‹ De la psychologie du langageChapitre 13 sur 18 · LA VOIX · texte numérisé non relu

LA VOIX

La voix est un concept accessoire qui a un développement beaucoup plus grand. Il est difficile de le définir, et il faut avouer que ce mot vague consacré par la grammaire ne signifie rien en soi.

La voix est en réalité la détermination du concept verbal.

Cette détermination est subjective, ou objective, sans compter la relative dont il sera question plus loin.

La voiw subjective est celle qui détermine l'action non en elle-même, mais eu égard à celui qui parle.

Cette voix comprend : Yinterrogatif, Yafjîrmaiif, le riégatif^ le dubitatif . En effet dans tous ces modes, l'idée de l'action, avant de s'exprimer, a dû traverser l'idée de la personnalité qui parle ou de l'homme en général, et lui emprunte un reflet particulier.

Cette voix subjective est-elle concrète ou abstraite ? Elle est

abstraite, comme Tinter rogation, la dubitation, la négation dans les substantifs et les pronoms en ce qui concerne leur détermination.

Y a-t-il une voix subjective concrète^ c'est-à-dire ayant pour point de départ de la détermination le moi ? Oui, c'est celle où l'action faite par le sujet Test sur le sujet, soit directement dans le verbe réfléchi^ soit indirectement dans le verbe réciproque.

Beaucoup de langues ont autant de conjugaisons spéciales que de ces voix subjectives. On peut citer la langue Ottomane qui en est très riche.

Lorsque ces conjugaisons particulières tombent sur les verbes abstraits pouvoir, devoir^ elles en produisent d'autres, en particulier celles du possible et celle de Yimpossible.

La voix olyective considère la plus ou moins grande détermination de Faction en elle-même. Cette détermination lui est communiquée par ses sujets ou ses compléments ou s applique directement à l'action elle-même. Cette dernière est intime et intrinsèque, la première est externe.

D'où : P détermination du concept de l'action par un moyen direct c est-à-dire applicable à l'action même, 2« détermination du concept de l'action au moyen de ses sujets, 3* détermination du même au moyen de ses compléments.

Il est inexact de dire que le sujet domine le verbe, tandis que c'est le verbe qui domine ses compléments. L'observation historique dément cette règle pratique. A l'origine, le sujet du verbe se met au possessif, comme un complément de substantif ; aucune différence essentielle n'existe donc entre le sujet et le régime au regard du verbe, tous les deux complètent celui-ci.

a) Détermination directe du concept de faction.

A ce point de vue, le verbe possède trois voix : 1° la voix de qualité, 2^ celle de situation, de position et de mouvement involontaire, 3° celle de mouvement volontaire et à' action.

La langue Javanaise est une de celles qui a le mieux compris la psychologie des voix, et dans sa grammaire M. Favre a bien mis en relief son système.

La voiœ de qualité est celle qui contenait l'adjectif ou le substantif attribut et jouait par conséquent le rôle d adjectif avant leur séparation du verbe. En effet primitivement la qualité s'était conjuguée, comme l'action elle-même, et ce n'est que sa séparation tardive qui rendit nécessaire la copule par le verbe abstrait.

Parmi ces trois concepts : qualité, état, mouvement ou action, la qualité avait une tendance particulière à l'abstraction ; c'est cette tendance qui la fit sortir de la sphère verbale où les autres concepts étaient restés ; c'est elle qui lui fit employer le secours du verbe être essentiellement abstrait.

Vétat consiste dans là place d'un objet, dans sa posture, dans son mouvement involontaire, par exemple quand on dit successivement d'un objet qu'il est .dans tel lieu, qu'il y est assis ou couché, qu'il y est en repos, ou en mouvement, autre forme d'inertie lorsque le mouvement n'est pas spontané. Ce concept de l'état pur est peu connu, et pour qu'on ne nous soupçonne pas de l'avoir imaginé et clàssifié a priori (nous ne pouvons donner d'exemples linguistiques de toutes nos assertions, ce qui nous entraînerait trop loin) établissons-en des exemples.

Plusieurs langues ont la spécialité de ce qu'on appelle les positions verbalisées. M. Frédéric MûUer cite à ce sujet» page 119, la langue Africaine Muzuk qui conjugue des propositions comme celle-ci : je suis à la maison, je suis sa^is chemise. De copule, du verbe abstrait : être, point n'est besoin. On dit : moi- {intérieur de maison) ; moi- (pas chemise) ; les pronoms sont au cas objectif. Ce verbe est appelé par lui : zustandverbum .

La posture de l'objet forme le 2* degré de l'état ; beaucoup de langues ont des termes concrets cette fois et très variés pour exprimer l'idée concrète de la posture de l'objet : être assis, être deboiU, être étendu, etc.

Le mouvetnent involontaire et Xa^tion involontaire forment le 3« degré de l'état.

La langue Javanaise distingue soigneusement le mouvement et l'action involontaire du mouvement et de l'action volontaire et assimile le premier à l'état ; d'autre côté, elle distingue aussi soigneusement, comme nous le verrons un peu plus loin, le

mouvement volontaire et Taction intransitive, du verbe d'état avec lequel on les confond communément.

En Javanais, le verbe d'état ne comprend pas seulement !?

celui qui indique la position, lequel s'assimile au verbe de qua- ^

lité, mais il comprend aussi celui qui indique l'action intérieure . J

involontaire ou le mouvement extérieur involontaire , par exemple : pourrir^ pérh\ guérir^ tomber (quand c'est involontairement), ressembler, vivre ; en effet, non seulement il est facile de tourner ces expressions par : devenir pourri^ devenir guéri, être vivant, etc., mais ce qui est plus essentiel, c'est que ces verbes expriment de véritables états, et non des actions, puisque l'action véritable est volontaire ou au moins spontanée.

Le Javanais pousse plus loin la logique de ce point de vue. r

Le verbe voir, quoiqu'il soit dans les autres langues non- * i

seulement actif mais transitif, est chez eux un pur verbe A'état, même suivi d'un régime, tandis que le verbe actif est regarder.

C'est ce qui distingue bien nettement la détermination qui affecte directement le verbe, de celle qui peut Taffecter ou ne pas l'affecter par l'intermédiaire du sujet ou des compléments.

La voix de mouvement ou à'action volontaires tout-à-fait indépendante aussi du sujet ou des régimes est celle du verbe qui exprime la spontanéité. Le verbe : regarder appartient à cette catégorie par opposition au verbe voir ; il constitue ce qu'on appelle en Javanais très exactement le verbe actif, c'est-à-dire exprimant une action, tandis qu'en français on exprime par là, bien improprement, une des formes du verbe transitif, celle opposée au passif. Dans le verbe tomber par accident, la voix est celle d'état ; dans le verbe tomber volontairement, se faire tomber, le verbe est d'action. La même opposition s'observe dans les verbes : ressembler ou imiter ; être buveur ou boire ; être réuni ou se réunir ; être marchand ou vendre ; tourner dans ces mots : nous tommons avec la terre, ou dans ceux-ci : je me tourne, JJatmanêpadam, ou le moyen est dans le même sens ; mais il ne faut pas oublier que le parasmaipadam, ou le verbe transitif Test aussi, sauf qu'il joint la détermination par les compléments dont nous parlerons ci-après.

De ces trois déterminations du verbe considéré en lui-même, l'une est abstraite, le concept de qualité, l'autre abstraite-concrète, celle d'état, l'autre concrète, celle dUaction.

fi

b) Détermination indirecte du concept de Faction au moyen . du sujet.

Cette déterminatioD, ainsi que celle qui va suivre, viennent s'ajouter à celle du verbe par lui-même.

Elle est aussi abstraite, abstraite-concrète et concrète, ce qui correspond à \ indétermination, à la détermination, à la surdétermination .

La détermination au moyen du sujet est abstraite et se résout en indétermination, lorsque précisément le sujet, soit apparent, soit réel (nous verrons plus loin ce qu'est le sujet apparent) vient à manquer. C'est ce qui a lieu dans le verbe impersonnel, sans sujet réel : il pleut, il neige.

Il en est de même quand le sujet réel est absolument indéterminé : on dit^ on vient.

Le sujet peut avoir existé, mais être artificiellement supprimé. C'est ce que nous avons expliqué avec détail dans notre étude sur le verbe être. Il s'agit alors de la voix passive. Si de cette phrase, Pierre tue Paul, je veux supprimer le sujet, j'aurai pour cela deux moyens : ou je supprime le sujet Pierre ^ et pour marquer qu'il y a là une place vide, je la fais tenir par le pronom indéfini on qui marque l'absence du sujet, ou je convertis le verbe de transitif en qualificatif en faisant de Yobjet réel un sujet apparent et je dis : Paul est tué ; si je veux faire figurer encore Pierre dans la proposition, ce sera à titre de complément simplement circonstanciel. On préfère le second moyen au premier lorsqu'on veut mettre l'objet en vedette.

Le premier degré est donc l'indétermination par le siyet, laquelle comprend : P le verbe impersonnel^ 2*^ le verbe à sujet ind^éfini, 3^* le verbe passif.

Le second .degré est la détermination simple du sujet et par là du verbe ; il s'agit du cas où le sujet est simple.

Le troisième degré est la surdétermination au moyen de deux sujets ou d'un plus grand nombre agissant l'un sur Tautre avant d'agir sur le verbe. Il en résulte un verbe surtransitif du côté ac<e/ qui fait vis-à-vis au .verbe surtransitif du côté pa55e/ que nous trouverons un peu loin. En effet dire que le verbe est transitif ou intransitif seulement au moyen de ses

régimes est une conception trop étroite ; il est aussi intransitif, transitif et surtransitif au moyen de ses sujets, s'il est vrai que le sujet aussi bien que les régimes sont les compléments du verbe.

Le verbe surtransitif activement est celui qu'on appelle causatif ou factitif ; nous précisons ici une idée que nous avions déjà émise dans une autre étude incomplètement ; nous avions indiqué un tel état comme surtransitif en général, sans ajouter surtransitif activement , restriction nécessaire, puisqu'il existe un autre état, celui de surtransitif passivement.

Dans le verbe surtransitif activement ou causatif l'action ne se porte pas directement du sujet sur le verbe^ mais d'un sujet sur un autre sujet lequel seul l'applique au verbe ; ce second sujet peut d'ailleurs, aussi bien que le premier, être animé ou inaminé. Lorsque je dis : il a fait tuer son ennemi, l'action s'est transportée sur le verbe au moyen d'un second sujet, d'une seconde personne laquelle a joué ou n'a pas joué le rôle principal suivant les points de vue. Lorsque je dis : j'ai noirci ce papier en écrivant, ce n'est pas moi évidemment qui ai noirci . le papier directement, c'est l'encre. Dans ce second cas, le second sujet est latent et virtuel, tandis que dans le premier il est apparent et marqué par l'emploi du verbe : faire.

Ce verbe surtransitif a pour moyen fréquent d'expression le redoublement de la racine.

Nous le retrouverons un peu plus loin lorsqu'il s'agit*a de la relation de proposition à proposition, ainsi que des voix relatives ; nous verrons que ce procédé du verbe surtransitif activement, envisagé à un autre point de vue, constitue la voix relative.

Détermination indirecte du concept de taction au moyen de

(objet.

Nous retrouvons ici les mêmes catégories : abstraite, abstraite-concrète, concrète, suivant qu'il y a indétermination, détermination ou surdétermination,

La détermination abstraite ou indétermination, résulte ici de l'absence même de complément soit accusatif, soit datif, soit ablatif, de l'absence de complément de cas logiques, ce qui

n'empêche pas l'existence des câs locatifs et des compléments circonstanciels. Elle ne se sépare pas de l'indétermination dans le verbe même, quand il s'agit d'un verbe de qualité, d'état ou d'action involontaire, mais elle s'en détache nettement et forme une catégorie à part lorsque le verbe est, par nature, transitifs appelle un complément et que cependant il en est privé. C'est ainsi que lorsque je dis : j'aime, purement et simplement, j'exprime une pure abstraction ; on ne peut aimer, sans aimer quelqu'un ou quelque chose. Le verbe exprimé sans son régime nécessaire est ce qu'on appelle le verbe absolu. Le complément supprimé qui rend le verbe absolu n'est ps^s seulement le régime 'direct mais aussi le régime indirect ; c'est ainsi que lorsque je dis : je vais, le régime datif était nécessaire, et s'il est supprimé rend le verbe absolu. Il en est de même du verbe : je viens qui appelait le complément ablatif.

De là les cas suivants d'indétermination du verbe du chef de l'absence de complément : 1® pas de complément possible — verbe qualificatifs 2" complément indirect supprimé^ 3** complément direct supprimé. Ce sont tous des verbes absolus.

La détermination abstraite-concrète ou simple résulte de l'existence auprès du verbe d'un complément soit direct, soit indirect, suivant ce que demande la nature du verbe employé ; si le verbe est neutre, pour conserver la dénomination existante, c'est le complément indirect datif ou ablatif qu'on doit rencontrer ; si le verbe est non-neutre, c'est le régime accusatif. Le régime indirect d'un de ces verbes le complète tout autant que le régime direct complète l'autre.

Cette vérité méconnue par nos grammaires a été mise en lumière par le Javanais ; il est même allé trop loin dans cette voie, comme nous le verrons tout à l'heure, en donnant en cas de concours au régime indirect la préférence sur le régime direct.

La détermination simple a donc lieu dans trois cas : P complément direct, 2" complément indirect datif, 3° complément indirect ablatif. Ce dernier cas est surtout usité dans la tournure passive. Exemples :j aime, je vais à, Pierre a été tué par. Il n'est pas question des compléments circonstanciels qui ne sont pas nécessaires.

La détermination concrète, ou surdétermination a lieu dans

; verbe surtransitif passivement, c'est-à-dire dans le verbe ont l'idée n'est pas complète sans un double régime, l'un accuitif, l'autre datif ou ablatif, dans un rapport tel que l'action e passe pas sur l'objet le plus éloigné, celui au datif ou à ablatif, avant d'avoir passé sur le plus proche. Dans cette roposition : je donne un livre à Paul, la proposition incomléte si je la coupe ainsi : je donne, l'est encore si je la coupe insi i je donne un livre ; les mots à Paul sont nécessaires non,

est vrai, à l'existence, mais à l'intégration du sens.

Les Javanais ont même pensé dans leur grammaire que le égime indirect est plus essentiel que le régime direct et ils nt réservé le terme de verbe transitif aa verbe accompagné 'un régime indirect datif, tandis que celui qui n'est suivi d'un ccusaiif n'est qu'un verbe simplement actif. Venir à, est pour ux un verbe transitif; donner un livre n'en est pas un.

La vérité est entre le système de nos grammaires et celui e la conception Javanaise. En réalité le verbe est transitif ussi bien quand le régime est datif ou ablatif que quand il est accusatif. Lorsqu'il possède à la fois un régime accusatif, et in autre datif ou ablatif, il est surtransitif passivement.

Le complément accusatif et le complément datif se touchent 'ailleurs de très près ; beaucoup de langues les confondent et uant à la forme l'accusatif a souvent pris naissance dans le atif ; la différence n'est que de l'objet proche à l'objet éloigné. l'est l'objet éloigné dans le cas de concours sur qui seul repose éfinitiveraent la pensée ; c'est ainsi que peut s'expliquer la référence que lui donnent les Javanais. Le système Javanais 'ouve encore une explication autre, tout aussi rationnelle et lus profonde.

Lorsque je dis :/aiVe un voyage, si je m'arrête après le pre- ]ier de ces mots, je n'ai rien signifié : faire est une idée bstraite qui ne se comprend pas plus que celle de frère, sans ucun possessif ajouté ; je n'ai pas exprimé véritablement une ction. L'action résulte du verbe périphrastique entier : /aiVe n voyage ; voyage n'est pas le simple régime de /àîVe, c'en est n réalité et psychologiquement une partie intégrante.

Ce qui est évident ici est moins visible, mais tout aussi réel, ans tous les autres verbes suivis de régime direct, par exemle dans :je mange du pain. On ne peut manger abstraitement ; n ne mange que telle ou telle chose.

Le régime direct est donc partie intégrante du verbe ; aussi le verbe qui ne possède que ce régime n'a-t-il en dernière analyse rien de transitif. Il devient transitif au contraire quand il vient s'y adjoindre un régime indirect.

C est de cette idée que sont parties beaucoup de langues qui englobent polysynthétiquement, même quand elles ne possèdent pas de conjugaison objective, le complément direct dans le verbe de manière à les confondre.

C'est ainsi que le Baure dit ochOy le corps ; nicatoriocfio, toucher le corps ; obonOy la barbe ; niseri-obono-cobo,'jemerB.se ;

L'Iroquois dit en un seul verbe :

KarahtaKwahninons, vendre des chaussures et Katonrio- Katstats, retenir son haleine.

Dans nos langues l'emploi d'une préposition dans le verbe arrive souvent au même résultat : déchausser = dépouiller les chaussures. Alors par habitude on fait du régime indirect réel un régime direct apparent, déchausser quelqu'un.

Tels sont les concepts accessoires de détermination de l'idée verbale.

c) Dans (idée adjective.

Les concepts accessoires de l'idée adjective ne consistent normalement que dans les degrés absolus ; le positif, le superlatif, Yeœcessif le diminutif, lesquels ne demandent pas d'explication .

Nous excluons ici le comparatif qui rentre dans les catégories de relation.

Mais l'adjectif possède aussi des catégories nominales, des catégories de relation d'abord, mais quelques unes de celles-ci peuvent aussi être considérées comme de détermination. C'est ainsi que l'adjectif emprunte au verbe d'où il est issu la faculté d'être suivi d'un régime indirect : bon à manger, digne de louange. Cette catégorie de détermination distingue l'adjectif : bon à manger de l'adjectif : bon.

Enfin l'adjectif est tantôt abstrait quand il dérive du verbe : aimable, et tantôt concret, quand il n'en dérive pas : bon.

Mais ces diverses distinctions forment plutôt une division de l'adjectif lui-même qu'un concept accessoire. Le seul concept accessoire véritable est le deg?^é.

d) Dans Vidée adverbiale.

Cette idée est maintenant la dernière à considérer ici. En effet, les idées prépositionnelles et conjonctives rentrent dans les catégories de relation.

L'adverbe, nous lavons vu, se divise en adverbe 1* de qualité, dérivé de Vadjectif\ celui-ci suit tous les concepts de ce dernier, et nous n'avons pas à nous en occuper de nouveau ; 2** l'adverbe de quantité dérivé du mot de nombre, nous ne nous en occuperons pas non plus, parce qu'il suit tous les errements du mot de nombre lui-même ; 3° l'adverbe de lieu, le seul primordial.

Nous avons ajouté que l'adverbe de lieu est absolu ou relatatif ; éliminons ici ce dernier qui appartient au concept de relation.

L'adverbe absolu enfin est subjectif ou objectif, abstrait ou concret. L'adverbe de lieu est concret, et Yabstrait produit l'idée de temps. L'adverbe concret est subjectif, si on envisage la personne qui parle : ici, là ; l'adverbe abstrait ou de temps est subjectif si l'on envisage la même personne : aujourd'hui, demain, etc., il reste objectif dans les expressions : vite, lentement, etc. Il était utile de se remémorer ici cette classification.

Hé bien V adverbe de lieu, quelle que soit sa place dans cette classification, et aussi l'adverbe de temps qui en est l'abstraction, peuvent se couvrir des concepts accessoires suivants.

Le premier de ces concepts est un concept subjectif. Ce concept subjectif est abstrait dans l'adverbe négatif, interrogatif, dubitatif, indéfini.

Nous 'n'apercevons pas de concept accessoire subjectif concret ; ce concept, s'il existe, se renferme exclusivement dans l'adverbe subjectif concret : ici, là et se confond avec lui.

Les seconds de ces concepts sont des concepts accessoires objectifs. Les voici.

P L'adverbe de lieu, et par conséquent de temps peut indiquer, outre la situation dans l'espace, l'état de repos ou de mouvement. Cette distinction est bien marquée en latin par les différents cas que régit une même préposition ; in avec le datif ou l'ablatif, par exemple, ou bien ubi, quo, qua.

2*^ Il indique si le mouvement est extérieur ou intérieur.

Le mouvement intérieur aboutit à la transformation de Tobjet.

3** Il indique enfin si le mouvement soit intérieur soit extérieur est en marche à partir de tel point, ou vers tel point, ou en passant par tel point, soit la direction.

Lorsque le mouvement passe par tel point il peut passer par Vintérieur de ce point ou à côté, il est donc extérieur ou intérieur. Il peut être aussi intérieur ou extérieur au point de départ et au point d'arrivée. Ces différences sont bien marquées par les langues Ouraliennes.

Parmi ces concepts accessoires objectifs, les uns sont concrets, ce sontxîeux qui indiquent le repos ou le mouvement extérieur ou intérieur ; les autres sont abstraits, ce sont ceux qui indiquent la direction du mouvement.

Nous verrons quel usage il sera fait de ces distinctions importantes pour exprimer les catégories de relation.

Tels sont tous les concepts accessoires de détermination .

Il nous reste à étudier ceux de relation .

c) CONCEPTS ACCESSOIRES DE RELATION.

Nous ne saurions trop insister, avant d'aller plus loin sur à cette distinction essentielle des concepts accessoires à l'idée elle-même, à l'idée racine, ainsi qu'à la pensée elle-même, celte réunion ou cette contraction d'idées principales, en concepts de prodiu)tion\ concepts de détermination, concepts de relation. L'idée, en effet, quoique ce soit un être de raison, a comme les êtres matériels une triple fonction vitale à remplir : la fonction de reproduction, celle de nutrition, celle de relation. Comme dans la vie physiologique des animaux, ces fonctions ont une dignité graduée ; celle de' nutrition est la plus matérielle, celle de reproduction est supérieure, mais celle de relation est certainement la plus noble de toutes. Ce sont les concepts de relation qui sont l'âme de la grammaire et du langage.

Les relations, nous l'avons dit, sont au nombre de trois : P relation d'idée à idée, soit du même ordre, soit d'un ordre différent, 2** relation d*idée à pensée, 3** relation de pensée à pensée.

à) Relation cCidée à idée.

C'est ce que nous avons appelé eu morphologie la relotion de mot à mot.

La relation de mot à mot peut s'établir 1® entre substantif et substantif, 2** entre substantif et pronom, 3** entre substantif et adjectif, 4° entre adjectif et adjectif, 5° entre adjectif et substantif &" entre adjectif et verbe, 7" entre verbe et adjectif

Nous ne comptons pas comme relation de mot à mot, celles où le verbe est dominant et en même temps fonctionne comme formant le lien de la proposition ; dans ce cas il y a en réalité relation de mot à proposition.

1*» La relation entre substantif et substantif soit adnominale est la plus importante, elle est de plusieurs sortes.

Le second substantif dans cette relation peut être sur un pied conjonctif, dHégalité, ou bien sur un pied de subordination ; en d'autres termes, il est en apposition où en relation génitive. Il peut être aussi en relation dative ; un verre à boire, ou ablative^: un cuir de Cordoue. La relation accusative ne peut exister que si le substantif est préalablement composé d'un verbe.

De ces relations nombreuses de substantif à substantif les deux premières seules doivent retenir notre attention ; la relation d'apposition et celle génitive.

Celle d'apposition : urbs Roma est très fréquente ; nous verrons au contraire qu'elle est très rare, lorsque le second être prend la forme de pronom. C'est une relation qui copie la relation prédicative.

Celle de génitif est très importante ; elle a servi de type, de générateur aux relations de mot à proposition. Elle renferme différentes espèces. '

Le génitif est tantôt un concept essentiel, nécessaire, de détermination sans laquelle le substantif principal n'aurait qu'un sens abstrait et idéal, par exemple dans ces mots : le fils de Paul ; le mot fils, laissé seul, ne représente aucun être ; tantôt cette détermination sans être nécessaire modifie l'idée et la restreint seulement, fait passer du genre à l'espèce : le lion d Afrique ; tantôt il fait passer l'idée de l'espèce à l'individu : le chapeau de Pierre.

Dans un autre ordre d'idées le génitif peut être à plusieurs degrés ; il y a le génitif du génitif du génitif ; on établit alors entre un certain nombre de mots une véritable hiérarchie.

Certaines langues distinguent le génitif du complément du génitif du sujet ; mais cette anomalie n'a pas une valeur psychique.

Enfin souvent le génitif établit un lien entre des mots qui ne sont pas entre eux dans une dépendance ni même dans un rapport direct ; il supprime alors le verbe de la proposition, ou plus exactement agit comme si celui-ci n'existait pas, remplace la relation de mot à proposition par une relation de mot à mot très étendue. C est ce que nous expliquons en détail dans notre étude sur la Catégorie des Relations, et ce qui a lieu dans les langues Algonquines.

2" La relation entre substantif et pronom présente une seconde fois P la relation prédicative, 2** la relation génitive.

La relation prédicative a entièrement disparu, mais elle a très anciennement existé et a servi de type au nominatif dans les verbes et à l'apposition dans les noms. La langue Nama- Hottentote est très curieuse sous ce rapport. Chaque substantif est passible de la P®, de la 2« et de la 3® personnes.

Le mot ontologique objectif et le mot ontologique subjectif se trouvant ainsi réunis présentent une double face, un double concept ; ces deux mots presque partout ailleurs sont séparés, la vue objective semble fermer la vue subjective et réciproquement ; le Nama mène de front les deux idées. Exemples Kyû-tu^ maître-je, Kyû-te, maître-moi, à l'accusatif : Kyû-gye^ maîtres-nous, etc. Plus tard on trouve généralement le même procédé, mais dans les verbes et dans la relation de mot à proposition ; seulement le mot objectif s'y trouve séparé du mot subjectif par le verbe : Petrus vidi-t = Pierre voit il. Si Ton intervertissait et si l'on disait Pierre-il voit, on arriverait au procédé du Namaqua. Plus exactement cette dernière langue possède une racine qui fait fonction alternativement de substantif et de verbe suivant qu'elle est privée ou garnie d'un indice temporal. La formule est : racine + pronom personnel prédicatif-^ substantif', racine -\- pronom personnel prédicatif '\- indice temporal = verbe,

La relation génitive se forme par le pronom possessif-, le

possessif dans le pronom correspond au génitif dans le nom. Cette relation est sinon plus fréquente, du moins mise beaucoup plus en relief dans un certain nombre de langues, oii chaque substantif se conjugue possessivement tandis que le verbe se conjugue prédicativement , idée qui semble bien étrange à nos grammairiens classiques pour lesquels la conjugaison ne peut intervenir que dans le verbe. Mais si on scrute davantage, on reconnaît que la conjugaison possessive n'est pas plus exclusivement réservée aux substantifs, que la conjugaison prédicative ne Test aux verbes ; on peut seulement dire que la conjugaison possessive a fini par se cantonner dans le substantif et l'autre dans le verbe ; mais nous avons vu qu'en . Nama le substantif peut se conjuguer prédicativement, et que da&s une foule de langues le verbe se conjugue possessivement.

3** La relation entre substantif et adjectif touche à la détermination simple ; en effet Tadjectif détermine, ou ce qui revient au même, qualifie le substantif; cependant à un autre point de vue, il y a là une relation entre deux mots. Cette relation peut être 1** déterminative proprement dite, lorsque l'adjectif restreint la portée du substantif, 2* qualificative^ lorsqu'elle le qualifie, sans en restreindre la compréhension.

Le mode de relation de l'adjectif au substantif, c'est Vaccord ou l'emploi du pronom relatif; au fond, c'est bien aussi le moyen de relation du substantif au substantif, et le génitif n'était d'abord qu'un accord, mais ceci regarde la morphologie, et non la psychique.

L'adjectif est vis-à-vis du substantif dans le rapport aitrir butif, c'est-à-dire d'égal à égal, qui correspond dans la relation d'idée à pensée ou vw^^ovi prédicatif ; il n'y a pas ici de situation véritable génitive.

Mais il y a cependant, au point de vue morphologique, des rapports intimes entre la relation génitive et la relation adjective. Le premier génitif fut un adjectif et s'exprima par l'accord.

4** La relation entre adjectif et adjectif n'est autre que le concept du comparatif comparatif de supériorité, A*infériortté ou d*égalité : plits sage, moins sage, aussi sage que bon.

Nous trouverons ailleurs le comparatif de proposition à proposition, et de mot à proposition.

5** La relation entre adjectif et substantif a lieu lorsque ce

dernier sert de complément au premier : digne de louange^ bon à la course, elle est Timage et la rédaction du complément indirect dans la relation de mot à proposition.

6^ Celle entre adjectif et verbe reproduit la précédente sous une autre forme : digne d'être loué^ capable de vaincre ; l'adjectif dans ces locutions se souvient de son existence d'ancien verbe et est tantôt actif et tantôt passif.

7"* Celle entre le verbe et l'adjectif n'est dans le langage ordinaire que la relation entre le verbe et l'adverbe. L'adverbe qualifie alors le verbe considéré comme mot et non comme Ûen de la proposition.

8^ Celle entre substantif et verbe ; cette relation génitive s'appelle ici gérandive.

b) relation d^idées à pensées.

C'est le point le plus remarquable de la vie de relation.

Cette relation constitue la proposition elle-même, et par là même, ce qu'exprime la proposition, la pensée.

Elle contient dans la grammaire les chapitres l"" de la déclinaison^ 2^ de la conjugaison^ 3^ des prépositions suivant le mode morphologique d'expression qui est employé.

La conjugaison contient intégralement ou en débris l'expression de cette relation par ïordre des mots.

La préposition ou la postposition contient l'expression de cette relation par les mois vides.

La déclinaison^ en prenant ce dernier système pour point de départ, a pour point d'arrivée l'expression de cette relation par des modifications phonétiques.

Le premier de ces modes a pour point d'application le verbe, les deux autres, le substantif.

Mais tout cela appartient à la morphologie et nous sommes ici au point de vue psychique. A ce dernier point de vue, les relations sont de deux sortes principales, les objectives et les subjectives.

Les rdations objectives sont celles qui existent matériellement entre l'action ^ une personne ou une chose, indépendamment soit de la personne qui parle, soit de l'homme en

général. Les subjectives sont celles qui supposent l'intermédiaire de la personnalité humaine, individuelle ou collective.

La relation objective concrète entre l'action et Têtre est le lieu, non le lieu subjectif, celui où Ion se trouve par rapport à celui qui parle, mais le lieu relatif concret ou abstrait, celui où une action se fait par rapport à un être ; du reste, le lieu lato sensu comprend aussi le temps, lieu relatif abstrait vis-à« vis du lieu relatif concret, du lieu proprement dit. Elle existe dans cette proposition : le livre repose sur la table. Son expression habituelle se fait par la préposition ou la postposition.

Le lieu formant la base de la relation objective concrète y entraîne ses concepts accessoires que nous avons décrits plus haut, savoir : P le repos ou le mouvement, 3** Tintériorité ou l'extériorité de ce repos ou de ce mouvement, 2° la direction unde, qua ou quo de ce repos ou de ce mouvement internes ou externes. Ces concepts, en effet, ne sont pas seulement ceux du lieu subjectif, et ceux du lieu objectif, mais aussi ceux du lieu relatif.

Quelquefois anormalement le lieu subjectif peut remplacer le lieu relatif dans l'expression de la relation objective concrète ; c'est ce qui existe dans les langues Polynésiennes au moyen des particules de direction. Dans ces langues ces particules expriment le rapport qui existe entre l'objet de l'action et la personnalité de celui qui parle, indirectement seulement celui entre l'objet et le verbe.

La relation objective concrète comprend, outre le lieu et le temps, la quantité ou intensité relative. La quantité est, il est vrai, un concept moins concret que le lieu et le temps ; nous l'avons déjà décrite dans la classification des adverbes ; maie elle a sa racine dans l'idée de lieu.

La relation de quantité comprend la comparaison en tous les genres d'intensité, non seulement en quantité; mais aussi en qualité. Les langues Caucasiennes ont des cas spéciaux pour exprimer ce concept : le comparatif, l'équatif, etc. Mais cette expression par des moyens spéciaux est peu usitée ; on emprunte d'ordinaire simplement un cas qui n'y était pas destiné, l'ablatif, mais ce cas n'est pas adéquat à cet emploi.

La relation objective abstraite est celle de manière. Cette relation est extraite de celle objective concrète de lieu, et s'en forme en s'idéalisant peu à peu. Voici comment :

Le loeatif envisagé au point de vue de la direction du mouvement, son élément le moins matériel comprend comme nous l'avons vo, le terme undey celui qua, celui çiu), en d*autres termes le point de départ^ les points de passage^ le point d'ar^ rivée. Nous avons vu aussi que ces points peuvent être exté*^ rieurs ou intérieurs par rapport à un autre objet, que par rapport à cet objet ils peuvent se trouver au-dessus, au-dessous, devant, etc. , quenfin le mouvement peut âtre de quatre sortes à partir de l'absence du mouvement, l"" cette absence même, 2^ le mouvement de rotation, 3"" le mouvement de progression, 4^ le mouvement de recul. Mais ce que nous avons surtout à retenir en ce moment ce sont les trois points du départ, du passage et de l'arrivée. Ce sont ces points qui en s*idéalisant donnent les cas objectifs abstraits.

Le point de départ idéalisé, c'est la cause ; le point de pas^ sage idéalisé c'est le moyen ; le point d arrivée idéalisé, c'est le but. Or la cause n'est autre que le sens de YabkUif, le moyen autre que le sens de l'instrumental, le but autre que le sens du datif. Lorsque je dis : je reçois de Pierre un livre, Pierre est bien la cause ; quand je dis : je donne un livre à Pierre^ Pierre est bien le but de l'action.

Ce n'est pas tout, nous avons vu que le mouvement peut n'être qu'intérieur, un simple mouvement de rotation vis-à-vis des objets extérieurs, ou un déplacement respectif des molécules d'un objet sans déplacer sa situation ; ce mouvement intérieur engendre, au lieu d'un déplacement, une transformation. Il en résulte par abstraction le mutatif ou conversif propre dans son expression par un cas spédal à certaines langues, celles do Caucase, celles Ouraliennes, mais dont le concept existe par* tout, c II devint homme. »

Cette idéalisation des principaux termes du Ueu s'était déjà ébauchée dans les concepts du temps et de la quantité. En effet dans le temps au terme unde correspond le passée au terme qua le présent^ au terme quo le futur. Dans l'intensité ou quantité, le terme unde est <, le terme qua est ^^, le terme quo est >.

C*est rendue à ce point que l'idée des rdalions abstraites objectives touclie à celle des relations abstraites subjectives.

Décrivons en quelques mots les relations subjectives concrètes ou abstraites.

Les subjectives concrètes sont celles qui n'existent que par rapport au moi de la personne qui parle, elles sont toutes particulières, et ne consistent que dans un seul cas, le vocatif. Ce cas a ceci de spécial quil n'établit même pas toujours un lien entre le mot au vocatif et le reste de la proposition, mais seulement entre ce mot et la personnalité de celui qui parle. On peut remarquer cette différence en comparant ces deux propositions : Pierre viens ^ et Pierre, je pars.

Les relations subjectives abstraites sont celles où la relation existe non par rapport seulement à celui qui parle, mais par rapport à tous les hommes ; elle existe bien même entre les choses, mais cette relation a été entièrement transformée par l'esprit humain. Lorsque je dis par exemple ces mots : je donne le livre, sans doute si je remets ce livre manuellement il y aura un déplacement réel, local, pouvant se traduire par un cas purement locatif et objectif, entre moi et le livre, mais si une donation est seulement juridique, si aucun mouvement ne s'accomplit, la relation n'est-elle pas devenue subjective ?

On pourrait le croire ; non cependant, la relation n'est en réalité devenue qu'abstraite. En effet dans cette proposition : je donne le livre à Pierre, nous rangeons les mots : à Pierre, le cas datif, dans le cas objectif quoiqu'abstrait, et cependant Pierre joue dans cette action un rôle aussi immatériel que moi, et que le livre.

Voici quelle est la différence ici entre le nominatif et l'accusatif, cas subjectifs abstraits, d'une part, et le datif, cas objectif abstrait, de l'autre. C'est que l'accusatif par exemple, à la différence du datif, est nécessaire non-seulement pour déterminer complètement, mais même pour intégrer le verbe. Le véritable verbe, ce n'est pas donner, mais bien donner — livre ; donner seul n'est qu'une abstraction subjective ; partf onséquent le livre seul à l'accusatif n'est aussi qu'une abstraction subjective. Nous développerons cette théorie importante dans une étude sur la catégorie des cas.

Les relations subjectives abstraites comprennent le nominatif, l'accusatif, le prédicatif ; il faut y joindre le génitif, quoique ce soit une simple relation de mot à mot, pour trouver son origine psychique.

Elles prennent cette origine dans celles objectives de lieu.

Disons d'abord que nous entendons par le prédicatif, la relation où doit se trouver le substantif ou l'adjectif servant d'attribut soit au verbe être, soit aux verbes paraître, se nommer, etc.

De ces cas, le grenf/e/ correspond au lieu unde et par conséquent aussi à Yablatif; Xaccixsatif correspond au lieu quo et par conséquent au datif; le nominatif correspond au lieu qua et par conséquent à V instrumental, \q prédicatif en^n correspond au mouvement purement intérieur et par conséquent au conversif.

Nous rendrons plus claires ces dérivations par le tableau suivant :

objectif concret

mouvement à partir de, infériorité, antériorité, (dans l'espace, Tintensite ou le temps)

mouvement par ou dans, arrêt, égalité , concomitance , ( dans l'espace, Tintensité ou le temps)

mouvement vers, supériorité, postériorité, ( dans l'espace, l'intensité ou le temps)

mouvement intérieur

arrêt

mouvement extérieur

objectif abstrait

ablatif ( cause )

conversif

instrumental (moyen)

datif (but)

subjectif abstrait

géniUf

prédicatif

nominatif

accusatif

subjectif concret

vocatif

c) Relation de pensée à pefisée.

Cette relation se rapporte morphologiquement tantôt au substantif, tantôt au verbe ; en effet, une pensée pour se relier à une autre pensée doit le faire ou à cette pensée en bloc (phrases conjonctives), ou à l'idée verbale de cette pensée (phrases subordonnées), ou à l'idée substanlive de cette pensée (phrases à pronom relatif).

P Phrases conjonctives.

La phrase purement conjonctive est une relation qui correspond à ce qu'est la relation prédicative dans celle de mot à proposition ; chacune conserve vis-à-vis de l'autre son égalité.

Elle s'exprime ordinairement par des conjonctions morphologiquement soit indépendantes, soit agglutinées au verbe, soit agglutinées au pronom.

2? Phrases subordonnées.

Ces phrases, les plus importantes de toutes relient entre elles les propositions par le verbe de l'une d'elles. Il y a donc lieu d'étudier les modifications qui en résultent pour les concepts verbaux.

3** Phrases à pronom relatif.

Elles sont subordonnées non plus au verbe mais au substantif.

Les concepts verbaux qui servent à la relation de pensée à pensée sont : iMe temps relatif, 2° le mode relatif, S^ la voiœ relative.

Le temps relatif est celui d'une action fixée en prenant pour point de répère le temps d'une autre action : je lisais lorsque vous êtes venu. Dans cette proposition, le temps est exprimé à la fois P par la conjonction : lorsque, 2° par la désinence de l'imparfait : ais.

Ce temps relatif peut être abstrait, c'est-à-dire simplement déterminé ; ou concret* c'est-à-dire surdéterminé , par exemple, dans : je lus lorsque vous vintes, quand je veux dire que je me mis à lire juste au moment où vous arrivâtes.

D autre côté, le temps relatif peut être double, c'est-à-dire se rapporter non à une seule autre action, mais à plusieurs autres, ou simple au contraire ; il peut aussi se rapporter à un autre temps subjectif ou objectif.

Le mode reto^t/' comprend : V le relatif concret, 2*» le relatif abstrait. Chacune de ces relations, d'un autre côté, est de pensée à idée, ou de pensée à pensée.

Le mode relatif concret est contenu dans le conjonctif, lequel ne porte ce nom que dans quelques langues, celles où 11 a une expression morphologique synthétique, mais qui nen existe pas moins comme concept dans celles où il s'exprime au moyen de rindicatif avec une conjonction.

Le mode relatif abstrait est contenu dans le conditionnel y dans lequel l'action n'existe pas réellement, mais hypothétiquement par rapport à une autre action.

Quant au mode relatif concret ci-dessus défini, il établit une relation : P de proposition à proposition dans la phrase conjonctive, 2** de proposition à mot dans \q^ phrases subordonnées ou à pronom relatif; seulement dans les phrases subordonnées le mot auquel se relie la proposition est un verbe, tandis quecelui auquel celle-ci se relie au moyen du pronom relatif est un substantif. Dans ce dernier cas, le procédé morphologique employé est quelquefois très curieux. Le pronom relatif est supprimé et remplacé par une désinence spéciale ; on rencontre celle-ci en vieil-irlandais. Verbe : bera, porter. Indicatif présent : berimm, 2® pers. beri, 3® pers. ordinaire betHd, relative beres ; cette forme relative dispense de l'emploi du pronom relatif.

La voix relative est celle qui renferme virtuellement deux propositions, c{\xoi({\xe formiell&tnent une seule, et qui condense cette double expression en un seul verbe, en une seule voix, au moyen d'une modification verbale. Elle se réalise dans le verbe su7iransitif activement o\x Jactitif q\xe nous avons décrit plus haut. Dans ces mots : faire tuer^ il y a deux actions distinctes, deux propositions distinctes que nous réunissons en une seule, et que d'autres plus énergiques encore dans cette construction réunissent en un seul mot. C'est une conversion du mode relatif en voix relative.

Tels sont les concepts de relation de pensée à pensée.

Nous avons terminé Texamen de la psychique dynamique, en tant qu'elle fait résulter de l'action des idées et des pensées en présence dans la même phrase les unes sur les autres, leur génération^ leur détermination , leurs relations. A la psychique dynamique appartient aussi d'étudier cette action et réaction réciproque des idées entre elles lorsqu'elles sont en présence non plus dans la même phrase, mais dans le même mot dont

elles se disputent la possession, et aussi lorsqu'elles ne sont nullement en présence l'une de l'autre, puis d'observer quelle est l'influence réciproque des autres parties de la linguistique, phonétique et morphologie, sur la psychique, et de celle-ci sur celles-là, et quelles sont les actions et réactions du milieu soit naturel et involontaire, soit volontaire et humain sur la psychique dynamique.

DEUXIÈMEMENT Action et réaction réciproques des idées se rencontrant

DANS le même mot.

Les idées n'agissent pas réciproquement l'une sur l'autre seulement à condition de se trouver en relations entre elles dans la proposition ; deux idées peuvent agir ainsi sans se rencontrer dans une pensée commune, il s'établit alors entre elles soit un lien de génération, soit une lutte pour la vie, laquelle a pour but de déposséder l'une au profit de l'autre du mot qui appartenait à la première et la réalisait linguistiquement, soit enfin une répartition des mots existants, un cantonnement de chacune dans chacun de ceux-ci. De là trois phénomèiies bien distincts dont l'observation forme le sujet de cette partie de la psychique.

Le terrain, le suhstraium sur lequel ils s'accomplissent tour à tour est celui de la morphologie, c'est le mot lui-même. Nous avons essayé de bien préciser la difiérence qui existe entre la psychologie et la psychique, celle-ci consistant en l'étude de la pensée et de Tidée non absolument, mais seulement en tant qu'expressibles ; c'est le cas ici de le rappeler.

La proie que les idées se disputent, l'aliment dont elles vivent, c'est le mot.

Nous n'examinerons donc point abstraitement comment les idées s'engendrent les unes les autres, ni comment elles se détruisent réciproquement, ni comment elles se conservent, mais bien comment elles s'engendrent dans le même mot, comment elles se détruisent dans le même mot, les unes en expulsant les autres, comment enfin elles persistent l'une à côté de l'autre .dans le même mot encore ou dans des mots d'abord synonymes.

Cette partie de la linguistique a déjà reçu un nom spécial qu'il faut conserver, celui de sémantique,

La génération des idées les unes par les autre se fait sous l'empire d'une force centripète ou ^attraction qui attire toutes les pensées plus ou moins connexes sur le même mot et qu'on appelle l'anatogrie ; leur destruction a lieu sous l'empire d'une action centrifuge ou de répulsion inhérente h la lutte pour l'existence qui chasse les autres idées d'un mot au profit de l'idée victorieuse qui y reste seule ; enfin leur conservation résultant de leur polarisation^ c'est-à-dire de leur cantonnement chacune dans son mot, vient de leur force de résistance ou de leur force vive qui les fait échapper dans une certaine mesure à la fois à l'attraction et à la répulsion.

Le terrain de la lutte entre les idées est le mot, de même que le terrain de la lutte entre les formes était l'élément phonétique ; mais le mot n'est qu'un terrai^ de lutte, un substratum.

Il serait donc inexact de définir la sémantique : thistoire des transformations du mot qtmnt à sa signification^ car la sémantique touche directement l'idée, et non le mot. Il faut la définir: (histoire de la gércération, de la destruction^ et de la conservation des idées exprimées par le même mot.

La sémantique a quelquefois été très improprement appelée fonctiologie ; celle-ci est morphologique et consiste en ce qu'une forme remplace une autre forme dans l'expression d'un concept grammatical, par exemple quand la forme du locatif fait fonction de datif en grec ; elle est cependant psychiq^e mais fait partie de la division suivante quand l'idée même d'un cas vient à disparaître.

Étudions successivement les trois phénomènes qu'elle contient.

1*' phénomène sémantique Génération des idées dans le même mot.

Cette génération qui n'est pas toute la sémantique, mais une partie seulement de celle-ci, a été à tort très souvent confondue avec Yanalogie, et par une erreur non moins grande, l'analogie définie comme le procédé par lequel la psychique a prise sur la morphologie ; par une troisième erreur on a prétendu que

cette analogie appartiendrait à la psychique non point naturelle et forcée, mais volontaire, laquelle, nous l'avons établi, est un élément perturbant, antiscientifique, et capable de détruire le caractère du langage.

L'analogie est une force, très grande en linguistique, mais qui n'appartient point exclusivement à la psychique ; elle se retrouve et nous l'avons rencontrée dans la phométique et dans la morphologie où elle remplit son rôle en dehors de toute immixtion psychique; nous la retrouvons, il est vrai, ici; elle y agit sur la psychologie, mais seulement là psychologiquement.

Qu'est-ce donc que l'analogie ?

\j*analogie est la force (^attraction entre deux sons, deux formes, deux idées ; cette force d'attraction ne peut agir que s'il existe entre les deux sons, les deux formes, les deux idées un point commun ; par ce point, l'une attire l'autre dans sa sphère, dans la même son, dans la même forme, sur le même mot.

L'iotacisme du grec moderne est un exemple frappant d'analogie purem^ent phonétique, sans aucune immixtion psychique. Le phonème u devient i, parce qu'il se prononçait déjà û et qu entre Yû et Yi existe la plus grande ressemblance d'où une seconde attraction ; l'un et l'autre sont à la môme place, à l'extrémité de deux branches voisines de la croix vocalique ; de même et et ot qui contenaient déjà Yi se prononceront i pur et simple ; la fréquence du phonème i attire et confond en celui-ci tous les phonèmes ressemblants. En ce cas l'analogie a un effet d'assimilation et de destruction ; elle est le moyen de la lutte pour la vie entre deux phonèmes. Voici comment s'est faite l'opération. Un certain nombre de phonèmes existent ; les uns sont plus fréquents ; par l'effet de l'habitude, on tendra à les faire dominer sur les autres, à y assimiler ceux-ci. Lesquels ? Surtout ceux qui auront le plus de ressemblance. Qu'en résultera-t-il ? L'absorption, la disparition de ces sons ressemblants.

Ainsi l'analogie phonétique qui n'a rien de psychique opère au moyen P de l'habitude, 2!" de la ressemblance phonétique et aboutit à l'absorption d'un phonème. Il y a eu lutte pour la vie entre les sons.

L'analogie morphologique agit de même. Tel suffixe a un

point de contact, de ressemblance avec tel autre ; cette ressemblance cependant n'est pas dans la forme, mais dans le sens ; l'un et l'autre expriment la mâme relation, la même idée accessoire de détermination. D'autre côté, Tun est plus fréquent que lautre, ou plus facile à prononcer. C'en est assez pour qu'il prenne peu à peu la place de cet autre, et l'anéantisse complètement. Ici il y a encore eu lutte pour la vie, victoire pour l'un gagnée par l'habitude, l'euphonie, et la ressemblance fonctionnelle, et perte irrémédiable de l'autre.

Quant à Vanalogie psychique elle suit la même marche, et n'opère psychologiquement que sur la psychique elle-même. La seule différence c'est qu'elle n'aboutit pas, au moins directement, à la destruction d'idées expressibles, mais au contraire à leur multiplication.

Deux idées ont un point commun ; cela suffit pour que ce point touché dans la première idée éveille l'autre ; cette seconde a un point commun avec une troisième ; ce point touché, la troisième idée s'éveille dans l'esprit ; or, comme la première idée était exprimée par un mot, ce mot contiendra ainsi une foule d'idées qui s'entraîneront et se développeront l'une îautre aussitôt qu'on aura prononcé le mot. Des idées nouvelles naîtront aussi qui existaient peut-être, mais qui n'existaient pas exprimées ; or ce n'est qu'en tant qu'expressibles que la linguistique considère les idées. Ce qui aura opéré ainsi, ce sera la ressemblance, l'analogie.

Mais il n'y a plus ici en jeu ni le moyen tiré de la force de l'habitude, ni le résultat de la destruction. En Sémantique, l'analogie n'est donc point de sa nature destructive, mais, au contraire, génératrice. Cependant nous verrons dans le phénomène suivant qu'elle peut aussi indirectement détruire.

L'idée que l'analogie est une force purement psychique est donc absolument fausse ; elle a conduit à l'autre erreur qui consiste à lui donner une marche capricieuse.

L'analogie phonique et la morphologique n'ayant rien à voir avec la psychologie, mais se formant de la phonétique et de la morphologie elles-mêmes ne sauraient participer dès lors du caprice qui appartient à l'homme, mais qui est étranger à la nature. Il en est de même de l'analogie psychique. Elle n a non plus rien de capricieux.

Lorsque dans le même mot je passe d'un sens à l'autre par le point de contact, est-ce que j'établis volontairement ce point? Nullement, il existe déjà et je ne pourrais point ne pas y passer. Lorsque dans interficere, le latin va du sens naturel : faire 4entre à celui de : tuer, j'aurais cru volontiers qu'il y a entre ces deux idées une ressemblance purement subjective et volontaire, si le Germain n'avait fait voyage analogue par le même point de contact dans le mot : um-bringen^oar passer de l'idée porter-autour à celle de : tuer. Quand un grand nombre de langues se rencontrent dans la même image, c'est que cette image est ou objective, ou subjective au genre humain^ et dans les deux cas tout à fait involontaire, régulière, et assimilable aux autres lois de la linguistique. S'il n'y a point d'exceptions réelles en phonétique et en morphologie, il ne doit pas y en avoir non plus en psychique. Quant à la volonté volontaire de l'homme, elle intervient ici comme ailleurs, mais exceptionnellement, et nous verrons plus tard comment.

L'analogie ainsi expliquée dans sa nature, observons notre premier phénomène sémantique.

Lorsqu'on a en présence de soi un mot unique et qu'on considère les générations d'idées qui se font sur ce mot, une méprise est facile, et il faut d'abord la signaler.

A l'origine du langage les idées ne sont pas régulièrement distribuées entre les mots, comme elles le deviennent un peu plus tard ; le domaine d'un mot est indivis et indécis entre beaucoup d'idées. Pourquoi ? parce que les mots et les idées se sont formés d'abord séparément, et non ensemble les uns pour les autres. L'enfant essaie tous les sons, plus exactement toutes les syllabes, avant de leur donner une signification ; de même les peuples primitifs ; et quand ils attachent enfin une idée à chaque syllabe, cette fixation n'est pas stable ni exclusive, le même sens se promène de mot en mot, et dans cette promenade beaucoup de sens se rencontrent sur le môme. Le premier vocabulaire est donc confus. Ce n'est que plus tard et lorsque s'accomplit le troisième phénomène de sémantique que nous étudions un peu plus loin, celui de la polarisation, du cantonnement définitifs, que le même mot finit par ne plus exprimer qu'une seule idée principale. Lorsqu'en sanscrit le même racine signifie : briller, parler, tuer, ce qui est fréquent, c'est que ce

cantonnement n'avait pas encore eu lieu. Avant de quitter ce sujet remarquons que les divers sens réunis alors sur le môme mot n'ont aucun rapport, ou un rapport très éloigné, tandis que Taccumulation d'idées sur le même mot que nous allons observer tout-à-Flieure repose, au contraire, sur l'association logique et graduelle des pensées.

Ce n'est que lorsque le cantonnement de chaque idée dans chaque mot s'est effectué, c'est-à-dire à l'époque historique et non plus préhistorique du langage, que s'accomplit le phénomène que nous avons à décrire, celui de la génération des idées dans un mot. Il comprend : V le rayonnement^ 2® Yenchainement, 3° Y abstraction de sens, 4" la figure.

1° Le rayonnement est le procédé le plus simple de la multiplication des idées dans le même mot. Il y a rayonnement dans le mot : dent, qui signifie d'abord et fondamentalement la dent de l'homme ou de l'animal, puis celle de la scie, de la dentelle etc. parce que ces objets ont la même forme. Ici très souvent il n'y a pas un seul point de contact entre les idées, mais plusieurs points ; ainsi la dent de la scie a une forme ayant une ressemblance avec celle de l'homme, mais les deux ont une fonction analogue que n'a plus la dent de dentelle dont l'idée ne touche celle de l'autre que par un seul point. Mais ce qui est caractéristique du rayonnement, c'est que le point de contact est commun à toutes les idées groupées.

2** V enchaînement est plus compliqué. Il existe dans le mot : mouchoir, lequel signifie à la fois : mouchoir de poche, mouchoir de cou et pièce de bois triangulaire. Le point de contact entre la première et la seconde idée n'est pas ici le même que celui entre la seconde et la troisième. Entre les deux premières ce point de contact est la forme carrée, et précisément le point de contact entre les deux dernières est, au contraire, la forme triangulaire. Comment cela est-il possible ? Le mouchoir de cou est carré comme le mouchoir de poche, mais il est ensuite replié pour s'adapter à son usage de manière à prendre ainsi une forme triangulaire. Lorsque celle-ci frappe l'esprit, l'analogie y assimile certains autres objets triangulaires. Le second point de contact est ici contradictoire au premier, ce qui rend l'exemple plus frappant. Dans d'autres cas le troisième objet éveille l'idée d'un quatrième et le quatrième celle d'un cin-

quième par des points de contacts nouveaux toujours et toujours différents. La filière peut être très étendue, tant est grande la force de Vassociatton des idées, laquelle constitue Y analogie psychique,

3** LabstracHon de sens établit une parenté plus étroite entre ridée déjà existante, et celle qui va naître ; il y a ici génération totale et directe, tandis que la dérivation n'était qu'indirecte dans les procédés précédents. Elle est très fréquente dans les verbes prépositionnels. Nous avons déjà cité des exemples. La nature de ce procédé est plus frappante dans ceux des verbes allemands où la préposition est tantôt séparable, tantôt inséparable suivant le sens. La préposition conservet-elle elle-même et laisse-t-eile au verbe le sens concret, elle est inséparable ; prçnd-elle et communique-t-elle, au contraire, au verbe un sens abstrait, elle est séparable. Le même mot contient ainsi à la fois une idée concrète et une idée abstraite, ou plus exactement il les contient alternativement.

D'autres mots les renferment en même temps, et de tels mots sont d'autant plus fréquents que les langues sont moins abstraites et plus près de leur origine. Anima signifiait encore concrètement souffle, et abstraitement âme, Virtus a longtemps signifié force avant de prendre concurremment le sens abstrait de vertu ; enfin être a signifié exister, et même auparavant se tenir debout avant de servir de simple copule.

Lorsque le même mot contient à la fois le sens concret et le sens abstrait, comme en hébreu, par exemple, ou en allemand moderne, les images sont beaucoup plus vives, l'idée abstraite est palpable, se confond en quelques points avec la concrète dont elle emprunte la force et la couleur, mais elle est beaucoup moins exacte et sa clarté souffre de l'emploi de sens concret qui se conserve à côté d'elle. La grande exactitude du français vient de ce que les idées concrètes et les idées abstraites correspondantes ne s'expriment plus par les mêmes mots.

4° La figure ou trope souvent classée à tort dans la rhétorique appartient bien à la linguistique, et est Tœuvre de l'analogie psychique. Ici il n'y a plus ni abstraction de sens, ni passage d'une idée à une autre par point de contact, mais représentation d'un objet lui-même par un autre qui le contient ou qui y est contenu . Il en résulte une généralisation ou une spécifica-

tion indue, mais qui est conforme aux tendances de Tesprit humain lequel cherche toujours à substituer sa subjectivité à Tobjectivité des choses. Nous n'avons pas à expliquer ici les tropes qui sont bien connues, mais seulement à montrer comment cette définition s'y applique.

La synecdoque ou compréhension prend le genre pour Tespèce et l'espèce pour le genre, le pluriel pour le singulier, le tout pour la partie, le nom commun pour le nom propre et vice versa. C'est doue bien le résultat de l'optique humaine qui a peine à voir les objets comme ils sont et leur fait subir le grossissement et le rétrécissement que sa vue du moment exige. Quand je dis une voile pour un navire^ c'est que je me suis posé au point de vue du spectateur extérieur placé sur le rivage qui n'aperçoit du navire d'abord que la voile, ou du spectateur intérieur qui interroge le vent. La preuve en est que je ne dis jamais le navire pour le voile. La trope est donc un procédé subjectif.

De même la métonymie. Lorsque je dis : boire une bouteille ^ c'est que j'interroge encore cet élément subjectif, ma vue, qui voit bien la bouteille, mais non le vin qu'elle contient. Cette figure prend la cause pour l'effet, le contenant pour le contenu, le signe pour la chose. Or tout cela, c'est le subjectif substitué à l'objectif ou tout au moins s'y mêlant.

La métaphore^ lorsqu'elle n'exprime pas l'abstrait au moyen du concret, ce qui rentre dans l'ordre précédent, exprime un objet d'après sa ressemblance extérieure avec un autre ; or, cette ressemblance très discutable, est souvent purement subjective.

Enfin la synecdoque qui restreint ou généralise le sens est plus évidenmient encore subjective, surtout lorsqu'elle est extensive. Lorsque le mot ; panier de la corbeille qui contient le pain s'étend à toutes les corbeilles, c'est sans doute que toutes les corbeilles ont une certaine ressemblance de formes, mais c'est aussi parce que la corbeille qui était seule d'abord en usage fut considérée comme le type des autres, type tout subjectif, puisqu'il dépendait d'un usage fait par l'homme.

Tels sont donc les moyens de génération d'une idée par l'autre dans le même mot : V le point de contact objectif dans renchaînement et le rayonnement, 2^ le point de contact subjec-

tif dans l'abstraction et les figures. Dans le cas de lenchaînement, il n'y a pas véritable parenté entre les idées qui s'enchaînent, il n'y a qu'une simple alliance ; dans les autres cas, il y a parenté véritable.

De ces moyens, de l'enchaînement surtout, peut naître une accumulation énorme de sens divers dans le même mot. On peut s'en convaincre en parcourant un dictionnaire, surtout des langues civilisées, et en ce qui concerne les verbes, surtout des verbes prépositionnels ; un sens se greffe sur un autre avec une incroyable facilité ; et si l'on compare les deux bouts de la chaine on ne trouve plus entre les deux chainons extrêmes aucune ressemblance ; d'autres moins éloignés sont cependant très dissemblables ; c'est ce qui lorme la plus grande difficulté de l'intelligence parfaite d'une langue étrangère ; si chaque mot n'avait que son sens propre et primitif, ce serait bientôt fait de le savoir ; mais souvent ce sens primitif lui-môme s'efface presque sous les sens dérivés. Prenons, par exemple, le mot allemand : ziehen ; ce mot signifie 1« tirer, attirer^ traîner, sens propre, 2° produire, fabriquer, construire, tracer, creuser, 3^ percevoir, 4** mettre en mouvement, 5** cultiver, élever, nourrir, 6"* s'étendre, se diriger, 7** partir, 8** y avoir un courant d'air, 9® se prolonger, se déjeter. De môme zeugen, parmi d'autres sens, signifie à la fois : engendrer et témoigner. C'est une branche toute spéciale de la science, et pratiquement très utile, de démêler entre ces différents sens lequel est le principal, et d'expliquer par quel enchaînement les autres en dérivent.

Lorsque les sens se sont accumulés sur le môme mot, suivant les circonstances ils y vivent ensemble, soit pacifiquement, soit par équilibre dans la lutte, ou bien, au contraire, l'un expulse l'autre à la suite d'une lutte pour la vie qui s'est établie ; mais maintenant nous n'examinons que leur génération.

La multiplication des idées peut avoir lieu non seulement sur un seul mot, mais aussi sur plusieurs mots d'abord synonymes, sur les doublets ; mais alors la génération de l'idée par l'idée est indirecte, il y a plutôt éveil, génération de l'idée par le mot, et à ce point de vue nous renvoyons à la réaction de la morphologie sur la psychique, réaction que nous décrirons plus loin.

D'un autre côté, l'emploi des doublets est plutôt une décharge

de raccumulâtion de sens divers qui se serait faite sur le mot unique, et un remède à la lutte pour la vie qui se serait établie entre ces sens divers ; c'est donc un instrument de conservation, de polarisation, en psychique, beaucoup plus que de création. A cet autre point de vue nous renvoyons au troisième phénomène de sémantique à propos duquel nous décrirons les doublets.

2* Phénomène sémantique.

Lutte pour la vie des idées dans le même mot, et expulsion

des unes par les autres.

Le génération des idées dans le même mot étant indéfinie, il en résulte une accumulation telle que le langage finit par devenir obscur ; aussi les idées engendrées cherchent à s'expulser les unes les autres. Cette lutte est très curieuse.

En outre, lorsqu'une idée est seule en possession d'un mot, une autre idée souvent surgit qui cherche à l'en expulser, et parfois y réussit. Dans ce dernier cas, il existe une certaine ressemblance entre les deux idées en lutte.

Enfin l'idée exprimée par le mot se modifie elle-même peu à peu, et devient une idée différente, quoique apparentée à la première ; en d'autres termes, l'idée dévie sous l'influence d'une idée voisine qui ne possédait qu'une expression périphrastique, qui s'empare ainsi du mot, et réduit l'idée dépossédée à se servir* à son tour d'une périphrase.

1® Le verbe sub-ire signifie d'abord seulement aller-sous ; plus tard nait le sens abstrait de subir et il s'ajoute au premier. Il y a aloi-s génération d'idées sur le même mot. Mais le français ne retient que le sens de subir ; celui A'aUer sous a été expulsé par l'autre.

La plupart des sens figurés, qui se juxtaposent au sens propre dans la langue génératrice se réduisent au sens figuré dans les langues dérivées.

Le mot latin légère signifie à la fois cueillir et lire^ le mot français ne signifie plus que lire.

On pourrait citer une foule d'exemples.

2* L'idée exprimée dans le mot est chassée directement par

une idée qui vient d'ailleurs et qui la dépossède. C'est ainsi que le mot douter qui signifie d'abord craindre signifie maintenant douter ; que choisir a d'abord signifié regarder ; chétify prisonnier ; bondir^ retentir ; gagner, faire pnttre, et mettre, enmoyer. De même, testa signifia d'abord le têt, plus tard la tête^ et perdit alors son premier sens ; spatula, àiomoplaie devient épaule, et pullicella de poulette devient pucelle. Sans doute, il existe entre les deux sens une corrélation, mais assez éloignée ; de plus le mot n'a pas eu à la fois les deux sens ; il y a eu passage de Tun à l'autre, sous l'influence de l'idée nouvelle et usurpatrice.

3*" Le troisième procédé est plus remarquable ; il constitue une déviation particulière de Tidée que nous appellerons la réfraction linguistique. En effet le mot ne perd plus son sens ancien pour en prendre un autre analogue, mais pour en prendre une autre contradictoire.

C'est surtout dans les noms de parenté et en passant d'une langue dans un autre que ce phénomène se produit.

La fiancée, bratU, devient la bru ; le grand-père, oDunculus devient Yonole ; le petit-fils nepos devient le 7ieveu, tandis que grand-père et petit- fils ne peuvent plus s'exprimer que par des périphrases.

En dehors des noms de parenté nous trouvons la môme déviation dans les traductions ironiques. L'allemand rosse, coursier devient rosse \ lippe, lèm^e, devient lippe, etc., hablador, hâbleur ; galathas, galetas. Plus la langue où l'on puise est hétérogène, plus la déviation de sens est considérable. Elle est très rare, au contraire, lorsqu'on ne sort pas de la même langue.

Nous y voyons un véritable phénomène de réfraction, analogue à celui qui se produit en physique lorsque la lumière passe à travers des corps de densités différentes ; certains mots, en passant d'une langue à l'autre, subissent une réfraction plus ou moins forte, qui peut aller jusqu'à la réfraction totale, de telle sorte que le mot signifie le contraire de ce qu'il avait signifié d'abord ; quelquefois il conserve même les deux sens, à la fois, comme le mot français sacré.

Ce ne sont pas seulement les idées principales qui luttant ensemble dans le même mot s'en expulsent réciproquement et

finissent par perdre leur expression, et même quand ce sont des nuances, quelquefois leur existence. Les idées accessoires, les concepts grammaticaux luttent aussi entre eux. C'est ainsi que les nombres se réduisent, le duel disparait ; de même les genres qui ont été bien plus nombreux avant de se réduire au masculin, au féminin et au neutre, et qui ont dans beaucoup de langues éliminé même ce dernier. Mais ici la lutte des concepts n'a plus lieu dans le même mot, et nous entrons dans un autre ordre d'idées.

3® PHÉNOMÈNE SÉMANTIQUE.

Conservation des idées dont Veœpression est acquise^ soit dans le même mot, soit dans les doublets du même mot.

Si la lutte entre les idées dans le même mot aboutissait toujours à l'expulsion de toutes les autres au profit d'une seule, bien des idées perdraient toute expression, et la langue qui se serait enrichie un moment aux dépens de sa clarté, il est vrai, perdrait bientôt toute cette richesse, sans autre compensation que celle de cette clarté alors n'éclairant plus rien. Il faut que la force conservatrice lutte contre la force destructive et sélective qui deviendrait trop grande. De même en histoire naturelle, la génération d'une part, la lutte pour la sélection de l'autre, sont séparées de temps en temps par un répit conservateur.

Comment s'exerce cette force conservatrice ?

L'idéal dans la linguistique lexiologique et psychologique à la fois, c'est : à cliaque idée son mot. Nous avons vu plus haut que cet idéal avait été loin d'être atteint ; par moments, il y a un seul mot pour une foule d'idées qui s'y combattent et se le disputent ; par d'autres, lorsque les doublets et les synonymes se multiplient, il y a plusieurs mots pour la même idée. Lorsqu'il n'y a qu'un mot pour beaucoup d'idées, plusieurs de ces idées périssent ; lorsqu'il n'y a qu'une idée pour plusieurs mots, le contraire arrive ; les mots insuffisamment employés périssent à leur tour. Mais si à chaque mot correspond exactement son idée, il y a chance pour que chacun vive.

L'efiort de l'évolution tend donc à conserver à chaque mot son idée et elle seule, à chaque idée son mot et lui seul. Cha-

que mot se polarise vers une idée ; chaque idée se polarise vers un mot.

Comment parvient-on à ce résultat ?

On y parvient d'abord par les doublets. Les doublets ont fait naître, comme nous le verrons, des nuances de sens jusqu'alors inconnues, au moyen de la réaction de la morphologie sur la psychique ; dans le doublet chacun des mots se cantonne dans un sens spécial ; après avoir quelque temps flotté entre les deux nuances, il se fixe à l'une d elles. Tel est le principal instrument de polarisation et par là de conservation.

On y ajoute les emprunts aux langues étrangères : Rosse diffère de cheval ; turf diffère de gazon ; spadassin , d'homme (fépée; confort, de luœe, mais surtout celui aux langues savantes : Yanesihésie diffère de Y insensibilité, quoique étymologiquement leur sens soit équivalent ; maladif ne signifie pas morbide, ni malade, ni même valétudinaire.

Enfin on emploie aussi dans ce but des variétés de préfixes ou de suffixes. La lutte pour la vie entre les suffixes avait réduit à un seul, à celui employé pour chaque catégorie d'être, et comme ces catégories sont restreintes, chaque racine n'est passible que d'un certain nombre de suffixes. Sur chacun de ces suffixes se fixe une de ces catégories, mais bientôt des catégories nouvelles se découvrent, manquent d'expression propre et doivent emprunter un des suffixes déjà employés sur lequel de nouveau les sons s'accumulent. Alors pour éviter cette confusion nouvelle on reprend quelques-uns des suffixes abandonnés ou on en prend de nouveaux qui déchargent le premier d'un des sens qui s'y sont amoncelés. C'est ainsi que le mot égotisme s'est formé à côté du mot : égoïsme, le mot sulfureux à côté du mot sulfurique, ,

Par ces divers procédés les sens qu'un autre sens a refoulé d*un mot, trouvent un refuge dans un autre mot encore inoccupé; il n'y a plus de concurrence et de lutte, et il ne faut plus périr.

Quelquefois, sans qu'il y ait lutte entre deux idées dans le même mot, le mot lui-même qui contenait une seule idée périt, surtout quand l'idée était abstraite, car Yidée abstraite use le mot comme le cavalier use le cheval. Que va devenir alors ridée ? Périra-t-elle ? Oui, si elle ne trouve pas un nouveau

mot où s'incarner. Non, si une autre idée lui cède son mot et se contente elle-même d'une périphrase pour s'exprimer. C'est ainsi que la racine : as employée pour exprimer l'existence disparait peu à peu, mais est remplacée par sta qui signifiait : se tenir debout, idée qui cède son mot et n a plus qu'une expression périphrastique.

Mais de tous ces moyens de conservation le plus topique et celui, du reste, en lequel tous les autres peuvent s'analyser, c'est celui des doublets que nous allons décrire.

Les doublets sont de trois sortes. Ils sont d'ordre syntactique, ou morphologique, ou simplement phonétique. Commençons par le doublet morphologique.

a) Doublet morp/wlogique.

Le doublet morphologique peut être naturel ou artificiel ; il est artificiel quand on l'a tiré volontairement d'une langue étrangère ou savante, comme chez nous au 16® siècle ; il est naturel quand les mots exprimant la même idée se sont formés par la voie de l'évolution. Peu importe quelle soit cette origine au point de vue de la génération des idées.

Par le doublet deux mots sont exactement synonymes, expriment la même idée sans aucun nuancement. Lorsqu'à côté du mot français naturel : raide est venu se placer le mot français artificiel : rigide, JLes deux mots eurent exactement le même sens.

On espérait détruire le premier et introduire le second sans aucune intention sémantique.

Ce résultat allait sans doute se produire ; deux causes y mirent obstacle ; l'ancien mot subsista parce que la langue naturelle est vivante et résistante. D'autre côté, le nouveau mot, quoique faible comme artificiel, se conserva aussi, parce qu'il sut éveiller dans là psychique une idée nouvelle ou plutôt une nuance d'idée qui s'en empara. Le mot : raide avait déjà passé en grande partie du sens absolu au sens relatif ; la jambe raide n'a pas perdu toute élasticité, l'état est même devenu volontaire dans le verbe raidir ; l'idée de raideur absolue, involontaire n'avait plus d'expression, le mot rigidité lui en donna une ; il n'y eût plus dès lors de synonymes ; ou

plutôt les doublets qui étaient à la fois des synonymes morphologiques et des synonymes psychiques ne furent plus que les premiers.

Nous expliquerons sous la rubrique de la réaction de la morphologie sur la psychique comment ces doublets éveillèrent des nuances d'idées qui n'existaient pas encore et réussirent ainsi à enrichir la langue qu ils avaient un moment déformée.

Ce n'est pas seulement dans les nuances d'idée principale que le doublet a servi à l'expression de concepts différents, c'est aussi dans les catégories grammaticales. Trois verbes grecs sont en présence : yep, oi, sve-pt ; ils sont synonymes. Il faut, par conséquent, que deux d'entre eux disparaissent, à moins qu'ils ne prennent un sens ou un emploi différent. Le sens différent dans l'idée principale, ils ne le prendront point ; mais ils l'auront dans l'idée accessoire du temps, l'un marquant le présent, l'autre le parfait, l'autre le futur.

b) Doublet (Tordre syntactique.

Il ne faut pas confondre le doublet d'ordre syntactique, dont nous traitons ici, et qui est généralement connu sous le nom de composé syntactique , avec le doublet syntactique , ainsi nommé quoique très improprement et qui devrait s'appeler doublet euphonique ou de liaison^ lequel consiste à varier la finale d'un mot pour l'adapter au commencement du mot suivant, conformément au sandhi de chaque langue, par exemple en français ce doublet : beau cheval ; bel homme. Ce doublet euphonique n'est pas employé par la psychique.

Celui que nous décrivons ici est tout différent, essentiellement psychique ; il est très usité en français. Il suffit de citer : homme bon et bonhomme, homme brave et brave homme, homme pauvre et pauvre homme.

Comment le changement de position respective des mots a-t il pu modifier ainsi le sens dans des groupes d'abord synonymes ? Ce résultat n'est pas plus surprenant que celui identique qui se produit dans les synonymes isolés consistant en un seul mot. Cependant, tandis que dans ceux-ci la racine diffère, ici elle ne diffère pas, il n'y a de modifié dans la forme même

que Tordre ; on a donc fait un pas de plus, mais dans ce pas on s'est rapproché des accumulations de sens dans le même mot observées plus haut.

Le doublet syntactique participe donc à la fois de Taccumulation de sens dans le mot simple, et de celle dans le doublet morphologique.

Comment dans le doublet d'ordre syntactique le second sens s'est-il formé du premier ? En étudiant les exemples ci-dessus on voit qu'on est passé du propre au figuré, du concret à l'abstrait en renversant la construction. Le pauvre homme est l'homme pauvre non d'argent, mais de chance ou d'esprit. De même la bravoure étant d'abord le principale vertu, en devient le type, se généralise, et se confond avec la vertu même dans le doublet syntactique : brave homme.

Le doublet syntactique qui est un phénomène psychique se réalise cependant par un procédé morphologique, l'ordre syntactique. Ce procédé doit être classé en morphologie sous la rubrique des moyens d'expression par composition et dans le système d'ordre syntactique des mots. Nous avons omis de le faire dans notre étude sur les divisions de la linguistique ; nous voulons réparer ici cet oubli.

c) doublet phonétique.

Nous entendons par doublet phonétique celui dans lequel les deux mots ne diffèrent que par un phonème, par un raccourcissement ou un allongement, par le renforcement d'une voyelle ou d'une consonne.

Le mot latin pensare a produit un doublet de ce genre dans peser et penser ; la traduction directe de pensare est peser qui exprime comme lui l'opération matérielle ; mais lorsqu'on veut rendre le sens intellectuel : peser avec t intelligence, on arrive à une nouvelle forme par modification phonétique ; penser.

De même en latin dvis renferme à la fois l'idée propre de dualité, celle figurée de chose mauvaise ; le mot se dédouble pour suivre le dédoublement de l'idée, de là le doublet : bis et dis, le premier est numératif, le second péjoratif.

De même le mot latin campus a donné à la fois par une simple modification phonique camp et champ ; capsa, châsse et

isse ; domina, dame et duègue; ratio, raison et ration; cathe- ■a, chaise et chaire, collum, col et cou, cursus, cours et course. L'avant dernier de ces exemples nous ramène aux doublets dinairement appelés syntactiques et que nous appelons euloniquea, dont nous avons parlé un peu plus haut. Quoique doublet soit d'origine purement phonétique, la psychique l'a ,rfois rendu fonctionnel. C'est ainsi que la traduction directe ! collum est col, de follis est /ol, de mollis est mol ; mais le inçais a une tendance à éliminer la consonne finale et à comnser cette élimination en allongeant la voyelle précédente, longement qui se réalise à son tour par une bémolisalion ,ns la tonalité, de là les formes col, cô, cou ; fol, fd, fou ; mol, 3, mou ; mais ia même loi 'phonique n'opère plus quand le ot suivant commence par une voyelle, et les formes col, fol, jl, sont conservées, d'autant plus que la voyelle, si elle était lale, formerait hiatus. Ce doublet euphonique que nous avons iblié de décrire au chapitre de la phonétique dans notre traîl sur les divisions de la linguistique, et qui aurait dû l'être us la rubrique de l'euphonie dans la phonétique du mot et ins celle de la proposition, est le plus souvent sans emploi ychique, il en trouve un cependant quelquefois, par exemple ins col et cou, le premier prenant le sens du linge qui couvre cou, et la langue parlée tendant, en retour, à détruire la nction purement phonétique de ce doublet.

Telle est la vraie nature d'une des particularités les plus marquables de la grammaire.

La sémantique comprenant le triple phénomène de la génétion des idées, de la lutte pour la vie entre elles aboutissant l'expulsion d'une ou plusieurs hors du mot qu'elles se dispunt, souvent dés lors à sa destruction, enfin delà conservation !S idées par leur polarisation, leur distribution dans des mots li les expriment exclusivement, coïncide ainsi avec la raorphogie dynamique des formes ne se rencontrant pas dans la ême phrase, et qui renferme les mêmes phénomènes ; mais faut remarquer que si la division est la même, chaque divi- 3n de l'une ne coïncide pas avec celle du même nom dans Lutre.

C'est ainsi que l'analogie qui est une cause de génération des ées est, au contraire, une cause de destruction des formes.

Une idée attire sur le même mot l'idée qui lui ressemble, qui n'a même qu'un point de contact avec elle ; deux formes au contraire qui ont ce point commun d'exprimer la même idée, ou cet autre point de se ressembler beaucoup phonétiquement, finissent par s'absorber l'une dans lautre.

De même le diacritisme ou l'emploi de doublets qui est une cause de polarisation^ de génération pour les formes est pour les idées une cause de polarisation, de conservation.

Enfin la lutte vitale sur le même mot qui est pour les idées une cause de destruction est pour les /ormes une cause de conservation, de polarisation ; grâce à elle, chacune se fixe mieux à un sens unique, et a plus de chance de se maintenir sans altération, car Tidée unique 'conserve le mot, comme le mot unique dans les doublets conserve l'idée ou la nuance d'idée.

Telles sont les lignes principales de la sémantique.

Page 1