‹ De la psychologie de saint AugustinChapitre 3 sur 22 · DE L’ORIGINE DE L’AME · texte numérisé non relu

DE L’ORIGINE DE L’AME

La philosophie moderne s’est assez peu occupée, du moins jusqu’à ces derniers temps1, de l’origine de l’âme, et n’a élevé sur ce sujet aucun système qui mérite de rester dans la mémoire des hommes; soit qu’absorbée par l’étude de l’âme telle quelle est et de sa destinée future, elle n’ait pu avoir qu’un médiocre souci de son état antérieur ; soit que placée, avec ses habitudes nouvelles de rigueur et d’exactitude en face d’un problème pour la solution duquel les données lui faisaient défaut, elle ait désespéré de le résoudre et l’ait regardé comme surpassant l’esprit humain.

Il n’en fut pas de même de la philosophie qui rem-

1 Voir l’ouvrage brillant et paradoxal de M. Jean Reynaud, intitulé Terre et Ciel.

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plit de ses développements aussi riches que variés les premiers siècles de Père chrétienne. Plus jeune, plus inexpérimentée, plus facile à satisfaire sur les conditions de la croyance, elle se laissa emporter dans le cercle de ces audacieuses spéculations, d’un côté par le souffle puissant du platonisme qui venait de renaître sous un ciel plus ardent avec la prétention hautement avouée de dérober les secrets de Dieu même, de l’autre par les sombres légendes de la religion des Mages, qui avaient pour centre commun la mystérieuse question du principe des choses. Je ne parle pas des récits bibliques où se déroule la grande épopée de la création des êtres, des anges de lumière luttant contre les esprits de ténèbres, de notre premier père méconnaissant le commandement divin et puni de sa désobéissance jusque sur sa dernière postérité. Qui ne comprend quel ébranlement profond ces idées jetées tout à coup au milieu de la civilisation gréco-romaine durent imprimer aux esprits, sous quel jour nouveau elles durent faire envisager les problèmes psychologiques et en particulier celui de l’origine de l’àme? On se demandait avec une âpre curiosité comment, à quelle époque, cette substance avait été créée et pourquoi elle avait été emprisonnée dans une enveloppe mortelle. •

Tantôt on recueillait les réponses assez divergentes qui, parties des grandes écoles de la Grèce, se croisaient encore dans l’air, et on faisait naître, suivant l’expression de Terlullien, une hérésie d’une philosophie; tantôt on s’inspirait de quelque texte choisi dans les livres saints, on l'interprétait avec une subtilité in-

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génieusc et on en dégageait une doctrine plus conforme au dogme révélé. C’est ainsi que les Manichéens et les Priscillianistes ressuscitaient la croyance stoïcienne que les âmes sont formées de la propre substance de Dieu; c’est ainsi qu’Origène soutenait, avec les disciples de Pythagore et de Platon, qu’elles avaient vécu autrefois dans le ciel d’une vie plus heureuse, mais qu’ayant péché, elles avaient été précipitées, suivant la gravité de leurs fautes, dans telle ou telle partie du monde corporel ; c’est ainsi que Tertullien , Apollinaire et la plupart des occidentaux prétendaient qu’elles se transmettaient de père en fds par voie de génération ; pendant que d’autres voulaient que Dieu créât chaque jour, pour animer les corps nouvellement conçus, des âmes nouvelles1. Cette dernière opinion était vivement défendue par deux correspondants d’Augustin, saint Jérôme et saint Optât, évêque d’Afrique. Nous allons voir quelle position prit dans ce débat le grand docteur.

L’âme est-elle une partie de Dieu? Est-elle consubstantielle à lui, comme le proclament également les Manichéens et les Priscillianistes? Saint Augustin avait dû le croire durant les neuf ans qu’il professa les erreurs de Manès; mais écoutons l’argumentation vigoureuse qu’il dirigea contre celte doctrine, une fois qu’il

' Hieron. Marcell. Aug. op. Epist. CLXV, c. 4 .

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se fut converti à une philosophie plus élevée et à une

religion plus pure.

Dieu, dit-il, est un être immuable, incorruptible, et nulle faiblesse, nulle privation n’est compatible avec son essence. Si donc l’âme était une parcelle de la divinité, elle serait placée au-dessus de la sphère du changement, de la corruption, de la limitation, et le temps, qui transforme tous les êtres créés, n’aurait sur elle aucune prise. Aussi incapable de gagner que de perdre, de s’élever que de déchoir, elle posséderait en elle-même toutes les perfections dans une plénitude invariable et immobile'.

Or cet état n’est pas le sien. Il suffit, pour nous en convaincre, de jeter les yeux sur la société qui nous environne ou de descendre par la pensée au fond de nous-mêmes. L’âme varie d’un homme à un autre. Elle juge mieux dans l’homme d’esprit que dans l’homme stupide, dans l’homme éclairé que dans l’homme sans instruction. Que dis-je? Elle varie dans le même homme et ne reste pas un seul instant la même. Tantôt elle sait, tantôt elle ignore; tantôt elle se souvient, tantôt elle oublie ; aujourd’hui elle veut, demain elle ne veut pas; elle oscille entre la folie et la sagesse, entre la crainte et le courage sans pouvoir se fixer nulle part. Prenez ce qu’il y a de plus excellent, de plus admirable dans notre nature, sa perfectibilité: vous y trouverez encore des marques de la mutabilité qui nous caractérise. Un homme fait des progrès : y a-t-il rien de plus beau? Que s’ensuit-il cependant? Qu’il pense mieux

• De Mur. Manich., I. II, c. 11.

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