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ACTION DU MILIEU

L'action du milieu se décompose en : P action du lieu, 2^ action du temps, 3° action de la race.

L'action du lieu est très importante en psychique ; le lieu

agit de plusieurs manières ; par le climat, par le voisinage, par l'influence de la langue des peuples qui ont précédé sur le sol. La plus importante de ces actions est celle du climat.

Les idées d'un peuple dépendent beaucoup au point de vue du climat, de la faune et de la flore qui l'entourent ; c'est ainsi que les Arabes ont des mots très nombreux pour exprimer le cheval et le chameau, les Esquimaux pour la pêche. Dans l'état concret des langues où tout s'individualise , cela est encore bien plus sensible. D'autre côté, il y a subjectivement pénurie de certaines idées là il y a objectivement pénurie de certains objets.

Quant au voisinage, il communique souvent à un peuple des idées qu'il n'aurait pas eues de lui-même, et l'emprunt de l'idée entraîne presque toujours emprunt de l'expression. Ainsi les courses dont l'habitude nous est venue d'Angleterre ont donilé à notre langue toiit un vocabulaire compliqué et anglais que nous avons adopté. Telle est une cause fréquente du néologisme quand celui-ci résulte d'emprunts faits à des langues vivantes voisines.

Le temps exerce une influence non moins grande. Les idées concrètes sont très nombreuses à l'origine ; elles cèdent peu à peu leur place aux idées abstraites.

Enfin la race est une cause de sélection aussi bien de certaines idées expressibles que de certains phénomènes ; chacune fait un triage entre les idées, prend ou met en relief celles qui conviennent à son caractère, à ses mœurs.

Ce n est pas seulement sur les idées, mais aussi sur les pensées que ces facteurs influent, surtout le dernier. Ainsi, en suivant la progression du temps, la pensée qui était concrète par enveloppement des idées les unes dans les autres se développe peu-à-peu, passe du polysynthétisme au ^ynthétisme, puis à Tanalytisme, de l'ordre syntactique enveloppant à l'ordre syntactique développant. Avec cet analytisme et cet ordre développant qui procurent une clarté plus grande il devient possible de construire de longues périodes, tandis que les peuples primitifs ne pensent et ne parlent guères que par sentences courtes.

Ce serait un travail intéressant, mais très délicat, de faire toucher dans un certain nombre de langues les difiîérenciations

qui sont dues aux variétés de races, aux progrès du temps, à à laction de la vicinité, dans le domaine de la psychique. Pourquoi chaque langue, presque chaque dialecte, possédé-telle vis-à-vis même des autres langues apparentées un caractère nettement particulariste qui la rend intraduisible en réalité, et qui fait qu'un de ses textes ne passe dans une autre langue que dénaturé, au moins légèrement, ou affaibli ? Une telle intraduisibilité n*existerait pas s'il n'y avait entre les deux langues en question que des différences de phonèmes et de formes, au moins quant aux ouvrages écrits en prose ; elle résulte donc de la psychique, et comme on suppose que le point de départ des deux langues est commun dans une langue proethnique, les différenciations psychiques accumulées forment la résultante des trois conposantes ci-dessus ; lieu, temps, et race, race surtout. Mais cette observation serait trop longue pour être faite ici et mériterait un travail spécial.

Nous voulons seulement donner un exemple frappant d'un particularisme linguistique spécial formé par les trois composantes, mois surtout par le race, par le caractère individuel de chaque peuple ; il s'agit des idiotismes. L'idiotisme grammatical, si on prend le soin d'en analyser un certain nombre dans les langues différentes, ce que nous avons fait, n'est pas une particularité d'expression divergeant dans des directions très diverses, elle a presque toujours ce mécanisme, d'abréger l'expression de la pensée en supprimant certains mots de la phrase qu'on sous-entend désormais, ou d exprimer une pensée intellectuelle par une pensée d'ordre matériel et sensible, ce qui est une sorte de retour au concret, ou de détourner un mot de sa signification technique et limitée pour le faire entrer dans un ordre d'idées différent.

1® La première sorte d'idiotisme, la plus importante, consiste à abréger, en sous- entendant une partie de la proposition. C'est Vidiotisme par ellipse, le plus fréquent de tous. Il s'applique non-seulement à la proposition, mais au mot isolé, dont on supprime une partie, lorsque ce mot est un peu long : bac, sous-off, etc. ; tantôt c'est le commencement du mot, tantôt la fin qui se supprime ainsi. Un tel procédé qui se cantonne ordinairement dans la langue orale et familière a passé quelquefois dans le langage soutenu : les ana. Mais l'ellipse dans

la phrase est bien plus importante ; elle fait circuler Tair dans cette phrase, sans elle la proposition toujours complète deviendrait bien lourde, et manquerait de toute vivacité ; l'ellipse la retrempe, la ramène quelque peu à cette tournure interjective, courte, concrète qui fut la manière primordiale, compacte et naturelle de l'expression . Elle est Tœuvre du temps ; à force d avoir répété toutes les idées dans une pensée on sent que si on en supprime quelques-unes on sera encore compris et que Tesprit de l'auditeur les suppléera. Jusqu'ici c'est le temps qui agit comme facteur, mais la race agit à son tour quand il s'agit de savoir quelles seront celles des idées qui seront atteintes par l'ellipse.

On peut citer comme exemples d'idiotismes elliptiques : en grec ûfXXa yap, formule d'objection ; le mot mais y exprime to]ite une proposition sousentendue : mais cela est faux ; éorrtv, il est possible ; en anglais- / long, je désire pour : / think long, en français : le jour quil partit, pour : te jour pendant lequel il partit et des locutions comme : aussitôt dit, aussitôt fait.

2p La seconde sorte d'idiotisme consiste à rendre concrète et tangible une pensée abstraite. De là les nombreux proverbes qui ne sont que des expressions figurées et dont chacun est propre à chaque nation : à bon chat bon rat, proverbes dont le sens est rendu souvent dans une autre langue par une proposition concrète, aussi matérialisée, mais constituant une image toute différente.

Cet idiotisme n'atteint pas seulement le^ pensées, mais aussi les idées. Grâce à lui, les mots employés à des pensées abstraites et qui s'usent par cet usage peuvent se remplacer en puisant dans un vocabulaire plus grossier, plus matériel, qui sert de fond de réserve à la langue. C'est ce vocabulaire qui avait fourni testa pour remplacer caput. De temps en temps, le langage se fatigue de son abstraction et de son raffinement, et retourne avec plaisir aux expressions vulgaires, comme l'homme civilisé à des goûts inférieurs et sauvages.

3* Une troisième sorte d'idiotisme consiste à donner au langage commun, les expressions spéciales d'idées et de pensées qui appartiennent seulement aux hommes de telle province ou de telle profession. Il se fait ainsi lexiologiquement une invasion à la fois de termes techniques et de termes d'argot ; le

parler individuel pénètre dans certaines limites, enrichit et déforme le parler général. Mais du mot ce procédé passe à la phrase elle-même. Le marin, le peintre ont non-seulement un argot de vocables, mais un autre consistant dans la tournure des phrases et dans lexpression donnée à la pensée.

4** Enfin un autre idiotisme consiste à concevoir les rapports des mots dans la proposition autrement que ne le fait la majorité des langues. Ce qui semble régime direct à Tun semble régime indirect à Tautre, ce qui est verbe actif pour Tun est verbe intransitif pour l'autre. L'anglais dit : / wonder, et le français : je ryCétonne, le latin dit : mirari suivi de laccusatif, ce qui est entre Tun et l'autre. En latin, le verbe doceo veut le régime indirect à Taccusatif aussi bien que le régime direct, ou plutôt admet deux régimes directs, faisant abstraction du premier, quand il prononce le second, du second lorsqu'il prononce le premier. Au lieu de s occuper de, le français soutenu dit : être à, le français vulgaire : être après, faire après, le grec : Trepi rt givat Le français dit : écrire sur les astres, le grec et Tanglais autour dès astres. Pour préposition exprimant le régime indirect ablatif le grec choisit sous, le français par, l'allemand de.

Telles sont les principales sortes d'idiotismes psychiques, idiotismes qui sont une des puissantes manifestations des individualités linguistiques.

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