DE L'ORIGINE
La vérité est que saint Augustin n’en discute guère qu’une seule, celle de la création successive des âmes. Pourquoi? Parce que c’était celle de saint Jérôme, et qu’il voulait l’amener à l’appuyer sur des raisons plus solides. Mais cette marche, qui lui était indiquée par le but qu’il se proposait en écrivant sa lettre, n’implique pas le rejet des opinions sur lesquelles il glisse plus légèrement. Je lis d’ailleurs dans cette même lettre à saint Jérôme, à la suite d’un rapide exposé de ces quatre hypothèses et de la doctrine manichéenne de l’émanation des âmes : « Laissant de côté cette opinion erronée et hérétique ‘ , je désire savoir laquelle des quatre autres doit être suivie de préférence. » S’il laissait de côté deux de ces quatre opinions, il le dirait, comme il le fait pour l’opinion manichéenne; s’il ne balançait qu’entre deux opinions , il n’en citerait pas quatre entre lesquelles il hésite à se prononcer.
On voit ce qu’il y a de modeste et en quelque sorte de négatif dans les conclusions de saint Augustin touchant l’origine de l’àme. Cependant, nous ne craignons pas de le dire, il a déployé dans la discussion de cette question des qualités qui lui font honneur comme philosophe et comme théologien. Dans un temps où le besoin d’affirmer n’avait pas de bornes, où les plus folles croyances trouvaient des sectateurs et des martyrs, où l’esprit d’examen était perdu et comme noyé dans l’immense débordement du mysticisme oriental,
1 Hoc itaque exceplo hæreticæ opinionis errore, ex quatuor rcliquis opinionibus quænam sit eligenda scire desidero» ( Epis/ . CLXVI , c. 3).
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il fallait avoir une intelligence bien trempée et véritablement philosophique pour s’abstenir de juger de ce qu’on ne savait pas et pour douter en matière douteuse. Avec quelle puissance de dialectique il presse les manichéens, et comme il leur fait voir, à la lumière de la vraie et pure conception de Dieu, que notre être imparfait et changeant n’est point une partie de cet être auguste et immuable, et que la substance divine ne saurait déchoir de sa majesté souveraine jusqu’aux misères de notre humanité ! Avec quel vif sentiment du dogme chrétien et de ses exigences impérieuses il sait résister à ses sympathies involontaires pour le platonisme rajeuni des Plotin et des Porphyre, et y faire le départ du vrai et du faux ! Et quand il rencontre sur son chemin cette grande construction élevée par l’esprit systématique d’Origène, où l’explication de l’âme n’est qu’un fragment de l’explication universelle des choses, avec quelle vigueur il s’efforce de la renverser en opposant à cette audacieuse conception de la vie une conception qui lui paraît plus rationnelle et plus conforme aux attributs divins! Il n’y a pas jusqu’à sa double polémique contre Tertullien et saint Jérôme, où il ne répande une abondance d’aperçus quelquefois singuliers, mais toujours ingénieux, qui révèlent une pensée remarquablement féconde et active.
Sans doute on trouvera, en se plaçant au point de vue ecclésiastique , qu’Auguslin n’a pas été aussi heureux sur celte question que sur beaucoup d’autres. Il n’a pas devancé cette fois par ses libres explications les décisions immuables de l’Église, et n’a pas fait de sa
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pensée personnelle la pensée de la chrétienté tout entière. Ce n’est pas lui, c’est saint Thomas, ce sont les conciles qui ont établi, à peu près comme un article de foi, qu’entre la simplicité et la génération des âmes il y a une incompatibilité radicale, absolue; car une âme, disent-ils, ne peut en engendrer une autre qu’à la condition de la tirer d’elle-même, et elle ne peut la tirer d’elle-même qu’à la condition d’être composée et divisible. Dire, en effet, qu’elle la produit sans la tirer de sa substance propre, c’est sortir de l’idée de génération pour entrer dans celle de création et attribuer à l’âme une puissance que Dieu s’est réservée à lui seul comme son apanage inaliénable.
Mais à une époque où ces arguments en faveur de la création successive des âmes et contre leur génération n’avaient point encore été développés dans toute leur force, saint Augustin pouvait-il faire autre chose que ce qu’il a fait? Au lieu de se renfermer dans une prudente réserve à l’égard des théories contraires qui se disputaient l’empire des esprits, devait-il, comme saint Jérôme, s’attacher ardemment à l’une ou à l’autre au risque de s’attacher à une erreur? De celui qui laisse mûrir les questions et n’essaie de les résoudre que quand il a des données suffisantes, et de celui qui en tente prématurément la solution, sa tentative fût-elle d’ailleurs couronnée de succès, — quel est le véritable sage? Quant à nous, nous avouons qu’entre Tardent solitaire qui se prononce sans balancer sur un sujet aussi obscur que celui de l’origine de l’âme, condamnant sans ménagement aucun, avec un dogmatisme superbe
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ceux qui ne pensent pas comme lui, et l'évêque philosophe qui, se souvenaut, non sans à propos, des leçons de l’Académie, sait suspendre son jugement entre des doctrines dont il voit nettement le fort et le faible , — nos préférences ne sauraient hésiter un instant, et que c’est au dernier qu'elles sont acquises.