DES MOYENS PROPRES A ÉVITER LA PUSTULE MALIGNE
Dans le Chapitre précédent, nous avons, autant que l'état de la science a pu le permettre, indiqué les causes et les propriétés du virus charbonneux: on verra dans celui-ci que cette étude n'a pas été dictée par une vaine curiosité ; qu'elle fournit les moyens d'éviter sa création, d'éluder ses effets et de les bien traiter quand on a pu les prévenir.
On doit déjà présumer, par tout ce qui a été dit, que la pustule maligne peut attaquer indistinctement tous les hommes et à tous les âges de la vie , mais que cependant elle doit particulièrement affecter ceux qui soignent les animaux ou qui touchent à leurs débris ; de ce nombre sont les cultivateurs, les vétérinaires, les bergers, les bouchers , les tanneurs, les mégissiers, les marchands de laine, les cardeurs, les cordonniers, etc.
Pour éviter la pustule maligne , trois moyens se présentent d'abord à l'esprit. Le premier est de s'opposer, autant que possible, à la formation du virus charbonneux; le second est d'éviter le contact des matières qui en sont infectées; le troisième, enfin, est d'anéantir son action sur la peau
quand les deux premiers genres de secours ont été négligés ou impraticables.
Des moyens propres à éviter la formation du virus charbonneux.
S'il est facile de dire qu'il ne faut pas conduire les animaux dans des pâturages couverts de vase et d'insectes , de ne pas leur donner de fourrages rouilles, de ne pas les abreuver d'eau croupie, de ne pas les exténuer par un travail forcé , souvent rien de plus difficile que de mettre c#s avis à exécution ; en effet, est-il possible de changer complètement la nature du sol et de le purger entièrement des matières nuisibles qui en souillent la surface? La fortune trop souvent exiguë des gens de la campagne ne s'oppose-t-elle pas à ce qu'ils remplacent leurs fourrages altérés? enfin des pluies fréquentes dans le moment des récoltes, ou la pénurie de bêtes de trait , n'exigent-elles pas un travail moins régulier et plus accablant? Quel remède peut-on donc apporter à cette série de difficultés? Il faut séparer l'impossible du difficile, et indiquer les mesures facilement praticables.
Des Prairies.
Nous avons déjà dit que toutes les affections charbonneuses sont fréquentes chez les animaux qui paissent dans des prairies basses et maréca-
geuses, alternativement inondées et desséchées par un soleil ardent ; elles sont , selon Chabert y enzootiques dans celles qui abondent en renoncules, laiches et queues de cheval , etc. On ne peut espérer d'arracher une à une ces plantes nuisibles; mais il est possible, par des saignées faites à propos , de donner écoulement aux eaux stagnantes , et de changer par ce simple procédé un marais infect en une prairie abondante et salubre. Si, au contraire, la prairie est inclinée, brûlante, mais dominée par un terrain étendu, et qu'il soit possible de réunir dans sa partie la plus élevée les eaux pluviales , elles seront d'une grande ressource pour faire des arrosemens qui en doubleront la récolte tout en s'opposant à la multiplication des insectes que nous avons reconnus être une cause puissante d'infection. A ces mesures générales, absolument indispensables à la santé des bestiaux, et secondairement à celle des hommes, il faudra associer certains engrais qui concourent aussi à améliorer la nature des produits.
Nous n'en dirons pas davantage sur ce point ? qui est du domaine exclusif de l'agriculture. Nous avons cru cependant devoir le toucher légèrement, pour fixer l'attention des médecins et de toutes les personnes instruites qui habitent les campagnes, et les inviter à faire profiter de leurs lumières les populations ignorantes et routinières qui les environnent.
3o T)E LA PUSTULE
Des Fourrages.
Toutes choses égales, les fourrages les plus sains sont ceux qui ont été récoltés par un temps sec et chaud qui leur conserve leur couleur verte et leur odeur agréable. Si, au contraire, ils ont été mouillés et séchés plusieurs fois, ils deviennent jaunes, inodores, et provoquent moins l'appétit des animaux. Mais cette altération est loin d'être aussi nuisible que celle apportée par la rouille , c'est-à-dire par le dépôt de terre produit par des inondations survenues peu de temps avant les récoltes. Cette substance introduite dans l'estomac provoque, dans un temps plus ou moins court, des inflammations internes , sources premières du charbon symptomatique.
Le parti le plus sage à prendre serait sans doute de ne pas faire manger ces fourrages; mais, dans l'impossibilité de se conformer à cette règle, il ne reste d'autre ressource que de les exposer à l'air, de les battre, et de les agiter ensuite avec une fourche pour faire tomber la poussière. Ce procédé assez facile en petit, beaucoup plus difficile dans une grande exploitation , ne peut être considéré que comme un palliatif qu'il ne faut cependant pas négliger.
Des Mares.
Pendant l'été beaucoup de villages sont privés d'eau courante, ou en sont trop éloignés pour en faire un usage habituel dans leurs besoins domestiques; ils sont donc réduits, pour abreuver leurs bestiaux, à user d'eaux de puits presque toujours insuffisantes, difficiles à se procurer, et souvent nuisibles par leur dureté ou leur extrême fraîcheur; ou de celles des mares, qui sont chaudes, croupies , situées sur un fond de vase , mélange infect de terre et d'excrémens ramenés à la surface de l'eau par les animaux qui y pénètrent.
Mais avant d'indiquer les mesures qui pourraient les rendre plus salubres, disons ce qu'on observe ordinairement à ce sujet.
Dans un village un peu étendu on rencontre cinq à six mares toutes petites, et situées dans* le voisinage des écuries et des fumiers ; elles en sont en quelque sorte les égouts : aussi l'eau qu'elles renferment est-elle d'un brun rougeâtre et d'une grande fétidité. L'homme de la campagne qui a vu dès son enfance conduire les vaches dans ces trous infects , arrivé à l'âge mûr , ne se doute pas que les mortalités de bestiaux qui le ruinent ne peuvent souvent être attribuées qu'à cette -eau malsaine qui , par une singularité remarquable , est préférée à l'eau claire par les animaux qui y sont habitués. Dans son ignorance ,
il attribue ses pertes à un sort jeté sur lui : il va au loin chercher l'homme grossier et fourbe qui doit le lever, et, comme sa religion est aussi mal établie que ses autres croyances, il fait dire des messes qui ne peuvent avoir d'effet qu'autant qu'il se sera conformé en même temps aux règles de salubrité que prescrit l'hygiène. Quand on a vécu quelque temps dans les campagnes, et qu'on en a observé les habitudes , on reste convaincu qu'une grande partie des maux qui les affligent dépendent des idées superstitieuses qui y régnent. Un homme a-t-il une ophthalmie, c'est un paysan qui la charme ; un enfant à-t-il des aphthes ou s'est-il brûlé, c'est un berger qui arrête par paroles l'une et l'autre maladie. Un autre a-t-il fait une chute douloureuse, il va consulter le rebouteur ou la rebouteuse , qui reconnaissent rarement les véritables désordres , mais qui par une sorte de compensation trouvent toujours des nerfs croisés , chevalès et tressaillis ; enfin ce même individu porte -t -il une tumeur douloureuse quelconque, il va consulter un vannier, qui reconnaît un charbon , applique son caustique , et fait naître des accidens qu'une con>duite plus éclairée aurait fait éviter.
Ces erreurs pénètrent dans les villes ; elles atteignent quelquefois des personnes qui , par leur position dans le monde et leur instruction , devraient en être exemptes. Espérons que le temps
et la réflexion leur dessilleront les yeux, qu'elles s'empresseront de rejeter des secours trompeurs , et qu'elles cesseront de donner un mauvais exemple.
Ce simple exposé général, que nous pourrions rendre beaucoup plus affligeant si nous voulions citer les accidens nombreux qui nous l'ont suggéré , prouvera la nécessité de répandre dans les campagnes l'instruction, qui doit provenir de toutes les personnes éclairées et charitables qui les habitent, mais surtout d'une bonne éducation primaire puisée dans un seul livre bien fait, rédigé avec la clarté, l'esprit et le piquant du Bon homme Richard de Franklin , contenant tout ce quejies villageois doivent savoir comme chrétiens, fils, soldats, pères, citoyens, agriculteurs, et qui, tout en leur traçant leurs devoirs dans toutes les positions sociales que nous venons d'énumérer , combattrait les préjugés, causes fréquentes de leurs malheurs et de leur misère. Mais en attendant que le gouvernement, dont l'intérêt bien entendu est de posséder une population nombreuse et raisonnable, ait pris les mesures convenables à l'exécution du voeu que nous formons , rentrons dans notre sujet, qu'on nous excusera d'avoir abandonné un moment en faveur d'une classe d'hommes qui fait la puissance et la richesse de l'État.
Nous proposons de remplacer toutes ces mares
isolées par une seule, qui sera autant que possible située dans un point central ; elle sera grande et profonde, curée tous les ans, pavée dans toute son étendue, environnée de pieux pour empêcher les animaux d'y pénétrer. On plantera dans son pourtour quelques arbres pour tempérer l'ardeur du soleil et diminuer l'évaporation ; on n'y laissera pénétrer qu'un petit nombre d'oiseaux aquatiques , qui , en se promenant à la surface de l'eau , lui communiqueront le mouvement nécessaire à la conservation de ses bonnes qualités. Une bonde placée dans la partie la plus basse laissera tomber dans une auge la quantité d'eau nécessaire pour la journée.
En se conformant à ce qui vient d'être prescrit, on aura constamment une eau claire, salubre, abondante , puissante ressource en cas d'incendie, avantage précieux que l'état actuel des choses refuse complètement.
Ce qu il faut faire pour éviter le contact des matières animales.
Quand aucun motif d'intérêt ou de profession ne rapproche des animaux malades ou morts de maladies suspectes , il est prudent de s'en éloigner, et l'autorité doit veiller avec le plus grand soin à ce que leurs cadavres soient enfouis en totalité à une profondeur suffisante pour que les chiens et
autres animaux ne puissent les ramener à la surface du sol. Par cette simple mesure de police trop négligée, la pustule maligne deviendra beaucoup plus rare ; elle ne sera plus provoquée par les insectes ; elle ne pourra plus pénétrer dans les villes , ni atteindre les tanneurs et autres ouvriers qui se recommandent par leur utilité, ainsi que par une famille nombreuse et pauvre au soutien de laquelle ils sont indispensables.
Mais cette mesure de salubrité, si utile qu'on puisse la supposer, n'étant cependant applicable qu'à la généralité des hommes , n'est plus appropriée aux personnes chargées de soigner les bestiaux. Il est donc important de chercher une méthode qui leur soit directement applicable. Nous n'en trouvons pas de plus convenable que le vêtement dont se servent les agriculteurs pour extraire le miel de leurs ruches. On conçoit qu'un masque cousu exactement à un capuchon , fixé lui-même à une blaude , que des gants impénétrables doivent s'opposer au contact des matières vénéneuses. Il est impossible de révoquer en doute que les personnes qui ont tué le bœuf de Pithiviers ou présidé à sa distribution n'auraient pas éprouvé les accidens formidables dont elles ont été les victimes, si elles avaient été vêtues de la manière que nous venons de prescrire.
Nous invitons les médecins à préconiser ce moyen peu dispendieux et entrant déjà dans les
habitudes des villageois, parce que nous avons la certitude qu'il peut diminuer le nombre des victimes , particulièrement pendant le cours des maladies épizootiques.
Des moyens propres à éviter V action du virus charbonneux quand il est appliqué sur la peau.
Si, contre notre recommandation, on a touché9 à corps découvert , aux animaux malades ou morts de maladies contagieuses ; si on a introduit la main dans leur bouche pour porter des médicamens sur les tumeurs qui peuvent exister, dans cette cavité, ou dans le rectum pour en extraire les matières durcies , au lieu de se servir à cette effet d'une curette de bois unie et graissée pour la rendre plus coulante ; si enfin on a reçu quelques gouttes de sang ou de toute autre matière sur une partie quelconque du corps, il faudra s'empresser de les enlever. L'eau froide ordinaire sera très propre à entraîner le sang; celle de savon , de chaux ou de cendres,, employée chaude, entraîne particulièrement les matières graisseuses; les lotions seront faites avec soin plusieurs fois dans la journée, et continuées pendant huit jours; on ne négligera pas les boutons qui surviendront pendant ce temps. Les cendres imbibées d'eau 9 avec lesquelles on frottera la partie
qui inspire des inquiétudes, pourront être d'une grande utilité par leur propriété alcaline et leur pénétration dans les plis de la peau, qui peuvent encore, malgré les lavages, renfermer de la matière vénéneuse. Enfin il ne faut rien négliger, parce que d'un rien de plus , d'un rien de moins , dépend tout le succès de nos soins.
Nous n'avons jamais employé , dans le cas dont il s'agit , le chlorure de chaux ou de soude ; mais tout fait espérer que cette heureuse et toute nouvelle application de la belle découverte de notre célèbre compatriote Guiton de Morveau pourra détruire le virus charbonneux, comme elle décompose les miasmes putrides qui s'échappent des matières animales en putréfaction.