CHAPITRE XI
DE LA DÉFENSE NATIONALE
AIHBB UCULIBRB.
Force numérique de l'armée américaioe. ~~ Son accroissement, snifant lei besoins, peut toujours être décrété par le congrès. — Corps des ofBderi, son instruction, sa tenue, son caractère distinctif. — La loi ne pourvoit point aux retraites. — Mode de recrotement. — Distance qui sépare le corps des sous officiers de celui des officiers. — Régime des garnisons, dei campements des troupes fédérales. — L'autorité municipale toujours supérieure et respectée dans ses prérogatives. — Aucun corps de troupe ne peat stationner sur le territoire d'un État sans en avoir obtenu la permissioa préalable des autorités locales.
Les Américains n'entretiennent sur pied qu'une armée régulière extrêmement faible comparativement à rimmensité de leur territoire, à l'étendue de le\irs frontières et à leur rang comme nation. Ils n'ont que le nombre d'hommes striclement nécessaire pour tenir en état leurs fortifications, préserver leur frontière de l'intérieur contre les incursions des Indiens, et faire respecter leurs droits sur celle du Canada. Cet état de choses ne provient pas du manque d'esprit militaire chez eux, mais bien de leur attachement à leurs institutions démocratiques, et de cette conviction acquise par la pratique de la liberté que l'esprit de subordination, si nécessaire pour retenir une nom-
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breuse armée régulière sous les armes^ est incompatible avec la liberté, et en est le premier et le plus dangereux ennemi.
Ils n'ont donc sous les armes et à la solde de TËtat qu'environ 12,000 à 13,000 hommes, qui se recrutent par enrôlement volontaire. (Voir pour l'organisation et la composition de l'armée américaine, P® partie, chap. YII, de mon dernier ouvrage sur la Démocratie aux États-Unis.)
Les Américains ne reconnaissent pas la conscription, seul mode cependant équitable, rationnel, et capable de donner au pays une force armée nationale susceptible de s'élever au plus haut point possible de patriotisme et de dévouement. Cette loi, que la France doit à la république, et qui est basée sur les plus sublimes principes de justice et de nationalité, consacre l'obligation, pour tous les citoyens sans exception, de concourir à la défense de la patrie : elle est donc éminemment démocratique; néanmoins elle n'a pas encore été appliquée, aux États-Unis, au recrutement de l'armée régulière : c'est que la susceptibilité démocratique américaine s'effrayerait de l'influence que pourrait gagner un chef militaire sur ses subordonnés, et de l'usage qu'il pourait en faire contre les institutions.
Néanmoins, suivant moi, c'est une faute grave que les fégislateurs américains ont commise, que d'avoir négligé de reconnaître au moins, dans les lois organiques de leur pays, le principe de la conscription ; ils auraient dû l'admettre^ modifié, il est vrai, d'après
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les répugnances nationales à tout service imposé et de longue durée, suivant les exigences de leur position insulaire et si éloignée de toute invasion par des corps de troupes un peu considérables. En agissant ainsi, ils auraient fait acte de sagesse, de patriotisme et de justice ; ils auraient enfin été d'accord avec eux- Inêmes et leurs sages institutions.
Toutefois les Américains reconnaissent l'utilité du système de conscription, quant au service de leurs milices citoyennes; et Teffectif de l'armée régulière peut toujours être porté au contingent nécessaire, suivant les circonstances : c'est le gouvernement généfaï qui est chargé de ce devoir par l'organe de la législature nationale. Ainsi, dans des occasions récentes, fé présideût des États-Unis a été autorisé à porter l'armée régulière de 12,000 hommes à 50,000 hommes, lorsque, suivant son jugement^ les besoins du pays l'exigeraient.
Aussi est-ce d'après ces prévisions que l'armée à feçu une organisation qui permet, avec les mêmes cadres, de doubler promptement son elTêctif.
Le corps des officiers aniéricains, q;uoiqùe pfeu nombreux, est remarquable par son instruction ùiilitiaïrè, soû caractère moral, son esprit de discipliné, son séri-
timent d'honneur et son patriotisme ; il est entièrement côiiiposé d'frômmes qui sortent de Têcolé natio-. nale milifâire de West-Poiht (voir la description de cette école, administration, étudies, etc., dans l*ôu- <^rage précédemment cité) ; attachés par conséquent âilà vie lûilitàire par goût et non piar besoin ou comme fes-
source unique que leur offre la société, ils partagent toutes les passions que celte carrière fait naître dans un pays où les postes avancés qu'occupent les Ëtats-^ Unis sur leur frontière de terre, au nliïieu des nations indigènes, présentent toujours une activité, un intérêt, des hasards qui font le charme et constituent l'essence de la vie militaire. Ils prennent donc un esprit à eux ; ils appartiennent à une même famille, soumis aux mêmes dangers, aux mêmes privations, aux mêmes joies; vivant des mêmes espérances, leur dévouement à la patrie ne trouve en eux d'autres émotions rivales que celles de leur respect pour la loi civile qui constitue le bonheur, la prospérité, la grandeur de leur commune patrie.
Mais ce qui distingue particulièrement l'officier américain, c'est qu'en entrant dans l'armée il ne rompt pas entièrement tous les liens qui l'attachaient à ïa vie civile. Dans *le fait, il n'en sort même pas pour toujours; car souvent, après quelques années de service militaire, il trouve un certain intérêts y rentrer. Je ne sais combien d'officiers, mes anciens compagnons d'armes en Amérique, j'ai vus rentrer ainsi dans la vie civile active. Ce n'était point par dégoût ou par lassitude que ces hommes quittaient le service militaire; c'était pour défendre de nouveaux îxrtérêts dans les luttes législatives, ou pour satisfaire des vues ambitieuses que la carrière civile seule ]()fouvaîl seconder. Mais toujours, et dans tous ces cas, l-arinée était sûre de trouver dan^ ses ancrets rii^ihbres les tu^èibes téiaoïgnagès d'intérêt et d'estime dont ils
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avaient puisé les sentiments à la même source, celle de la famille militaire.
L'officier américain ne croit pas avoir pris pied dans une sphère supérieure à celle qu'il occupait au sein de la société civile en gagnant ses grades dans Tarmée; car quoiqu'il reçoive directement du président, avec l'assentiment du sénat, son diplôme, qui peut lui être retiré au bon plaisir du chef de l'État, il n'ignore pas néanmoins qu'au-dessus de la volonté du président se trouve la volonté nationale formulée par des élections qui exercent un contrôle direct sur toutes les branches et les services administratifs, et que ce même chef de l'État est soumis comme luimême à la loi suprême du pays, celle du suffrage.
Le sentiment qui anime alors l'officier américain, c'est que son rang, comme membre d'un corps discipliné et sur lequel la société a constamment ses regards fixés, lui impose une conduite plus sévère, plus digne, en quelque façon; l'uniforme qu'il porte, de même que l'habit austère de l'homme d'église, donne à celui qui en est revêtu un cachet, un dehors particuliers.
Du reste, la position de l'officier américain est assurée ; et comme le grade confère peu d'avantages, jen compensation, le législateur américain a trouvé juste d'en assurer la jouissance à celui qui l'occupe. Ainsi l'officier reste sur les cadres effectifs de Tarmée tant qu'il conserve ses facultés ; car, aux États-Unis,
on ne connaît pas plus le principe des retraites pour
les services militaires que pour les services civils :
les officiers américains conservent donc leur emploi et les émoluments qui y sont attachés jusqu'à la fin de leur carrière. On pourvoit généreusement aux besoins des officiers ou soldats devenus invalides au service dé l'État. (Voyez à ce sujet mon dernier ouvrage.)
L'armée américaine n'a point à redouter l'influence d'une longue paix sur les habitudes de corps et d'esprit de ses officiers, car leur vie militaire se passe dans un service très-actif, qui les rend très-propres à la guerre ; accoutumés à de longues marches, sous les divers climats de leur immense pays, toujours tenus en haleine par un ennemi agile et vigilant sur la frontière où ils passent les trois quarts de leur vie, ils conservent le goût des armes, de l'activité et des hasards qui s'y rattachent.
Mais un des vices les plus marquants de Torganisalion de l'armée américaine, c'est que par le mode d'enrôlement mis en usage, elle se recrute en général d'hommes qui, comme travailleurs ou engagés intelligents, auraient pu gagner, dans la vie civile, un salaire beaucoup plus élevé que celui que leur assure le service militaire ; il faut donc, en général, que ces hommes soient entachés d'une infériorité morale qui les rend peu propres à une vie utile et laborieuse. Par suite, on est obligé de racheter par la sévérité de la discipline ce qui manque par les mœurs et la composition même des soldats; aussi, ce qui aurait peutêtre droit d'étonner, c'est qu'il n'y a pas de troupes dont l'aspect et la physionomie inerte et impassible
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Côhtraste plus singulièrement avec le caractère national.
L'adoption de la loi de conscription ferait raison de tie vice et de cette anomalie entre les mœurs militaires et civiles des Américains, et il est à regretter que les mœurs américaines, leur esprit d'indépendance, la juste appréciation qu'ils donnent au temps et à ce qu'il peut rapporter lorsqu'ils sont entièrement libres de leur action, s'opposent à la réalisation d'un engigeiïient militaire de quelque durée.
L'Américain ne consent à se départir de cette règle générale de toute sa vie que dans le cas où la patrie en danger fait appel à toute son énergie ; dans ce cas, il sait prendre sa place dans les rangs de l'armée el Su'ppléel' par sa rare activité, son intelligence, son impétuosité^ à ce qui lui manque en discipline.
Un autre vice non moins marquant de la composilion de l'armée américaine, c'est celui qui isole cotnplétement le corps de sous-officiers du corps des oifficiers. Cet état de choses, emprunté des Anglais, tt*esl point reconnu, il est vrai, parles lois qui régisseirt raVahceilneùt dans l'armée américaine'; mais ropinioU, rhabîtuâe, qui souvent sont plus fortes que les lois, élèvent uiie barrière insurmontable entre le sotisofficier et l'officier. iLe corps des sous-officiers occtipe ixne position inerte entre le soldat et l'officier, il scfrt d'intermédiaire aux rapports que les besoins da service exigent.
Je rappellerai toutefois que l'armée régulière joue \ih tlrës-^aible rôle dans l'organisation politique ê^
Ëtat$-tlnis; en iemps de paix, son occupation se
réduit à vivre échelonnée sur la frontière cie Tinté-
' ' ' rieur pour veiller à la protection dés avant-postes et
maintenir les fortifications de la côte en bon état d'entretien.
Ainsi la plus grande partie de ces troupes vit entièrement en dehors de la société américaine ; cependant, comme la garde des arsenaux militaires est conférée à des troupes fédérales, il en résulte que des iiommes soumis à la loi martiale vivent près des villes et au milieu de la société où la loi civile seule est en vigueur. Ce rapport entre le civil et le militaire est toujours sans inconvénient, tout est prévu : la loi commune pour tout le monde, la loi martiale pour les troupes fédérales dans la juridiction même et dans les limites de la propriété nationale.
Ainsi rien ne s'oppose à ce que l'armée ou une partie de l'armée ne puisse résider dans le lieu où se tient le congrès, ou dans les villes où siège la législature de chaque État : car les États-Unis ont une faible garnison préposée à la garde d'un arsenal militaire dans Washington même, ils en ont une pareillement à Francfort près de Philadelphie, et qui fait aujourd'hui partie de cette ville par suite -de l'accroissement de la population de ses faubourgs. JEnfin, à New-York, à la Nouvelle-Orléans, des troupes fédérales sont pareillement casernées dans des propiriéi^és nationales.
Mais jamais, aux États-Unis, Jin corps de troupes quelconque ne pourrait s'arrêter -ou camper sur un terrain relevant de la juridiction d'une ville ou d'un
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État particulier^ sans en avoir préalablemeat reçu la permission des autorités civiles compétentes.
En résumé, on peut établir en principe que jusqu'ici les États - Unis ni aucuns États particuliers n'ont éprouvé la nécessité de passer des lois répressives d'aucun despotisme militaire.
Aux États-Unis tout citoyen est armé et comprend qu'il est le gardien de ses droits personnels contre toute tentative ou agression d'un ennemi du dehors. Mais, lorsqu'il est appelé à la défense de ses droits comme citoyen, la seule arme dont alors il croit devoir faire usage, c'est celle du suffrage.