QUATRIÈMEMENT
Action des autres parties de la linguistique, phonétique
ET morphologie, SUR LA PSYCHIQUE, ET ACTION DE LA PSY- CHIQUE SUR LA PHONÉTIQUE.
La morphologie et, par son intermédiaire, la phonétique sont des forces externes à la psychique, mais internes au langage qui agissent sur la psychique. Sans entrer dans les détails donnons quelques exemples.
La morphologie travaille, pour ainsi dire, séparément, avant de le faire en commun avec la psychique. Elle crée une foule de formes, par force productive, avant de se préoccuper de leur trouver un enaploi lexiologique ou grammatical distinct, de telle sorte que, par exemple, on peut dériver un mot d'un autre par cinq ou six moyens différents, sans que le sens se modifie suivant ce^choix. Ce n'est que plus tard qu'il se produit deux résultats très différents : ou bien les formes luttent entre elles et il n'en reste définitivement qu'une pour remplir une fonction unique, ou bien, ce qui nous intéresse ici, la diversité de formes de langage éveille l'esprit humain et y fait naître, par influence, des idées nouvelles ou des nuances jusqu'alors inconnues.
La pensée, en effet, et le langage se tiennent si étroitement qu'on ne peut les détacher l'un de l'autre, et qu'un mot éveille une idée, même lorsque cette idée n'existait pas ; un mot, dans la poésie, n'éveille-t-il pas souvent aussi un sentiment nouveau ou une nuance nouvelle de sentiment ?
Les enfants ont une tendance à répéter le mônae mot deux fois de suite, ou la même syllabe ; ils n'attachent à cette répétition d'abord aucun sens, mais une simple satisfaction euphonique ; mais bientôt cette répétition inutile cherche son emploi et éveille dans l'esprit l'idée d'intensité, de pluralité, de volonté.
L'espagnol possède deux verbes : tener et haber qui tous les deux signifient : posséder ; synonymie parfaite ; Tun de ces mots est donc inutile ; aussi allait-il disparaître, lorsque désireux de survivre il suggéra à l'esprit une idée nouvelle pour l'expression de laquelle on pourra le conserver. Cette idée nouvelle est celle qui s'exprimera par haber ^ ce sera Tidée abstraite de l'auxiliaire avoir bien distincte de l'autre.
A un moment donné, une langue possède beaucoup de synonymes ; ces synonymes inutiles quant à la pensée, sont favorables à l'harmonie du langage pour éviter la répétition du même mot. Mais ce luxe de mots excite l'esprit qui va dédoubler l'idée exprimée par tous ces synonymes en plusieurs, en nuances qui n'avaient pas encore été pensées.
Une des apparitions les plus curieuses de ce phénomène c'est celle qu'on observe après l'introduction dans la langue française au 16® siècle des doublets savants. Ces doublets n'ont point pour but d'abord de vivre en bon accord avec les mots anciens, mais bien de les chasser et de les détruire ; Cependant ils finissent par les laisser vivre à côté d'eux ; blasphémer ne chasse point blâmer ; ni séparer^ sevrer ; ni simuler, sembler. Pourquoi ? Parce que le mot ancien ou le nouveau prend une nuance bien distincte du sens commun aux deux. Ainsi la langue se trouve enrichie par un système qui avait pour objectif de la dénaturer. C'est que la psychique a communiqué sa vie aux nouvelles racines artificielles et mortes, et elle Ta fait en leur donnant une nuance de signification.
Nous avons exposé ce phénomène, mais nous devons y revenir ici en quelques mots à un nouveau point de vue, celui de l'influence de la morphologie sur la psychique.
L'emploi des auxiliaires être et avoir développa en français un grand nombre des temps composés. Ces verbes ne devaient aider à former que les plus simples ; mais en les conjuguant entièrement on est arrivé par là mécaniquement à la formation des temps surcomposés : gavais eu aimé, ^'aurais eu aimé.
bien avant que Tesprit n'eut conçu ces nuances, car sans cet incident morphologique il ne les eût peut-être jamais pensées.
Cette influence du mot sur Tidée fait précisément Timpor- j
tance du langage et les rend inséparables l'un de l'autre, car l'action et la réaction réciproques sont incessantes.
La phonétique agit directement sur l'idée en ce sens qu'elle associe accidentellement sur le même mot les idées les plus diverses par l'altération d'un de ces mots ou de tous les deux ; c'est ainsi que quant à la prononciation eaux et os sont iden- ^
tiques et que ce seul son devient le signé commun de deux idées ^j
qui n'ont aucun rapport. C'est le cas des homophonies si communes dans les langues dérivées et dans les langues monosyllabiques .
La psychique agit, à son tour, sur les mots qui sont fournis par la phonétique, en les combinant entre eux, mais cette action même constitue toute la morphologie et nous l'ayons décrite. Elle agit aussi quelquefois sur la phonétique, en modifiant la racine même suivant le besoin de la pensée, en divisant ainsi la racine en deux racines différentes et en attribuant à l'une d'elles un nouveau sens ; ceci est un procédé diacritique. Nous en avons donné plus haut des exemples dans dis et bis^ peser et penser.
Le mot cathedra fut d'abord traduit par chaire, siège, puis la psychique localisa ce mot à la chaire du professeur et pour les autres sièges trouva le mot différencié : chaise. Il en est de même de châsse et caisse, de champ et camp. Dans tous ces cas, la psychique ne profite pas seulement du doublet ; elle le crée.
Quelquefois le psychique tire d'un mot deux sens dont elle a besoin sans variation phonétique, mais en variant l'ordre syntactique des éléments de ce mot. C'est le cas des doublets d'ordre syntactique que nous avons décrits ci-dessus.