‹ De la pustule maligne, ou, Nouvel exposé des phénomènes observés pendant son coursChapitre 5 sur 25 · DES CAUSES DE LA PUSTULE MALIGNE · texte numérisé non relu

DES CAUSES DE LA PUSTULE MALIGNE

Le virus qui, appliqué sur la peau, cause la pustule maligne , est toujours de nature animale ; inconnu dans son essence, il n'est appréciable que par les ravages qu'il produit. Aucunes recherches n'ont encore été faites pour en apprécier la nature, aucuns moyens n'ont encore été indiqués pour le détruire dans les matières qui en sont imprégnées. Il est donc indispensable, pour compléter l'histoire de la pustule maligne et en diminuer la fréquence , de se livrer à des recherches sur cette matière. Elles seront sans doute difficiles, mais l'importance du sujet doit éloigner la crainte de s'en occuper.

Selon Chabert, tous les animaux élevés dans nos basses-cours sont exposés aux affections charbonneuses, les oiseaux aussi-bien que les quadrupèdes : c'est pendant le cours de ces affections que le virus producteur de la pustule maligne se développe. Cependant, jusqu'à ce jour, l'expérience démontre qu'il est communiqué à l'homme plus particulièrement par le bœuf, le mouton, le cheval , l'âne et le mulet.

.M= Chaussier a vu une personne attaquée de la

pustule maligne au doigt, après avoir préparé un lièvre. Thomassin rapporte l'histoire d'un homme atteint de la même affection , pour avoir écorché un loup trouvé mort dans la campagne. Ces observations constatent que le virus charbonneux peut naître également chez les herbivores et les carnivores qui vivent à l'état sauvage ou de domesticité.

On n'a jamais vu chez l'homme cette matière se former spontanément; les fréquentes blessures que Ton se fait dans les laboratoires d'anatomie causent quelquefois des accidens fort graves , mais jamais analogues à ceux provoqués par le virus carbonculeux des animaux. Il n'en est plus de même de la sérosité sanieuse qui découle d'une pustule maligne née du contact de ce virus. Thomassin rapporte « qu'en 1 763, dans le mois d'août , « un laboureur crut avoir été piqué par un insecte : « une pustule maligne ne tarda pas à se former à « la paupière avec une enflure énorme de toute la «tête. Sa femme lui perça, avec une épingle, les « petites vésicules qui couvraient la tumeur , et , «avec ses doigts imprégnés de la sérosité qui en «suintait, elle essuyait les larmes qu'elle laissait « échapper. Environ deux heures après qu'elle eut « rendu cet officieux service à son mari , elle s'a- « perçut d'une tumeur à la joue, qui fit un progrès « étonnant dans peu d'heures. L'un et l'autre gué- « rirent, mais restèrent défigurés. »

Ce fait, et un grand nombre d'autres qu'il est inutile de citer, démontrent que la pustule maligne est contagieuse. En affirmant que le virus provocateur de la pustule maligne est toujours primitivement étranger à l'homme, nous n'avons pas l'intention de nier que certaines affections gangreneuses nées spontanément chez lui ne puissent se communiquer à un autre individu. Un passage de l'ouvrage de M. Chaussier, que nous allons rapporter, prouvera tout à la fois cette possibilité, et établira suffisamment pour l'instant les caractères qui doivent distinguer la pustule maligne de l'anthrax proprement dit. « M. de Chaignebrun « visitant un malade attaqué d'une fièvre inflam- « matoire, gangreneuse et exanthématique, on lui « présenta tout à coup un bassin plein de matières « très fétides, que l'on retirait de dessous le malade ; « dès l'instant même il éprouva du malaise , un « mouvement spasmodique, et le lendemain il fut « attaqué d'un charbon à la cuisse. L'impression « s'est faite d'abord sur les organes intérieurs : latu- « meur gangreneuse n'a été qu'une éruption secon- « daire , ce qui est bien différent de la pustule « maligne , qui n'est pas l'effet d'une dépravation ce intérieure des humeurs, mais dont la cause est « toujours locale et externe. »

Les maladies qui favorisent la formation du virus chez les animaux, dont nous avons fait l'énumération en suivant l'ordre de leur plus grande

susceptibilité à le communiquer, sont, comme nous l'avons déjà dit , les tumeurs charbonneuses essentielles ousymptomatiques; de plus, certaines inflammations vives et promptement mortelles des voies digestives et de leurs annexes sans éruption à la peau. Cette dernière affection, désignée par Chabert sous le nom de fièvre charbonneuse, est connue en Brie sous celui de sang de rate; enfin il peut encore être déterminé par des marches forcées, des travaux excessifs, surtout pendant les grandes chaleurs, et sans altérations pathologiques sensibles, ou au moins suffisamment observées.

Les causes des maladies charbonneuses sont externes ou internes, communes à toutes les espèces , ou propres à chacune d'elles. Il faut ranger dans la première classe les piqûres d'insectes ; clans la seconde, l'eau croupie et bourbeuse; dans la troisième , pour les herbivores , des fourrages rouilles, des pâturages marécageux desséchés par l'action d'un soleil brûlant, et contenant un grand nombre d'insectes vivans ou morts, ou beaucoup de plantes acres et irritantes; pour les carnivores, on trouve encore une cause puissante d'infection dans les chairs d'animaux morts de maladie, qu'on laisse pourrir à la surface du sol.

Parmi les causes qui viennent d'être énumérées, il en est qui méritent une discussion particulière à laquelle nous allons nous livrer.

Nous pensons que l'humidité d'un pays, entretenue par des montagnes élevées, n'est pas une circonstance suffisante pour produire à elle seule les maladies charbonneuses , et c'est avec raison que Thomassin s'élève contre cette assertion émise par Ghambon. Ce premier dit positivement que la pustule maligne est fort rare aux environs de Besançon, sur les bords du Doubs coulant dans une prairie basse et garantie par des montagnes fort élevées , tandis qu'elle est commune dans l'espace compris entre Dijon, Dole et Châlons-sur- Saône, pays plat balayé par tous les vents de la contrée.

Nos remarques particulières confirment celles de Thomassin ; c'est ainsi que nous avons trouvé la pustule maligne beaucoup plus rarement dans les villages qui bordent le grand Morin, petite rivière serpentant dans une prairie couverte d'arbres, toujours fraîche, rarement submergée , promptement abandonnée par les eaux, garantie des vents du nord, plus ouverte à ceux du sud et de l'ouest; tandis qu'elle est fréquente sur les plateaux élevés qui bordent le vallon que nous venons de décrire. Cependant l'air de ces parages est habituellement plus sec , plus rarement chargé de brouillards; mais les prairies situées dans les parties les plus basses, ne sont arrosées que par les eaux qui découlent des terrains plus élevés : ce liquide ainsi accumulé ne trouvant pas d'issues, ne

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peut balayer le sol comme le fait une rivière; il y séjourne donc long-temps , ne pouvant se dissiper que par l'évaporation et l'absorption lente du terrain. Mais quand les grandes chaleurs arrivent, toute l'humidité , en quelque sorte accidentelle , est remplacée par une grande sécheresse , la terre se gerce profondément , se couvre d'un grand nombre de sauterelles; au retour des pluies, ces animaux noyés pourrissent sur la place : aussi la pustule maligne y devient -elle beaucoup plus commune dans les mois d'octobre, novembre et janvier.

Ces insectes aiment les lieux chauds et secs. On a remarqué qu'ils sont aussi rares dans les prairies habituellement humides, qu'ils sont nombreux dans celles qui se dessèchent complètement.

Les sauterelles, surtout quand elles sont mortes, sont fort nuisibles aux animaux qui les mangent avec l'herbe dont elles sont recouvertes. Les hommes qui parcqurent les déserts de l'Afrique , où la chaleur est si forte, l'eau si rare , et ces insectes si nombreux, ont appris à connaître, par leur propre expérience , les dangers auxquels expose l'eau des puits chargée de leurs cadavres. Aussi préfèrent-ils supporter la soif dévorante qui les accable que de l'étancher dans ces sources empoisonnées.

Comme dans tous les points de la France on trouve des pâturages humides > des fourrages

rouilles , et que cependant la pustule maligne est plus particulièrement l'apanage de certaines régions de ce vaste territoire ; en outre , comme il est démontré que beaucoup de personnes en sont atteintes sans avoir touché aux substances susceptibles de l'inoculer, Fournier et Maret, de Dijon, ont cru devoir l'attribuer à la piqûre d'un insecte particulier, mais encore inconnu.

Cette idée , qui mérite de fixer l'attention des médecins, recevra un commencement de démonstration par la remarque de maître Jean , qui observe que le charbon des paupières attaque particulièrement les moissonneurs qui se reposent sur la terre. Nous joindrons à ce fait, peu concluant à la vérité , une observation plus positive que nous avons faite sur une bouchère de Coulommiers , et dont les détails seront rapportés dans un autre chapitre ; cette malade éprouva des accidens fort analogues à la pustule maligne , effets de la morsure d'un tique , sorte d'insecte* qui s'attache souvent aux bestiaux. Enfin un passage que nous avons extrait du Journal des Débats du 28 septembre 1827, va donner plus de force aux raisons que nous venons d'exposer. « Un petit insecte ou ver, c< dont on a mis long-temps en doute l'existence, « quoique Linné en ait fait mention dans les Nou- « veaux actes de la Société royale dUpsal, comme « existant dans les contrées marécageuses et sep- « tentrionales de la Bothnie , a paru aussi cet été

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« dans le nord de la Livonie. Il est si petit qu'à « peine on peut l'apercevoir à la vue simple.

« Pendant les grandes chaleurs il tombe de l'air « sur les hommes ,. et sa piqûre cause une tumeur «qui devient bientôt mortelle, si l'on n'y. porte « pas promptement remède. » (Feuille allem. )

Quoi qu'il en soit de la question qui vient de nous occuper, il est démontré de nos jours que tout insecte peut devenir une cause d'infection quand il se pose sur l'homme après avoir touché aux animaux malades, à leurs excrémens ou à leurs cadavres. Nous possédons une preuve évidente de ce mode d'inoculation sur la personne d'un charpentier de Coulommiers , uniquement parce que des tanneurs avaient déposé des peaux à quinze ou vingt pas de sa maison. Les mouches de toute espèce sont des moyens de transport le plus ordinaires du virus. A en croire Thomasstii, l'abeille peut aussi bien l'inoculer que la guêpe carnassière ; il confirme cette assertion générale par l'histoire d'une jeune femme qui , en prenant le miel de ces insectes précieux, fut piquée le iL\ février 1777. Il se forma un tubercule peu volumineux, mais sensible, qui ne prit le caractère charbonneux que le 28 , et qui fit un ravage considérable.

Nous venons de faire connaître l'état actuel de la science sur les causes de la pustule maligne. Examinons maintenant le virus charbonneux en

lui-même, ainsi que son mode d'action sur l'économie.

Le virus charbonneux né chez les animaux vivans conserve ses funestes propriétés après leur mort; il réside, sans exception, dans toutes les parties solides ou liquides qui les constituent (i). Il infecte l'air qu'ils respirent, ce qui démontre qu'il est volatil ; il se trouve encore dans toutes les humeurs circulantes, comme le sang, ou sécrétées, comme la salive et les mucosités du rectum , ce qui ne laisse pas de doute sur sa solubilité; enfin , selon les remarques de Fournier et de M. le professeur Boyer, cette matière possède encore une grande fixité qui la fait résister aux lavages des laines , à leur longue exposition à l'air, et quelquefois à toutes les opérations des tanneurs et des mégissiers , phénomène qui explique pourquoi les cordonniers et autres ouvriers de ce genre sont encore exposés à contracter la pustule maligne.

L'observation de la femme qui a été atteinte tout à coup de la pustule maligne en pansant son mari ; une autre de Morand , renfermée dans les Mémoires de V Académie des Sciences pour l'année

(i) M. Cruel, officier de santé très distingué, nous a dit avoir traité un homme qui avait contracté la pustule maligne en écorchant un veau venu mort quelque temps avant la parturition naturelle; mais il reste à savoir si la matière vénéneuse était en lui ou simplement déposée à sa surface.

1767, et une de Duhamel que nous allons mettre incessamment sous les yeux du lecteur , établissent que l'activité du virus est d'autant plus grande que les matières qui le renferment possèdent encore la chaleur que leur a donnée la vie. D'autres circonstances étrangères à sa nature peuvent en accélérer ou retarder l'effet au point de le rendre sensible en peu d'heures , ou le laisser latent pendant huit jours. On ne peut expliquer cette variation que par la quantité plus ou moins grande du virus déposé sur Tépiderme , que par l'épaisseur variée de celui-ci , que par les lavages plus ou moins complets employés pour l'enlever , et enfin que par le mode d'inoculation favorisée par une blessure déjà existante ou par l'action d'un corps aigu pénétrant dans les chairs à une plus ou moins grande profondeur.

On aurait lieu d'être fort étonné de voir quela chair des animaux, dont l'application à la peau est si dangereuse, pût être mangée impunément, si on ignorait que le venin de la vipère, dont l'activité est si vive quand il est introduit dans une plaie , devient nul quand il est ingéré dans l'estomac.

Cependant les remarques de Fournier sur les causes du charbon du Languedoc , et l'observation de Coillot. médecin à Montbazon, démontrent qu'il ne faut pas se fier à ce perfide aliment.

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Observations de Duhamel.

« En 1737, il arriva chez un aubergiste de Pi- « thiviers, en Gâtinais, un troupeau de bœufs qui « venaient du Limousin . et que Ton conduisait à « Paris. Un des bœufs, pesant à peu près 800 liv. , « ne pouvait suivre les autres ; les toucheurs con- « sultèrent le marchand et des bouchers , qui tous «jugèrent qu'il était impossible que le bœuf suivît « la bande , et qu'il était attaqué du mal à boutin* « Sur-le-champ il fut vendu à un boucher qui ence voya son garçon pour le tuer et l'habiller. Ce « garçon tua le bœuf dans l'auberge même , et le « coupa par morceaux. Ayant mis son couteau « dans sa bouche pendant quelques minutes de ce son opération , quelques heures après sa langue ce s'épaissit ; il sentit un serrement de poitrine avec ce difficulté de respirer; son corps se couvrit de ce pustules noirâtres , et il mourut le quatrième ce jour d'une gangrène générale. L'aubergiste ayant ce été piqué au milieu de la paume de la main gaua che par un os du même bœuf, au bout de quelce ques heures il s'éleva une tumeur livide à l'enee droit piqué, le bras tomba en sphacèle, et il mouce rut au bout de sept jours. Sa femme reçut du sang ce de cet animal sur la partie externe de la main ; « cette partie devint enflammée et fort tendue; il « s'y déclara une tumeur dont la malade eut peine

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n à guérir. La servante de l'auberge ayant passé « sous la fressure du bœuf qu'on venait de sus- « pendre toute chaude, en reçut quelques gouttes « de sang sur la joue droite ; il lui survint une « grande inflammation avec enflure considérable, « qui se termina par une tumeur noire ; cette fille « est guérie , mais est restée défigurée. »

« Voilà, ajoute Duhamel, les funestes effets de « cette contagion ; cependant toute la viande du « bœuf fut vendue , principalement en bonnes « maisons. Plus de cent personnes en ont mangé « rôtie ou bouillie ; elle était fort bonne , et per- « sonne n'en a ressenti la plus légère incommo- « dite. »

Observation de Coillot.

« Deux frères , une sœur et une autre femme « du village de Besnans furent très promptement « attaqués du charbon malin après avoir dépouillé « une vache morte de cette maladie ; ils furent « tous très en danger , mais aucun n'est péri. Un « troisième frère, nouvellement retiré du service « dans le corps des gardes françaises , ne craignit « pas de faire usage de la viande de cette vache ; « il s'en prépara un poison qui le fit périr avec « une promptitude étonnante , et avec des symp- « tomes qui annonçaient qu'il était attaqué d'une « violente inflammation de l'estomac. »

Le virus charbonneux que nous venons d'étu-

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dier dans ses causes, dans ses propriétés et dans ses moyens de transport, peut pénétrer dans l'homme par les voies respiratories , digestives et par la peau. Le premier mode d'introduction est démontré par une observation de Raudot, qui annonce « qu'un chamoiseur de Dijon ayant acheté « à bas prix plusieurs peaux de bœufs morts depuis « quelque temps d'une maladie charbonneuse , « s'occupa à les battre et à Les ranger dans son «atelier; mais peu de jours après il fut attaqué « d'une fièvre très grave qui se termina par une « éruption de taches gangreneuses en différentes « parties du corps , et particulièrement aux parte ties génitales. »

Les accidens arrivés au garçon boucher qui a tué le bœuf de Pithiviers, et ceux survenus au garde-française démontrent les effets du virus quand il est introduit dans la bouche ou dans l'estomac.

Son action sur la peau, qui sera plus particulièrement examinée par la suite, peut varier selon qu'il est appliqué sur une grande surface ou sur un point très circonscrit. Une observation de Chabert va venir confirmer cette assertion : « Un «homme ayant fait l'ouverture d'un bœuf mort « du charbon ? porta ses mains teintes de sang à «son visage, qui était naturellement couvert de « boutons. Le frisson et les maux de cœur , les « syncopes et la mort suivirent de près le contact

«du sang de cet animal, apposé sur des parties « très disposées à en recevoir l'impression. »

Toutes ces éruptions , effet de l'introduction du virus dans l'économie, ne sont pas la pustule maligne ; il ne faut admettre pour telle que celle qui résulte de l'action externe , locale et primitivement peu étendue de cette matière qui pénètre successivement l'épiderme, le corps muqueux , la peau et le tissu cellulaire , et s'annonce par une série de phénomènes qui seront indiqués par la suite.

Pour n'avoir pas bien distingué la pustule maligne de l'anthrax proprement dit , on est tombé dans une erreur grave qui n'a pas été combattue par tous les auteurs qui ont écrit ex professo sur cette matière. Si Thomassin et M. Chaussier ont su l'éviter, Chambon n'a pas eu ce bonheur. Nous allons l'indiquer et la combattre , moins pour *la faire abandonner , puisqu'elle n'est plus admise , que pour ne rien laisser ignorer, et nous conduire à une théorie propre à donner une idée satisfaisante des phénomènes de la pustule maligne , $Jt faire renoncer à des médicamens encore usités , quoique provenant évidemment des idées contre lesquelles nous voulons nous élever.

On a considéré , dans l'inoculation du virus charbonneux, d'abord son action locale, qui ne peut être contestée , et son absorption dans toute l'économie comme cause des accidens généraux ;

mais tout semble se réunir pour renverser cette hypothèse. En effet, s'il en était ainsi, elle serait précédée de symptômes particuliers , comme on le voit dans le charbon du Languedoc, suite évidente d'une matière vénéneuse introduite dans l'estomac. Il est d'observation, au contraire, qu'ils ne se manifestent que quand la tumeur est assez étendue et assez douloureuse pour émouvoir toute l'économie, comme pourrait faire un simple flegmon ; que tant qu'elle reste petite, en suivant d'ailleurs la marche ordinaire, le malade peut continuer ses occupations sans se douter qu'il porte le germe d'une maladie aussi sérieuse*

Le cultivateur propriétaire de la ferme du Bois- Gauthier, dont nous allons rapporter très succinctement l'histoire, le démontrera :

En 1820, au mois droctobre , ce malade , âgé de cinquante ans, d'une constitution sèche et bilieuse, éprouva une démangeaison très vive occasionnée par un petit bouton à l'angle de la mâchoire. Il se gratte , il s'écorche, mais continue de du se livrer à ses occupations ordinaires , n'éprouvant d'autre malaise que celui qui vient d'être indiqué.

Il est fort probable que nous aurions ignoré son affection, s'il ne nous eût fait appeler pour saigner son fils atteint, dans le même moment, d'une fièvre intermittente. Profitant de l'occasion, il nous montra sa tumeur, qui présentait à son

centre une petite esearre de la grandeur d'Une pièce de quinze sous , en partie détachée , et encore environnée de la bouffissure qui cerne Ta- , réole vésieulaire. Le malade fut pansé avec de la charpie sèche y et la guérison en fut très rapide.

Pour lever toute espèce de doute à cet égard, nous dirons encore que \ quand la tumeur est fort étendue et accompagnée d'accidens attribués au virus circulant dans le sang ou autres humeurs -, on peut les faire cesser tout à coup en diminuant l'engorgement et la douleur par une simple application de sangsues, ce qui n'aurait certainement pas lieu s'ils étaient l'effet d'un virus introduit dans les liquides et les tissus. Notre intention n'est pas cependant d'affirmer d'une manière absolue que le sang et les autres humeurs ne puissent éprouver des altérations dans le cours de la pustule maligne; mais si ce phénomène a lieu, nous le répétons, ce n'est pas à l'absorption du virus , dont L'action est toujours bornée à la partie où il est appliqué, mais au trouble de la circulation, à l'exaltation de la sensibilité et à un dérangement de la nutrition, etc., qu'il faut l'attribuer.

Enfin , en admettant comme certain le fait que nous discutons , le virus aurait peu d'influence sur la marche de la pustule maligne , puisqu'encore une fois le calme succède à la destruction des accidens locaux.

Il est fâcheux de ne pouvoir préciser ce que se-

rait devenu le bœuf qui fait le sujet de l'observation de Duhamel, si, au lieu de le tuer, on l'eût laissé se reposer, et soumis à un régime rafraîchissant. On peut cependant présumer que l'animal se serait rétabli, et qu'on aurait évité les accidens funestes qui ont été la suite de sa mort précipitée.

Cette conjecture est confirmée par de nombreuses observations de bergers atteints de la pustule maligne après avoir reçu du sang de moutons qu'ils avaient saignés , et qui ont été souvent guéris tout à coup de leurs maladies par ce genre de secours.

C'est de la théorie vicieuse de l'absorption que découle le traitement par extirpation , dont les douleurs , l'incertitude et les dangers vont ajouter un nouveau degré de force aux raisonnemens qui viennent d'être faits. On a pensé que par cette opération il était possible de changer en une plaie simple une tumeur faite pour inspirer de vives inquiétudes; mais l'expérience, véritable pierre de touche du médecin, a prouvé que la cautérisation qui laisse l'escarre en rapport avec les parties vives , circonstance favorable à l'introduction du virus dans l'économie , était cependant beaucoup plus sûre , et que le dégorgement local, qui conserve les mêmes conditions, possède aussi les mêmes avantages.

En attendant que la suite de cet ouvrage vienne ajouter à tout ce qui vient d'être dit , rapportons

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une histoire de pustule maligne extraite de l'ouvrage de Thomassin, traitée par cette méthode cruelle et dangereuse.

« En 1765, dans le mois d'août ou de septem- « bre , j'accompagnai un chirurgien auprès d'une « femme attaquée de la pustule maligne sur Pé- « paule droite , près du cou. La gangrène était déjà «fort étendue, et l'escarre avait au moins la lar- « geur d un écu de trois livres. La bouffissure était « très étendue et très considérable. Le chirurgien « attaqua cette tumeur avec le bistouri, emporta « tout ce qui était sphacelé sans en laisser la plus « petite portion. Il y eut une grande effusion de «sang, et l'opération fut longue et douloureuse. « Le chirurgien s'applaudissait, et je le croyaisdans « les règles de la plus saine pratique ; selon nous ., « tout ce qui était altéré par le levain charbonneux « étant emporté , cette femme devait être hors de « tout danger. Mais quel fut notre étonnement « lorsque le lendemain nous vîmes que les chairs « si rouges la veille étaient devenues entièrement « livides, et que les tégumens de la circonférence « du large délabrement que nous avions fait étaient « noirs et chargés de phlyetènes. Nouvelle extirpa- « tion jusqu'au vif, nouvelles douleurs, nouvelle « effusion de sang; le troisième jour, ce fut pis « encore : la gangrène s'étendait jusqu'aux lombes. « Le chirurgien ne se découragea point; il extirpa ; « l'hémorrhagie fut considérable ; il fallut beau-

a coup de tamponnage et une compression forte « pour l'arrêter ; mais , malgré nos précautions , « elle se renouvela pendant la nuit , et la malade « mourut. Nous n avions pas négligé les remèdes a internes , les cordiaux , les antiseptiques ; peu t- « être eurent-ils quelque part à V abondance de « Vhémorrhagie. Ce mauvais succès des extirpa- « tions violentes ne me dessilla point les yeux, tant « ont d'empire les préjugés de l'éducation. Je me « trouvai moi-même quelque temps après dans une « circonstance semblable , au sujet d'un homme « qui avait un charbon à l'avant-bras. J'extirpai , « j'emportai jusqu'au vif, et cela avec d'autant plus « d'assurance , que la lecture des auteurs m'avait « encore affermi dans cette pratique. Mes extirpa- « tions n'eurent pas plus de succès que chez la « femme de l'observation précédente ; la gangrène « allait toujours en augmentant; je cessai sans trop « savoir où cela me mènerait ; je me bornai alors « à de légères scarifications, et j'appliquai un appâte reil chargé de médicamens anti-septiques. Je vis, « au premier pansement , les bons effets du menace gement que j'avais eu pour cette gangrène qui « n'avait fait que très peu de progrès , et qui an- « nonçait vouloir se borner. En effet , l'escarre se « détacha dans la suite , et le malade guérit parce faitement. »

Thomassin explique le gonflement quelquefois énorme qui accompagne la pustule maligne par

Fescarre située à son centre, qui, n'étant plus pénétrable , devient un corps obstruant pour tous les vaisseaux qui s'y rendent. Cette explication mécanique ne nous paraît pas heureuse. En effet , si les choses se passaient ainsi, le gonflement serait toujours à peu près le même dans toutes les pustules malignes , et l'observation prouve le contraire. On trouve encore une preuve de la fausseté de cette explication dans l'escarre qui résulte de l'application de la pierre à cautère qui n'est pas plus pénétrable que celle de la pustule maligne , et qu'on ne voit jamais déterminer un gonflement semblable.

Disons plutôt qu'il faut l'attribuer au mode d'irritation qui, dans l'origine , n'étant qu'une simple démangeaison bornée à un point très circonscrit \ explique la lenteur* des premiers momens de la maladie, et qui, par la suite, devenant plus étendue et plus vive , donne la raison du gonflement énorme susceptible de tuer le malade en quelques heures.

Si , pendant ce moment de fougue , on parvient à détruire la douleur à l'aide d'un caustique qui n'a d'autre objet que de compléter la désorganisation de la partie et d'anéantir la sensibilité morbide qu'elle possède encore , on voit bientôt le calme succéder à l'orage, quoique l'escarre rendue plus dure et plus sèche continue à boucher l'extrémité des vaisseaux qui y arrivent. Enfin , cette

explication mécanique est encore victorieusement réfutée par les mauvais effets de l'extirpation , qui laisse cependant l'ouverture des vaisseaux libre et béante , et qu'on ne peut attribuer qu'à la douleur de l'incision ajoutée à celle propre à la tumeur, et en aucune manière à l'hémorrhagie, puisque des sangsues posées sur elle détruisent presque instantanément la douleur, déterminent une détente salutaire, et calment de même les accidens généraux , et ceux plus dangereux encore qui résultent de l'influence de la pustule maligne sur les organes qui peuvent être placés dans son voisinage. Nous désirons que cette dernière remarque, qui terminera ce Chapitre, achève de démontrer que la pustule maligne est une maladie irrita tive ; que la gangrène qui en est l'inévitable résultat n'est pas le fruit d'une atonie radicale ; que les accidens généraux qui peuvent l'accompagner ne sont pas le produit d'un virus circulant avec les humeurs, mais l'effet d'une grande surface gonflée, très douloureuse , et que son traitement doit être désormais fondé sur la grande loi de l'irritation qui régit en toute occasion la matière vivante.

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