si elle ne peut pas être privée, sinon de l’être, au moins de la vie. Il emprunte à Platon et à Plotin la réponse à cette question, et la développe de la manière suivante *.

Nulle chose ne peut être privée d’elle-même. Or l’âme est identique à la vie; car on dit indifféremment être animé et être vivant, rendre l’âme et perdre la vie. Donc l’âme ne saurait perdre la vie. Pour que lame pût mourir, c’est-à-dire être privée de la vie, il faudrait qu’elle fût, non pas la vie elle-même, mais une

1 Platon, Phédon; Plotin, Enn. 4e liv. VII, S 3, al. 9, II.

1>E L’IMMORTALITÉ DE L’AME

chose douée de vie : ce qui n’est pas. L’âme ne saurait craindre ce qui n’est point à craindre pour la vie, car si l’âme mourait quand la vie l’abandonne, ce ne serait pas la substance abandonnée par la vie qu’il faudrait appeler âme, mais ce qui abandonnerait cette sustance. Or cette âme, cette vie, qui abandonne ce qui meurt, ne s’abandonnant jamais elle-même , il s’ensuit qu’elle ne meurt jamais1.

Saint Augustin n’avait pas toujours admis cette preuve de l’immortalité de l’âme. Il élève contre elle, dans le 2e livre des Soliloques, une objection qu’il laisse sans réponse.

N’en serait-il pas, dit-il, de la vie ou de l’âme, comme on voudra l’appeler, ainsi que de la lumière? En vertu du principe des contraires, la lumière est incompatible avec les ténèbres, et cependant les ténèbres se produisent, non-seulement quand la lumière se retire, mais encore quand elle s’éteint. Ne peut-il pas se faire aussi que la mort ait lieu, non pas par suite du départ de l’âme et de sa sortie du corps , mais par suite de son extinction2?

Il en est, du reste, de cet argument comme des deux arguments que nous avons déjà signalés : il s’adapte mieux aux doctrines platoniciennes qu’aux doctrines chrétiennes. Car il tend à prouver, non-seulement que l’âme vivra toujours, mais encore qu’elle a toujours’ vécu. L’âme ne peut pas plus n’avoir pas été elle-même,

1 De imm. an., c. 9.

* Solit ., I. II, c. 13.

dk l’immortalité de l’ame. 433

c’est-à-dire la vie, le contraire de la mort, dans le passé, qu’elle ne peut cesser d’être elle-même dans l’avenir. En outre, pour être éternelle, l’âme devrait avoir la vie, non-seulement en elle-même, mais encore par elle-même, c’est-à-dire être Dieu.

Aussi Platon, et après lui Plotin, en cela meilleurs raisonneurs que leur illustre disciple, admettent-ils que l’âme est placée au-dessus de la sphère changeante de la génération, dans la région des essences immuables, et qu’elle n’a ni commencement ni fin.

«Ce qui se meut soi-même, dit Platon, n’est autre chose que l’âme , et l’âme n’est soumise ni à la naissance ni à la mort'.»

«L’âme, dit Plotin, donne la vie au corps qu’elle anime; mais seule elle possède la vie, sans être jamais sujette à la perdre, parce quelle la possède par ellemême. Tous les êtres, en effet, ne vivent pas d’une vie empruntée; sinon, il faudrait remonter à l’infini de cause en cause1 2.»

Voici encore une démonstration qui a pu être inspirée à saint Augustin pajr Platon. Platon avait prétendu , dans le dernier livre de la République, qu’une chose ne pouvant périr que de son propre mal, et non du mal d’une autre chose, et que l’ame ne périssant ni de son injustice, ni de son intempérance, ni de sa lâcheté, ni de son ignorance, ni d’aucun des vices qui la travaillent comme autant de maladies, ne saurait périr, à plus

1 Platon , Phèdre.

2 Plotin, Enn. 4, 1. 7, S 3. Trad. de M. Douillet.

434 de l'immortalité de l’ame.

forle raison, du mal d une autre substance qui est le corps. Saint Augustin exprime, sous une forme un peu différente, des idées analogues.

Si la vérité, dit-il, fait la vie de l'âme, de telle sorte que le sage diffère de l’insensé en ce qu’il possède la vie avec plus de plénitude, n’est-il pas à craindre que la vie, qu’elle tient de la vérité, lui soit ôtée par l’erreur qui est son contraire? Nullement. L’erreur ne peut avoir sur l’âme d’autre effet que de la faire errer; or le fait d’errer est si loin de détruire la vie de l’âme, qu’il la suppose; car pour errer, il faut vivre. Si donc la vie, que l’âme tient de la vérité, ne peut lui être ôtée par l’erreur qui est son contraire, qu’est-ce qui peut la lui ravir 1 ?

Augustin considère ensuite le contraire de la vérité, non plus en tant que vérité, mais en tant que réalité, et examine s’il ne pourrait pas amener l’anéantissement de l’âme. Si une essence, dit-il, en tant qu’ essence, n’a point de contraire, la vérité, qui est l’essence suprême, ne saurait en avoir. L’antécédent de cette proposition est incontestable. Le propre de l’essence, en effet, est d’être, et le contraire de l’être n’est rien. Il doit en être de même du contraire de l’essence souveraine, il n’est pas. Si donc l’âme tire son être de cette essence éternelle, ce dont on ne saurait douter, puisqu’elle ne le tire pas d’elle-même, rien ne peut le lui faire perdre; car rien ne s’oppose à cette essence2.

1 De imm. an c. II.

2 De imm. an., c. 12.

de l’immortalité de l’ame. 435

« Lame est donc immortelle , s'écrie Augüstin ravi. Crois-en désormais tes propres raisonnements, crois-en la vérité : elle te crie et qu’elle habite en toi , et qu’elle est immortelle, et que sa demeure ne saurait lui être enlevée par la mort du corps quelle qu’elle soit1.»

Elle n’est point immortelle à la manière de Dieu en qui l’immortalité, l’éternité et l’immutabilité se confondent 2. Elle ne possède pas l’immortalité véritable , parce qu’elle ne possède pas la véritable réalité. Elle dure , mais elle change ; elle ne finira pas , mais elle a commencé.

Cependant son immortalité n’est pas la simple possibilité, mais l’absolue nécessité de vivre toujours; ce n’est pas l’immortalité mineure, pour parler le langage de saint Augustin , mais l’immortalité majeure. Nous ne serons pas immortels comme Adam, qui pouvait simplement ne pas mourir ; nous , nous ne pourrons pas mourir ; au lieu d’une immortalité conditionnelle et problématique, nous aurons une immortalité positive et certaine. Pourquoi? Parce qu’à la différence du premier homme, nous ne pourrons pas pécher, et nous ne pourrons pas pécher, parce que notre désir du bien sera aussi grand que notre désir du bonheur et atteindra sûrement son objet3.

Ce qui sera immortel en nous, ce ne sera pas seulement l’être vide et nu, mais l’être avec l’ensemble des -

1 Solil., 1. Il, c. 19.

2 Serm., LXV, c. 2.

3 Op. imp. cunlr. Jul., 1. VI, c. 30.

DE l’immortalité de l'ame.

facultés qui le constituent; ce ne sera pas seulement la substance, mais la personne tout entière. Cette immortalité muette, sourde, privée de sentiment, de conscience , de souvenir, qu’on appelle dans l’école immortalité métaphysique, et que le panthéisme d’aujourd’hui oppose à l’immortalité morale, épouvante saint Augustin et lui arrache un cri d’effroi :

«Quelle vie éternelle (et quelle mort ne lui serait préférable?) que celle qui consisterait à vivre comme l’àme de l’enfant qui vient de naître ou qui gît encore dans l’utérus 1 / »

La question de l’immortalité de l’âme, on le voit, est une de celles qu’Augustin a traitées le plus faiblement Les idées qu’il développe sont, pour la plupart, des emprunts et des emprunts un peu indiscrets, faits à la philosophie antérieure; elles ont de la peine à faire corps avec l’ensemble des dogmes chrétiens, et semblent être des pièces de rapport, introduites aprèscoup dans l’édifice nouveau. On dirait de ces pierres travaillées par des mains savantes que les premiers artistes chrétiens dérobaient aux ruines des temples merveilleux de la Grèce, pour les faire entrer tant bien que mal dans des constructions d’un art moins achevé et d’un style différent.

1 Solil., I. U, c. 20.

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