‹ De la psychologie du langageChapitre 5 sur 18 · SECTION DEUXIÈME · texte numérisé non relu

SECTION DEUXIÈME

Pensée inarticulée.

La pensée inarticulée non-seulement est antérieure à la pensée articulée, mais elle l'est même à Vidée isolée. Mais qu entendons-nous par la pensée inarticulée ?

C'est la pensée qui sort du cerveau humain d*un seul jet et forme une seule masse indivisible ; c'est une proposition qui ne contient distinctement ni sujet, ni verbe, ni attribut, non pas qu'ils se soient confondus les uns dans les autres, mais parce qu'ils ne se sont pas encore différenciés. C'est la cellule primordiale non segmentée. Il est inexact de dire que l'homme a d'abord conçu Tidée, puis en a réuni plusieurs pour former une affirmation, une proposition, une pensée. Ce n'est pas l'idée, le mot isolé, mais la pensée, la proposition qui est l'unité naturelle ; les langues polysyrithétiq^ues qui sont les plus anciennes le prouvent expérimentalement.

Comment est-il possible qu'un seul mot qui ne renferme ni sujet, ni complément, ni verbe, exprime tout cela à la fois et d'un seul coup ? Il faut répondre par le cri humain, cri de douleur et de joie, qui dans un seul son fait éclater une sensation, un sentiment, une pensée aussi.

Il est indiscutable que la parole a dû commencer par un cri ; l'enfant débute ainsi. Les animaux qui semblent se comprendre communiquent entre eux par des cris, puis par des chants qui en sont comme le perfectionnement. Ce cri remplacé peu à peu par la parole proprement dite, mais qui subsiste encore chez nous, c'est V interjection.

L'interjection, cette partie du discours que nous avions

réservée, est de la plus haute antiquité. Aujourd'hui c'est un mot presque fossile. Elle consiste presque toujours dans une simple voyelle, quelquefois dans une continue sans voyelle ; peu variée par conséquent ; il y en a cependant pour correspondre à tous les sentiments principaux. Graphiquement on la supprime' souvent et on la remplace par un signe spécial de ponctuation.

Telle est l'interjection de première main. C'est un mot renfermant une proposition entière. C'est un embryon de proposition ; elle contient celle-ci, comme le bourgeon inclut la feuille et la fleur. C'est une pensée indécomposable en idées.

Cette pensée est essentiellement personnelle à celui qui pense ; elle est intime et individuelle, par conséquent subjective et subjective concrète. Elle n'exprime point ce qu'il y a dans les choses elles-mêmes, mais ce qui est dans l'individu qui les perçoit.

Plus tard se développe une interjection de seconde main, dérivée souvent du substantif, mais qui joue le rôle de la première. L'interjection française : hé-las est composite ; sa première partie est une interjection primitive ; sa seconde, une interjection hystérogène. Mais le même sentiment intime, religieux, domine toujours. Les jurons, d'usage si fréquent autrefois, ne sont autres qu'une interjection composée et de seconde main. Ils ont une origine non impie, mais religieuse ; c'était un cri de secours à la divinité, le cri humain par excellence.

Mais l'interjection n'est pas la seule pensée inarticulée ; elle n'est que celle subjective et concrète.

Une autre pensée concrète, mais objective cette fois, est celle que nous trouvons si souvent exprimée en Mandchou. Dans cette langue on prête aux objets inanimés des cris humains, de véritables interjections, mais qui cette fois sont objectives. Pour donner naturellement la parole aux objets, il faut répéter les sons que ces objets produisent ou semblent produire. Que s'ils n'en produisent aucun, si ce sont des objets naturellement silencieux, par un effort d'imagination, on suppose les bruits qu'ils devraient rendre, s'ils étaient susceptibles de le faire. En voici deux exemples frappants tirés de l'éloge du pays de Moukden : « La grande mer lui est comme un fossé, elle monte disant : Khoo ; descend disant : Khôwai ; assaille inopinément

disant : Khoxvanggar Khôwalar ; tournoie disant : Jonggor konggor. Et plus loin, à propos de choses silencieuses : les herbes croissent, disant cfer, disant 1er, disant salhar, disant ter, disant shang, minces, serrées, par touJÏes.Une telle onomatopée constitue le phénomène curieux de Y interjection objective.

En dehors de ces propositions ou pensées concrètes exprimées par un seul mot, la pensée inarticulée se traduit encore par une expression unique abstraite. Cette expression peut être aussi subjective ou objective.

La pensée inarticulée subjective abstraite ne peut exister que s'il a existé auparavant une pensée articulée à laquelle elle se réfère ; en d'autres termes, ce ne peut être qu'une réponse à une interrogation. Cette réponse est chez nous qualifiée d'adverbe, mais rien n'est plus inexact que cette dénomination. Il s'agit des mots : oui, non, peut-être, n'est-ce pas ? qui résument et formulent à eux seuls une proposition tout entière.

La pensée inarticulée objective abstraite consiste dans un mot seul, verbe ou substantif qui à lui seul renferme ou résume^ une proposition . entière. S'il la renferme, c'est l'objective abstraite proprement dite ; s'il ne fait que la sous-entendre, ce n'est plus que l'image de la première. Celle-ci consiste dans un verbe seul qui n'a ni sujet ni régime et qui n'en a pas besoin, c'est le verbe impersonnel : pluit, ningit. Il est vrai que ces mots renferment encore un pronom dans leur désinence, mais ce pronom n'était pas nécessaire. Uobjective abstraite improprement dite consiste dans l'emploi d'un substantif qui fait sous-entendre tout le reste ; il suflSt que l'étranger dise le mot français : pain, s'il ne connaît que celui-ci, pour qu'on lui présente, non gratuitement, il est vrai, ce dont il a besoin.

Telle est chez nous encore la pensée inarticulée, c'est-à-dire non composée d^idées distinctes ; elle était beaucoup plus fréquente autrefois ; chez les peuples primitifs le langage est difScile, laconique, et s'économise le plus qu'il peut. Nous verrons que les relations de proposition à proposition constituant la phrase avec ses périodes distinctes se réduisit d'abord à une simple relation de mot à proposition, que celle-ci s'était auparavant réduite à une relation plus simple de mot à mot ; la relation de mot à mot elle-même, et avec elle toutes celles plus développées qu'elle contenait en germe, se réduisit d'abord

en un mot unique. C'est toujours la cellule non différenciée qui contenait en puissance toutes les différenciations de l'avenir.

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