SECTION TROISIÈME
La pensée articulée, ou proposition.
La pensée s'articula peu à peu en idées distinctes dont elle finit par nétre plus que la réunion, que Téquation. Nous avons examiné ses idées séparées ; nous verrons plus loin dans la psychique dynamique le lien qui les réunit. Observons ici la proposition dans son ensemble. Quelles sont ses diverses sortes? A quels points de vue divers opère-t-elle ?
La proposition est : 1** concrète ou abstraite, 2^ subjective ou objective, 3^ complète ou incomplète, c'est-à-dire plus ou moins formelle,
La proposition peut d'abord être abstraite ou bien elle est concrète à divers degrés.
Ses divers degrés de concrétisme sont : P le concrétisme lexiologique, ou par unité de mot, 2** le système des détermi'^ nants numéraux possessifs, 3® celui des compléments obligatoires, 4" le polysynthétisme, 5** X'&nveloppement de la proposition. Cette classification est très importante, il faut l'examiner de près.
1" Son concrétisme pur consiste en ce que soit deux idées principales soit le plus souvent une idée principale et une idée accessoire de détermination ou de relation sont exprimées par un seul et même mot. Cette concentration d'expression en une seule racine ne va pas, il est vrai, dans les états connus des langues jusqu'à comprendre la proposition entière, mais elle a '[)u, sans que nous puissions retrouver ce phénomène, aller jusques-là.
En voici des exemples. Dans la langue de Viti, le nom de nombre et la chose nombrée ne forment qu'une seule racine qui varie à chaque mot de nombre différent ; nous en avons donné des exemples dans notre étude sur la Catégorie du Nombre. Dans une foule de langues le féminin dans les noms s'exprime par une racine différente de celle employée au masculin. Ce qui
est plus rare, dans les substantifs c'est l'emploi pour le pluriel d'une racine différente de celle du singulier ; c'est cependant ce que nous rencontrons tout près de nous dans les langues celtiques. L'emploi du même procédé pour former le pluriel des verbes est extrêmement rare ; cela se comprend puisqu'ils n'ont pas en réalité de pluriel propre, mais reflètent seulement celui de substantif. Cependant la langue Jagâne parlée par un peuple fuégien est riche en formations de ce genre. Tandis que le duel et le triel y conservent la racine du singulier, le pluriel en prend une tout à fait différente. C'est ainsi que Kuki^ s'embarquer, fait au pluriel tûmôpi ; eja, jeter l'ancre, au pluriel : âlû; lûpeii, tomber,, au pluriel pûiaka. Dans le verbe intransitif le choix entre les deux thèmes est déterminé par le nombre du sujet, dans les verbes transitifs, au contraire, il l'est par le nombre de l'objet. Le même phénomène très original se rencontre dans la langue Chacta. Enfin, en ce qui concerne les mots de détermination, le mode et le temps font varier même dans nos langues indo-germaniques, par la fusion hystérogène de deux conjugaisons, il est vrai, la racine du verbe : rpe^w,
Dans les mots de relation, ce procédé ne s'emploie presque pas, il est en général remplacé par le système du déterminant dont nous allons nous occuper tout-à-l'heure. On peut citer cependant les pronoms personnels qui dans nos langues mêmes expriment les cas obliques, en se servant d'une racine autre que celle du cas direct. Ce système a été autrefois beaucoup plus étendu ; souvent la racine pronominale variait au possessif, au prédicatif et à l'objectif.
Enfin deux idées de relation peuvent tellement se confondre entre elles qu'elles s'expriment par un mot unique, indécomposable, parce que c'est une racine. Nous en avons donné d'assez nombreux exemples dans notre travail sur la conjugaison objective.
Il ne faut pas confondre ce cas avec celui de la fusion en un seul mot de l'expression de divers déterminants, fusion tellement énergique qu'elle rend parfois l'analyse très difficile, mais qui n'est qu'un accident phonétique, favorisé cependant par un penchant àretourner à l'expression primitive vraiment concrète.
2o Le système des déterminants numéraux et possessifs est
extrêmement curieux ; nous en avons parlé avec détail dans notre étude sur la véritable nature du pronom. Il consiste à ne pas permettre de joindre le mot de nombre, ni l'adjectif possessif directement à l'objet nombre ou déterminé, mais seulement par l'intermédiaire d'un substantif plus générique. Beaucoup de langues avaient l'habitude de joindre à chaque substantil individuel la désignation de la classe naturelle à laquelle il appartenait ; cette habitude tomba en désuétude, se conserva cependant quelquefois en présence d'un mot de nombre ou possessif. C'est que le nombre ou la possession, idée abstraite, ne pouvait d'abord s'exprimer seul, sans un mot réel, un mot de substance avec lequel il se confondit concrètement.
Nous verrons un peu plus loin que ce système des déterminants, instrument de concrétisme ici, a servi dans une autre partie de la grammaire d'instrument d'abstraction.
Ce système est en vigueur savoir 1° le déterminant numéral dans les langues Mélanésiennes et Polynésiennes, en Japonais et dans les langues isolantes, 2° le déterminant possessif en Chiapaiièque et en Andaman.
3® Le système des compléments obligatoires est surtout en vigueur en Nahuatl quant au complément des verbes, en Algonquin quant au complément des substantifs. On sait en quoi il consiste. Il n'est pas possible de dire ; frère ; on ne peut dire que : mon frère, ton frère, son frère ; le frère en général n'existe pas» c'est une abstraction, un être de raison, réellement irréalisable, ce qui est très logique, car on ne peut être frère, sans être frère de quelqu'un, de moi, de toi ou de lui. Il en est de même du verbe. On ne peut aimer sans aimer quelqu'un ; on ne peut donner, non-seulement sans donner quelque chose, mais aussi sans donner ce quelque chose à quelqu'un. C'est ainsi que le Nahuatl, quand il ignore quel doit être le complément, ne peut dire, comme chez nous, je mange, mais je-mange-quetqu'un — quelque chosç, remplaçant par un complément indéterminé, de pure forme et de pure logique, le déterminé qui manque.
Il faut remarquer que notre gradation dans le concrétisme est descendante. Nous sommes déjà loin ici de l'unité de mot, nous allons nous en éloigner davantage.
4° Le poljsynthétisme non lexiologique, mais morphologique
obtient, il est vrai, que toute la pensée soit exprimée dans un seul mot, mais en réalité ce mot est un conglomérat de petits mots absolument distincts ; le conglomérat est d'ailleurs d'autre nature que le bloc massif du premier système de concrétisme. Nous ne décrivons pas le polysynthétisme dont les degrés sont nombreux, et que nous avons exposé dans notre travail sur la Conjugaison objective; il commence au premier système de concrétisme, passe par l'holophrasisme, le polysynthétisme, puis le synthétisme, pour aboutir à l'analytisme. Il constitue encore cependant un concrétisme tel qu'il a vivement excité notre attention lorsqu'on l'a découvert, et a semblé alors le caractère distinctif des langues Américaines. Le polysynthèse est plus énergique lorsqu'il y a compression et emboîtement par syncope et apocope des divers éléments composants.
5° Enfin le dernier degré de concrétisme consiste non plus à réunir matériellement toutes les idées de la proposition en un seul mot, mais à les réunir intellectuellement dans un seul faisceau, dans un cercle, en les enveloppant l'une, par l'autre, en enfermant les idées accessoires et complémentaires entre les idées principales, en ne permettant pas de commencer une proposition avant de l'avoir entièrement pensée afin de pouvoir l'exprimer d'un seul jet. De là la proposition à ordre certain et renversé, telle que nous la rencontrons dans l'allemand moderne où la synthèse matérielle a disparu, mais où la synthèse intellectuelle est presque aussi forte. C'est encore du concrétisme ' ayant abandonné les mots, il est vrai, mais régnant dans la proposition par la manière de penser elle-même.
Vis-à-vis de ce concrétisme aux divers degrés que nous venons de décrire, se trouve l'abstraction, à divers degrés aussi. Il n'y a pas, en général, lieu de la décrire autrement que par opposition. Disons cependant où elle commence, et où elle finit.
Elle commence où finissait le concrétisme. Dans le dernier état de celui-ci la proposition se constitue par l'ordre respectif des idées exprimées séparément l'une de l'autre, et cet ordre est enveloppant. L'abstraction commence par ramener cet ordre et par rétablir un ordre contraire, mais obligatoire aussi. Cet ordre, au lieu d'être renversé, enveloppant, est droit et développant ; le déterminant suit le déterminé, le régime suit le régissant. Mais l'obligation d'un ordre certain lie encore fortç-
— sèment la pensée dont les éléments, les idées ne peuvent se mouvoir en liberté. La proposition est donc encore en un certain sens matérielle et concrète.
C'est alors que la force de l'abstraction se met réellement à l'œuvre. Elle élabore certains mots contenant les idées principales, les évide, leur tire leur sens attributif et en fait de simples instruments des idées accessoires de détermination ou de relation. Ce système des mots vides parcourt, en ce qui concerne les substantifs, les étapes de l'apposition, de l'affixation agglutinante et de la flexion ; en ce qui concerne les verbes, les étapes inverses des auxiliaires en flexion, de ceux en affixation et enfin de ceux en apposition, d'abord dans certains cas et à certains temps seulement, puis universellement, ce qui constitue la conjugaison périphrastique , ce sum77ium de l'abstraction dans la conjugaison verbale.
Cette conjugaison périphrastique est un système de détermiwan^ z/er6ai jouant un rôle analogue à celui des déterminants numéraux ou possessifs, mais arrivant à un résultat contraire Vabstraction.
Enfin par une étape nouvelle et dernière dans l'abstraction, le mot vide suffixe au substantif agit sur celui-ci par influence phonétique, puis s'en détacbe, et alors c'est la modification vocalique imposée à l'expression de l'idée principale qui exprime seule l'idée de relation ; l'abstraction atteint ainsi son plus haut degré.
Telle est, croyons-nous, la marôhe historique universelle, sans qu on puisse cependant en apporter de preuves certaines. L'expression de la proposition fut d*abord concrète aux divers degrés et suivant la gradation que nous avons établie, puis en sortit et entra dans l'abstraction par lanalytisme enveloppant, puis développant ; ce dernier état est celui de la langue Chinoise. Puis s'introduit le système du mot vide, d'abord postposé, puis agglutiné, puis fléchi, jusqu'à ce que, comme dans nos langues dérivées la flexion s'efface, et qu'un mot vide préposé, remplissant d'abord d'autres fonctions, se charge de celle d'exprimer la relation. Ce système était celui des langues Sémitiques et Chamitiques. Cest chez lui que nous voyons poindre le système suivant, plus abstrait encore, consistant à exprimer les concepts accessoires par une modification voca-
lique de la racine principale, système qui finit par dominer les Sémitiques. Ces diverses couches linguistiques, comme les diverses couches géologiques en géographie apparaissent à la surface, diflFérentes suivant les difiërents pays ; ici on n'en est encore qu'à l'état primitif, au polysynthétisme par unité de mots, là à l'analytisme au moment où le mot vide commence à apparaître comme en Chine, là au mot vide préposé, comme en Polynésie et en France. Le système concret par racine correspond au terrain volcanique en géologie.
On peut objecter que le Chinois, langue primitive serait ainsi sur le point de franchir le concret ; mais les derniers elïorts de la science ont étal^li que le Chinois n'est ni primitif ni d abord monosyllabique.
La pensée, qu'elle soit d'ailleurs abstraite ou concrète à divers degrés, peut être dans un autre ordre d'idées subjective ou objective. Elle est en général objective ; nous avons donc à rechercher seulement comment elle peut être subjective.
Elle peut l'être de deux manières, en marquant les relations et tous les concepts accessoires ou sur les pronoms seuls, ou par les pronoms seuls. En effet nous avons vu que le pronom est la partie du discours essentiellement subjective.
Le pronom seul porte la marque des relations et forme ainsi la proposition même dans des langues très nombreuses, alors que le verbe et le substantif ne sont pas distincts lun de l'autre, et alors qu'ils commencent à se différencier. Dans ces langues point de génitif, de nominatif ni d'accusatif chez les substantifs, mais déjà et successivement possessif, prédicatif et objectif dans les pronoms qui par leurs variations constituent avec le verbe toute la proposition, les autres parties du discours restant isolées et inertes. Nous avons dans une étude spéciale fait ressortir ce rôle important du pronom.
Ce n'est pas seulement ainsi et sur le pronom que se moule la proposition ; dans d'autres langues très nombreuses, le pronom n'est plus chargé de supporter la relation sur lui-même, mais c'est lui qui la fait porter sur les autres ; il devient un instrument de relation. C'est ainsi que dans nos langues Indogermaniques les désinences de la déclinaison sont pour les cas logiques des pronoms qui sont venus s affixer aux substantifs, auprès desquels ils jouent le rôle de mots vides de relation.
C'est que la pensée fut longtemps subjective avant de devenir objective, tout aussi bien que l'idée, et qu'elle se servit naturellement alors du mot subjectif par excellence.
La pensée n'est pas seulement subjective en ce qu'elle contient surtout des idées subjectives, des pronoms sur lesquels ou par lesquels elle marque les relations ; car elle ne Test ainsi que dans certaines langues, et indirectement par l'intermédiaire de l'idée telle ; elle est et elle reste dans toutes les langues subjective directement, lorsque la proposition est énoncée non comme absolue, objective et réelle, mais soit comme incertaine, soit comme non existante, surtout lorsque l'incertitude se traduit par une interrogation, laquelle suppose le moi et l'existence du discours, par conséquence l'opposition formelle du non-moi au moi. Dans la pensée subjective rentre aussi celle exclamative qui indique que la pensée objective est apparue à celui qui parle à travers le prisme de la personnalité humaine.
Enfin la pensée articulée, à la différence de la pensée non articulée qui est toujours non formelle est toujours formelle, mais elle l'est à différents degrés. L'articulation subit divers progrès et aussi des déformations. Elle estP complète ou incomplète, 2° en intégratio7i ou en désintégration, 3° apparente ou seulement latente.
L'articulation de la pensée est d'abord complète ou incomplète. Pour qu'elle soit complète, il faut qu'elle puisse exprimer toutes les relations, qu elle distingue chaque partie du discours, qu'elle possède tous les concepts accessoires. Or c'est ce qu'elle est loin d'obtenir toujours. Les relations, nous l'avons dit, sont de trois sortes : P de mot à mot, 2** de mot à proposition, sans compter 3^ celle de proposition à proposition qui ne nous intéresse pas en ce moment. Hé bien ! dans certaines langues très nombreuses, c est la relation de mot à mot ou relation génitive qui fait fonction de toutes les relations de mot à proposition, c'est-à-dire des autres cas. Bien plus, c'est la relation génitive qui est seule psychiquement conçue. Il n'y eut longtemps qu'un seul cas, le génitif ou possessif, qu'une seule relation intellectuelle, celle de mot à mot.
L'articulation de la pensée, après avoir atteint sa perfection, peut aussi se désintégrer ; au lieu de la proposition, il n'y a
plus que des débris de proposition. C'est le cas des propositions tronquées, des membres de proposition absolus ; en latin, par exemple, V ablatif absolu. Le membre de proposition peut être, du reste, subjectif ou objectif ; il est subjectif s'il consiste, comme il le fait souvent, en un vocatif seul ; on dit : Pierre ou : Paul, et l'on s'arrête ; il est objectif dans l'ablatif absolu du latin, le génitif absolu du grec.
L'articulation de la pensée, quoique complète au fond, peut être incomplète en la forme, lorsque la proposition est elliptique. La pensée dans sa rapidité, ne peut souvent attendre le plein développement de la série des mots, elle saute par dessus quelques-uns d'entre eux. On n'exprime que le sujet ou Je verbe, le reste existe, mais est sous-entendu. C'est la proposition elliptique. Cette proposition est au fond d'une grande partie de ces tournures particulièfes de phrases propres à chaque langue, et qu'on nomme les idiotismes.