TROISIÈMEMENT
, Action et réaction de deux idées absentes l'une sur l'autre.
Deux idées, deux concepts, surtout accessoires, qui ne se trouvent pas dans la même proposition ou dans le même mot, qui ne sont nullement en présence, peuvent néanmoins lutter entre eux dans leur pure idée, et l'un éliminer l'autre. Ce phénomène est bien distinct de celui que nous venons d'étudier : Il constitue non plus la sémantique, mais la véritable fonctiologie, entre autres emplois.
Nous tracerons successivement 1<> l'action et réaction réciproques des concepts principattœ absents, 2° l'action et réaction réciproques des concepts accessoires absents, de détermination et de relation.
a) Concepts principaux.
Les idées, même lorsqu'elles ne sont pas mises en présence, ni dans la même proposition, ni dans le même mot, n'en exercent pas moins une action l'une sur l'autre, action tendant soit à s'engendrer, soit à se détruire, soit à se conserver.
L'action de génération est très importante, quoiqu'elle tende
ï quitter le domaine de la linguistique, et à entrer dans celui ie la psychologie pure. Elle se fait au moyen de la segmeniition, du diacritisme, augmente à mesure des progrès de la civilisation, et constitue le développement de la pensée. !îette génération produit : 1° les idées abstraites, 2° les idées olus nettes, 3° les idées plus détaillées.
Nous ne voulons donner que quelques exemples, et rester lu seuil de la psychologie pure. Quand il s'agit de couleur, 'esprit et avec lui le langage tendent d'abord à les confondre. Le même mot en grec signifie à la fois, bleu et vert, et il semïle que la distinction entre les deux ne s'est établie que lentenent. Plus tard les couleurs se fixent, mais on n'exprime que es principales : bleu, vert, jaune, point les nuances. Enfin les luances infinies trouvent leurs expressions, et lorsqu'il s'agit i'étoffes, par des mots nombreux, couleur havane, marron, etc. Ue qui est très remarquable, c'est qu'alors les expressions des iouleurs principales deviennent presque inusitées ; les nuances mt supplanté les couleurs. De l'idée vague on est donc passé l'abord à l'idée nette, puis de l'idée nette à l'idée détaillée. Par contre-coup le vocabulaire s'est enrichi, mais c'était l'idée jui s'était enrichie d'abord.
Quant aux idées abstraites, nous avons expliqué ailleurs leur génération si importante ; nous ne reviendrons pas sur ce sujet.
Il arrive un moment où le degré de précision du langage devient ainsi très grand, c'est que l'idée est devenue très exacte ït de plus en plus adéquate à l'objet dont elle est l'image.
L'action de destruction résultant de la lutte pour la vie entre leux idées en dehors du mot n'est pas moins manifeste. Lors- [ue l'idée nette a succédé à l'idée vague, lorsqu'à son tour 'idée détaillée et adéquate à l'objet a succédé à l'idée nette, 'idée vague disparaît, l'idée nette mais trop corapréhensive dis- )araît à son tour. C'est ainsi qu'à force de penser les nuances m ne pense plus les couleurs, et que l'expression de celles-ci lisparait du langage élégant, le mot technique, le mot détaillé îhassant le mot auparavant usuel qui devient comme un signe l'ignorance.
Les idées disparaissent aussi avec les objets dont ils sont 'image, mais cela est une cause d'élimination tout-à-fait en lehors du sujet actuel et qui rentre dans l'action du milieu.
Enfin l'idée abstraite chasse Tidée concrète après être .née à ses dépens.
Une autre cause de destruction des idées contenues dans leur progrès même est la disparition de celles absolument concrètes et individuelles. Tel sauvage a vingt expressions pour exprimer chaque espèce d'arbres, ou chaque sorte de chasse ou de pêche, et n'en a pas pour exprimer l'espèce, ni surtout le genre du végétal, ou la chasse et la pêche in absûracto. Plus tard, l'expression abstraite et générique nait, mais les autres en même temps disparaissent.
L'action de conservation des idées, des unes en même temps que des autres, vient de l'utilité qu'il y a à posséder à la fois des compréhensives et d'autres détaillées, des instruments de généralisation et d'analyse, de description et de raisonnement, d'expression tantôt de sentiments et tantôt de pensées. Les pensées se conservent donc en se polarisant. C'est ainsi que l'idée n'est jamais trop exacte pour raisonner, mais l'est quelquefois trop pour sentir, et qu'il faut posséder une expression vague, ou une concrète, à côté d'une autre précise ou d'une autre abstraite, pour répondre à tous les besoins de la pensée.
b) Concepts accessoires de détermination et de relation.
Les mêmes opérations ont lieu dans ces concepts. Tantôt l'un engendre l'autre qui n'existait pas encore, tantôt l'un, au contraire, résorbe l'autre, c'est le cas spécial de la fonctiologie ; tantôt, au contraire, un concept sert à l'autre de conservateur et de soutien.
V Le mode et le temps sont d'abord deux concepts confondus. On dit dans la série Y présent, 2" parfait, 3** impératif, 4*» optatif ou futur. En réalité, il n'existe que l'idée de temps qui contient des germes d'idée modale ; celle-ci se développe peu à peu, et devient concept autonome ; il y a eu génération d'un concept par l'autre.
De même nous avons vu tous les cas réduits originairement au génitif, les autres cas y sont contenus en germe, puis se développent tous. De même les cas logiques et abstraits sortent des cas objectifs et concrets ; ici encore il y a génération entre deux concepts. Nous n'insistons pas, de peur de nous répéter.
2"* L'élimination d'un concept par l'autre, la fonctiologie est un phénomène plus particulier ici, partant plus curieux. Le point de départ est souvent morphologique, mais souvent aussi psychique et dans tous les cas il aboutit à un effet psychologique.
Ainsi les genres sont d abord nombreux, mais peu à peu ils se résorbent ; il y a loin de ceux des langues Cafres, et même des langues du Caucase à ceux des langues Indo-Germaniques qui se réduisent au masculin, au féminin et au neutre; le neutre, à son tour, disparait, réduit par les deux autres. De même du nombre ; le quatriel disparait, puis le triel, enfin le duel, pour ne laisser que le singulier et le pluriel. Ici le procédé s'est accompli en pleine psychique, sans qu'il existe d'amorce morphologique.
Mais cette amorce apparaît dans le cas suivant. Le sanscrit a parmi ses cas le génitif et l'ablatif, mais souvent l'indice de l'ablatif disparait, et pour l'exprimer on emprunte celui du génitif. De même en Russe pour exprimer l'accusatif singulier, on emprunte tantôt l'indice du nominatif, tantôt celui du génitif, suivant qu'il s'agit d'un être inanimé ou d'un être animé. Jusque là le procédé de substitution n'est pas d'un cas à un autre, mais de l'indice d'un cas à l'indice d'un autre cas. Il y a fonctiologie purement morphologique.
Mais ailleurs l'amorce morphologique conduit à une élimination psychique. En Grec, l'indice du datif disparait, et ce cas emprunte l'indice du locatif, mais le lui prend entièrement peu à peu, ne le partage pas avec lui. Dès lors le locatif n'a plus d'indice, il dépérit faute d'expression, et bientôt le concept lui-même du locatif s'efface et disparait. En latin, le locatif disparait devant l'ablatif.
Cet effacement d'un cas, d'un genre, d'un nombre par suite de celui de son expression se produit quand on passe d'une laugue primitive à une langue dérivée. Mais il ne faut pas oublier que l'effacement n'atteint que l'expression et non point le genre, le cas lui-même ; c'est ce qui a lieu dans le français qui conserve le nominatif et l'accusatif, quoiqu'il ne l'exprime plus que par l'ordre syntactique.
S"" Comment les concepts accessoires se conservent-ils les uns par les autres, sans être en présence les uns des autres
dans la même proposition ou dans le même mot ? Il semble au premier abord difficile de le concevoir. Cependant il est certain que la conservation s'acquiert par le cantonnement précis de chacun de ces concepts, dans sa distinction de plus en plus nette d'avec un autre concept ; c'est ainsi que tant que le futur se confond avec Toptatif, que tant que le conditionnel se confond avec l'imparfait du subjonctif, l'idée du futur, celle du conditionnel ne sont pas stables, sont toujours sur le point de disparaître, tandis que du jour où on les distingue nettement des autres temps et modes, loin de périr, elles engendrent elles-mêmes d'autres temps composés et surcomposés.