‹ De la psychologie de saint AugustinChapitre 4 sur 22 · DE I/A ME · texte numérisé non relu

DE I/A ME

après qu’avant? Or ce qui admet le plus et le moins est sans contredit changeant et muable

Faire l’àme consubstantielle à Dieu, c’est transporter la mutabilité particulière aux créatures jusque dans le sein du Créateur, c’est offrir aux adorations des hommes un Dieu qui change et se corrompt, qui endure les misères de notre humanité et en subit les défaillances; un Dieu auquel tous les vols, toutes les impuretés , tous les adultères qui se commettent sur la terre doivent être renvoyés comme à leur véritable auteur2.

« En vain ceux qui prétendent que l’àme est une parcelle de la divinité disent-ils que ces souillures et ces difformités morales que nous voyons dans les scélérats, que cette infirmité et cette faiblesse que nous apercevons dans tous les hommes ne proviennent pas d’elle, mais du corps. Qu’importe la source de la maladie, puisque, si l’âme était immuable, il n’y aurait pas pour elle de source de maladie possible? Car, dès qu’une chose est réellement immuable et incorruptible, rien de ce qui l’approche ne saurait la changer ni la corrompre.... Une nature n’est pas immuable, quand de quelque manière, pour quelque cause et dans quelque partie d’elle-même que ce soit, elle est susceptible de changement. Or il n’est pas permis de concevoir Dieu autrement que comme doué d’une immutabilité réelle et souveraine. Donc l’âme n’est pas une partie de Dieu 3.» 11 est difficile, on en conviendra, de pousser plus

1 De Civ. Dei, I. VIH, c. 6. Serin. CCXLI, c. 2.

! De Gen. ad litt ., 1. VII, c. 2. De Mor. Man., 1. II, c. 1 1. Serm. CLXXXII , c. 4.

3 Epist. CLXVI, c. 2.

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vivement ses adversaires et de leur fermer plus complètement toutes les issues. En principe, Augustin a évidemment raison contre l’opinion qu’il combat, et ses arguments seraient, encore valables aujourd’hui contre les systèmes qui sont entachés de panthéisme et qui admettent l'émanation d’une manière ou d’une autre ; mais, en fait, est-il suffisamment fondé à attribuer une telle opinion aux disciples de Manès?

Un écrivain du siècle dernier1 a soutenu que la doctrine qu’attaque saint Augustin n’était pas la véritable doctrine des Manichéens, et que le champion du catholicisme leur prête gratuitement des idées qui n’étaient pas les leurs, afin de les mettre en contradiction avec eux-mêmes et de les battre plus facilement.

Quand on voit qu’au rapport de Fortunat et de Félix, adversaires de saint Augustin, et au rapport de saint Augustin lui-même , les Manichéens rangeaient parmi leurs dogmes celui de l’incorruptibilité divine, et ne voulaient pas que Dieu eût tiré de lui-même quelque chose de corruptible2, on a, en effet, quelque peine à se persuader qu’ils regardassent lame comme une partie de Dieu , et qu’ils ne sentissent pas qu’entre celte opinion et la précédente il y avait une incompatibilité radicale. Mais , d’un autre côté , on a bien plus de peine à croire avec Beausobre que saint Augustin , qui avait passé neuf ans dans la secte des Manichéens, ait pu se tromper sur leurs doctrines au point de leur

1 Beausobre , Histoire critique de Manichée et du manichéisme.

2 De Actis cum Fel. Manich. — « Quod nihil ex sese corruptibile proferatur.» Cont. Fort. Disp. 1.

DE L’AMEf.

faire dire que l'âme est une partie de Dieu, si telle n’était pas leur véritable opinion. Dans ce cas, comment comprendre que les adversaires d’Augustin , au lieu de protester contre l’idée de la corruptibilité de Dieu qu’il leur fait envisager comme la conséquence nécessaire de leurs principes sur l’origine de l’âme, n’eussent pas nié nettement ces principes mômes et déclaré qu’ils n’avaient rien de commun avec le manichéisme?

Si l’âme n’a pas été tirée de la substance divine, a-telle été tirée d’une substance corporelle? Augustin discute aussi, mais plus brièvement, cette seconde hypothèse, sur laquelle il aura occasion de revenir à propos de la spiritualité de l’âme.

L’âme étant simple et indivisible de sa nature ne saurait avoir son principe dans le corps *. Elle n’a été formée ni par la réunion des quatre éléments, la terre, l’eau, l’air et le feu, ni par la réunion de quelques-uns d’entre eux seulement; car tout ce qui peut être réuni peut être séparé , et rien de ce qui est composé n’est indécomposable*. Elle n’a pas non plus un seul élément pour principe, l’air ou le feu, par exemple, qui sont des corps plus subtils que les autres ; car l’air et le feu ont beau être subtils , ils sont pourtant des corps. Or que tout corps puisse être changé en tout autre, il s’est rencontré des gens pour le prétendre; mais qu’un corps soit susceptible d’être converti en une âme , c’est

ce que personne n’a encore osé soutenir 3.

' De Qu. an., c. 1 . ( ,T . , - .

* De Gen. ad litt., 1. VII, c. 12.

3 De <i uant . anitn., c. 1 . De Gen. ad litt , 1. VII, c, 12,

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L’âme de l’homme n’a donc élé formée ni de la substance divine ni d’une substance corporelle, c’est dire qu’elle n’a été faite de rien, et que Dieu l’a produite par un simple acte de sa volonté toute-puissante Pour saint Augustin la question de l’origine de l’âme n’est qu’un point de vue particulier de la question plus générale de l’origine des choses, et il résout également ces deux questions par le principe de la création ex nihilo.

Il reste à savoir quand l’âme a été produite; si c’est dans le temps, comme on le croit d’ordinaire, ou si c’est dans l’éternité , comme certains platoniciens , entre autres Porphyre, ont essayé de l’établir. L’unique raison que ces philosophes allèguent en faveur de l’éternité de l’âme , c’est que ce qui n’aura pas de fin ne peut pas avoir eu de commencement.

Augustin les combat en leur opposant l’autorité de Platon et en leur montrant qu’ils sont infidèles à la doctrine de ce maître respecté. Lorsqu’il décrit dans le Timée le monde et les dieux subalternes qui sont l’œuvre de Dieu, ce grand homme déclare formellement que ces dieux ont commencé, mais qu’ils ne périront point, et que la volonté du Créateur les fera subsister à jamais. Pour lever cette difficulté, les platoniciens ont recours à une distinction curieuse. Il ne s’agit pas ici, suivant eux, d’un commencement de temps, mais d’un commencement de cause. Imaginez un pied posé de toute éternité sur la poussière; l’empreinte qu’il

* De An. etej. orig. 1. 1, c. 4.

DE L’AME

tracerait serait faite par lui, et serait cependant éternelle comme lui. Il en est de même, disent-ils, du monde et des dieux créés relativement au Dieu suprême : ils sont les éternels effets de cette cause éternelle.

Augustin ne se paie point de cette distinction, et, après avoir essayé de mettre les platoniciens en contradiction avec Platon , il cherche à les mettre en contradiction avec eux-mêmes. Seulement son argumentation ne paraîtra peut-être pas très - rigoureuse , car il passe d’un genre à un autre et conclut des accidents à la substance. N’admettent-ils pas, dit-il, qu’au terme de cette vie misérable l’homme jouira d’une béatitude sans fin? Or cette béatitude aura commencé. Comment donc peuvent-ils prétendre que ce qui n’a point de fin ne saurait avoir eu de commencement 1 ?

De la théorie de Porphyre sur l’origine de l’âme il n’y a qu'un pas à une quatrième théorie qui est protégée par le grand nom d’Origène et qu’Augustin expose et discute à peu près de la manière suivante :

Les âmes ont-elles joui dans le ciel d’une existence antérieure à celle-ci, et l’ont-elles perdue en s’éloignant de Dieu par le péché? Cet éloignement les a-t-il conduites jusqu’à la terre qu’elles habitent aujourd’hui , et ont-elles été enfermées, en expiation de leurs crimes , dans les corps qui leur servent de demeures comme dans autant de prisons , les plus coupables dans des corps plus pesants , les moins coupables dans des corps plus légers?

Augustin répugne à le croire. S’il en était ainsi , < De Civ. Dei , 1. X, c. 31. Serm. CCXLI, c. 8.

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