CHAPITRE VI
DES MALADIES QUI ONT PLUS OU MOINS d' ANALOGIE AVEC LA PUSTULE MALIGNE.
Quand on a observé une seule fois , mais avec attention, la pustule maligne, il n'est plus possible de la méconnaître si elle est parvenue à son deuxième degré, et, à plus forte raison, à ceux qui lui succèdent.
L'erreur est plus facile quand elle n'est encore qu'un petit point rouge surmonté d'une vésicule. Pour l'éviter, il faut bien se rappeler les signes qui caractérisent son premier période, et les comparer à ceux analogues qu'on, peut trouver dans d'autres affections : c'est ce que nous allons tâcher de faire dans ce Chapitre.
'Des Piqûres de Cousin.
Comme dans la pustule maligne , il y a démangeaison vive et cuisante, petite tumeur surmontée d'une vésicule contenant une sérosité acre , qui se crève en la grattant et laisse à découvert un point dur et grisâtre. Telles sont les analogies : voyons maintenant les différences.
La tumeur provenant de la piqûre du cousin est plus saillante , et la démangeaison qui Faccom-
MALIGNE. Bî
pagne est de moins longue durée. L'inflammation qui l'entoure est plus vive, érysipélateuse, et manque d'aréole vésiculaire ; enfin on remarque ordinairement, dans le voisinage de la lésion qui vient d'être décrite ou sur d'autres parties pjus ou moins éloignées, des piqûres semblables.
Ces signes distinctifs peuvent- ils inspirer une parfaite sécurité? Nous ne le pensons pas; nous estimons au contraire qu'il est sage et prudent, dans les cas douteux , surtout si on ne conserve pas le malade sous sa main , de se comporter comme si la nature du mal était bien évidente et bien constatée. En se conformant rigoureusement à cette règle, qui n'offre aucun inconvénient, on évitera les erreurs que nous avons vu commettre , ainsi que les malheurs irréparables qui en ont été les suites. Pour ne pas laisser de doutes à ce sujet , nous répétons encore que les insectes sont un moyen fréquent de transport du virus charbonneux, et que l'action de ce virus peut fort bien suivre de près celle propre à l'animal vulnérant.
D'autres insectes que les cousins peuvent encore provoquer des accidens analogues à ceux observés dans le cours de la pustule maligne. Le fait qui confirme cette vérité a été observé sur une bouchère de Coulommiers , femme alors âgée de quarante ans , et d'un embonpoint extraordinaire. A trois heures du soir, légère démangeaison au sein gauche; la malade se gratte sans déranger son fichu
et sans en rechercher la cause. Des cuissons vives succèdent; la partie se gonfle rapidement; la malade s'inquiète, s'agite, et nous fait demander. Nous étions près d'elle à neuf heures du soir : son sein, naturellement très volumineux, était singulièrement gonflé et tendu ; l'enflure était légère, élastique, sans crépitation , fort analogue à celle observée dans la pustule maligne décrite par Bayle ; la couleur de la peau était naturelle ; le mouvement communiqué à la partie malade se conservait quelque temps, et de la même manière que celui donné à une masse de gélatine légèrement condensée. Aucun bouton , aucune dureté ne troublait la surface unie de la peau. Nous désespérions déjà de la possibilité de déterminer la cause de la maladie que nous avions sous les yeux , quand un examen plus attentif nous fit découvrir une petite fissure de trois lignes de longueur, en tout semblable à celle qui résulterait de l'application d'un coin fort aigu posé sur une substance molle. Ce ne fut qu'avec peine que nous parvînmes à en écarter les bords refoulés par le gonflement, et à saisir dans son fond un corps rond, de la grosseur d'un pois, d'une couleur grise et brillante; son extraction fit reconnaître une tique, insecte qui s'attache et adhère fortement aux bestiaux. A l'instant même de sa séparation de la partie, les douleurs et autres accidens mentionnés cessèrent, et, le lendemain, le sein avait repris son volume naturel.
Quelle aurait été la terminaison de cette maladie, qui ne ressemblait à la pustule maligne que parle gonflement élastique, étendu et incolore, qui se manifeste à son troisième période , si la cause n'avait pas été découverte ?
L'enflure aurait-elle fini par se borner? auraitelle au contraire pris plus d'accroissement? se serait -elle compliquée d'accidens nouveaux? Il nous est impossible de répondre à toutes ces questions; la seule conjecture possible à ce sujet est de penser que le même insecte situé sur un sein plus petit, plus ferme, plus élastique, produirait la même série de phénomènes, mais qu'il ne pour» rait être complètement enveloppé comme dans le cas dont il s'agit
Du Clou ou Furoncle.
Cette maladie expose moins à l'erreur que la piqûre des insectes. Comme la pustule maligne, elle s'annonce par un picotement vif à la peau, et quelquefois par une petite vésicule; mais elle en diffère en ce que la pustule maligne marche de dehors en dedans, c'est-à-dire de l'épidémie au tissu cellulaire sous -cutané, tandis que le clou procède du tissu cellulaire à la peau , et affecte une forme pointue qui ne se rencontre jamais dans la maladie à laquelle nous le comparons; enfin l'inflammation qui l'accompagne est franche, puisafive, et jamais environnée du cercle vésiculairçc
De VÈrysipèle miliaire ou pustuleux.
Cette maladie ne peut être confondue , dans le principe, avec la pustule maligne, quoiqu'elle s'annonce également par des démangeaisons vives et des vésicules pleines de sérosité; mais leur nombre est en générai plus grand; elles sont posées sur une surface enflammée, très étendue, irrégulièrement circonscrite, et, en se desséchant, elles ne laissent pas de points durs, noirs, insensibles et gangrenés.
De V Anthrax ou Charbon du Languedoc.
Nous n'avons jamais observé cette affection au lit du malade ; ce que nous allons en dire sera le fruit unique de nos lectures : la description succincte qui va en être faite sera plus particulièrement puisée dans le Mémoire de Fournier, qui, ayant habité Montpellier et Dijon , a pu également observer les tumeurs gangreneuses propres à ces deux pays, et en mieux tracer les analogies et les différences. Avant d'entrer en matière , il est utile d'observer que son travail est loin de posséder cette exactitude qui distingue si éminemment les ouvrages d'Enaux et Chaussier, et de Bayle; que, faute d'observations pratiques, il nous sera impossible de remplir les lacunes nombreuses qu'on y rencontre, et que nous ne pourrons nous livrer
à d'autres remarques qu'à celles qui découleront tout naturellement de l'exposition des faits.
Description.
Vingt-quatre heures avant l'éruption de* l'anthrax, le malade éprouve du malaise, de l'abatte* nient, une grande prostration des forces, un saisissement intérieur particulier et la crainte de la mort qui précède ou accompagne si souvent l'invasion des maladies graves.
La tumeur marche toujours avec une grande rapidité; elle est peu élevée au-dessus du niveau de la peau et s'annonce par une ou plusieurs pustules qui noircissent tout à coup, se déchirent jèt laissent échapper une matière séreiiiSte roussâtre très irritante.
La démangeaison et la cihaletàf de là partie sont de suite insupportables; la tumeur devient rapidement livide ou noire à son centre. Cette partie, déjà gangrenée, est environnée d'une inflammation intense, très rouge et luisante , d'où partent quelquefois, surtout quand latumeur s'affaisse, dès rayons violâtres, livides ou noirâtres.
La maladie, arrivée à ce point, détermine une douleur compressive semblable à celle qui résulterait de l'action toujours croissante d'un cercle de fçr chaud. Cette douleur se calme par momens pour reparaître ensuite, provoque des défaillances, des palpitations de cœur, des intermittences dans
le pouls, que Fournier attribue au levain charbonneux , mais avec plus de raison à V irritation nerveuse qui y dans les temps de rémission y laisse au cœur et aux artères la faculté de reprendre leurs lattemens ordinaires , quoique le pouls reste toujours serré et petit; remarque importante qui recevra son application par la suite. Par rapport aux causes, Fournier distingue deux espèces dranthrax : l'un vient spontanément , l'autre est communiqué.
Du Charbon spontané.
Il se déclare ordinairement pendant les grandes chaleurs; il attaque toujours les artisans, les hommes de la campagne qui se nourrissent avec de mauvais fruits, qui boivent de l'eau malsaine, qui vivent dans la malpropreté, ou qui habitent les villages situés sur les côtes sud-est du Languedoc, dans le voisinage d'étangs dont les eaux sont altérées par celles de la mer qui y affluent dans les gros temps, toutes circonstances qui le rendent très commun à Parois , à Manguio , à Villeneuve et à Miroval.
De V Anthrax par contagion.
Dans le midi de la France, les pâturages, promptement desséchés par le soleil, ne permettent pas d'y élever des vaches : la viande du mouton y est la nourriture principale. Celle de ces animaux
morts, ou sur le point de mourir du charbon ou de la clavelée , vendue à bas prix ; le contact de leur peau, de leur laine, que les lavages ou une longue exposition à l'air ne peuvent assainir ; la sérosité qui découle du charbon des hommes, sont les agens provocateurs les plus ordinaires de cette seconde espèce de charbon , qui se trouve, comme la pustule maligne, aux mains, aux bras, au visage des ouvriers, tandis que la première s'observe indistinctement sur toutes les parties du corps.
Traitement.
A ce sujet, Fournier observe qu'avant lui cette maladie inspirait la plus grande terreur; que les personnes qui en étaient atteintes, abandonnées de leurs parens et de leurs amis, périssaient misérablement; mais que, par le traitement que nous allons rapporter, il est parvenu à en guérir un très grand nombre, et à ramener la sécurité et, avec elle, les sentimens affectueux.
La saignée n'est pas convenable à cette maladie, parce que, selon notre auteur, il y a épais» sissement du sang. . >:.. . .
Les caustiques, de quelque nature qu'ils soient, doivent être bannis à jamais; il faut emporter la partie gangrenée avec l'instrument tranchant, et panser la plaie avec le mélange suivant :
% Vin blanc (mesure de Paris) i bouteille.
Gomme élémi i livre.
Résine 2 livres.
Cire jaune 1 livre.
Aristoloche ronde en poudre 1 once.
Sang-dragon commun 1 once.
Térébenthine de Venise 1 livre.
Le traitement interne consistait à faire prendre de suite quinze gouttes de l'eau du général Lamotte, dans une cuillerée de vin d'Espagne ou dans une infusion vulnéraire, à laquelle on devait encore ajouter un gros de confection aîkermès , puis donner, deux heures après, trois à quatre grains de tartre stibié : pendant l'effet de ce dernier médicament, on soutenait les forces par un léger cordial ou avec du bouillon. Enfin, si les forces étaient déprimées, si le pouls était abattu, concentré, si la fièvre existait avec redoublement, si^on présumait que des vers existaient dans les intestins, avec un fond manifeste de pourriture, on administrait le quina.
Telle est la substance du travail de Fournier sur le charbon du Languedoc. Partons de ce point pour reconnaître les analogies et les différences qui existent entre cette affection et la pustule maligne; étudions-les dans leurs causes, dans les effets de ces causes, ainsi que dans le traitement que l'expérience a démontré être le plus efficace dans chacune de ces maladies.
MALIGNE, rtg
Des Causes.
Les virus qui déterminent l'anthrax et la pustule maligne nous semblent devoir être de même nature et ne différer que par le degré d'activité; l'un et l'autre naissent dans les mêmes maladies des animaux, l'un et l'autre adhèrent également aux substances qui en sont pénétrées, et Jeurs effets sur les surfaces dermoïdes ou intestinales sont fort analogues.
Des Effets.
Le charbon, comme la pustule maligne, s'annonce par une ou plusieurs vésicules contenant également une sérosité acrimonieuse susceptible de communiquer la maladie ; si les démangeaisons, la chaleur, la douleur compressive sont plus fortes que celles de la pustule maligne , elles n'en sont pas moins de même nature ; dans l'un et l'autre cas, elles déterminent des défaillances, des palpitations de cœur et de l'irrégularité dans le pouls. La rapidité en général plus grande de l'anthrax ne peut être un caractè-re distinctif, attendu qu'on voit quelquefois la pustule maligne sévir avec la même intensité. Fournier, qui distingue le charbon par cause interne de celui déterminé par un agent extérieur , ne dit absolument rien sur la manière d'agir du virus dans ce dernier cas. C'est une lacune qu'il nous est impossible de remplir, et
qu'il est important de combler. En attendant des données positives à ce sujet, ne craignons pas de ranger cette dernière affection parmi les pustules malignes, parce que, comme elles, elle ne peut posséder des symptômes précurseurs, et que, comme elles encore, il faut qu'elle marche de la surface à la profondeur. Quelques différences dans l'aspect ne doivent pas faire rejeter notre proposition : qu'on se souvienne de la remarque de M. Ghaussier, qui établit que la pustule maligne peut être modifiée par le climat.
Du Traitement.
Selon notre auteur, la saignée est nuisible dans le charbon du Languedoc; il rejette cette opération , parce que le sang est épaissi.
Chambon fait le même raisonnement à l'égard de la pustule maligne, tandis que la pratique de Thomassin et notre propre expérience nous en ont confirmé l'utilité.
Ce premier aperçu ne pouvant jeter aucun jour sur la nature intime de ces deux affections, tâchons de le faire jaillir des autres secours proposés contre elles. On reconnaît la nécessité d'agir également sur leur centre gangrené. Fournier préfère l'instrument tranchant au caustique, reconnu généralement plus efficace dans la pustule maligne, parce que, tout en détruisant la sensibilité morbide , il provoque une inflammation
MALIGNE. Dï
franche propre à borner la gangrène et à la séparer des parties vives , tandis que le même topique appliqué sur l'anthrax ne pourrait qu'augmenter l'intensité du cercle rouge fortement enflammé qm environne l'escarre, et étendre la maladie au lieu de la borner.
Fournier attribue les grands succès qu'il a obtenus aux vomitifs et aux purgatifs. Tout en avouant qu'on ne peut se dissimuler leur utilité dans l'espèce de pustule décrite par Bayle , nous démontrerons par la suite que leur propriété curative est fort contestable dans l'espèce de pustule maligne qui fait l'objet particulier de nos recherches.
De tout ce qui vient d'être dit, on voit que l'anthrax et la pustule maligne ont de nombreux points d'analogie; qu'on ne peut les séparer d'une manière positive et exempte de contestation qu'err classant le charbon par cause externe parmi les pustules malignes, et en réservant le nom d'anthrax à la tumeur déterminée par des causes intérieures.
Caractères de l'Anthrax proprement dit.
Il est le produit d'une cause interne; il peut se développer indistinctement sur toutes les parties du corps. Vingt-quatre heures avant son éruption , commotion intérieure, malaise, prostration des forces, craintes de la mort, centre de la tumeur
couvert d'une ou de plusieurs pustules, noircissant tout à coup, environné d'un cercle inflammatoire d'un rouge vif et brillant, chaleur brûlante dès le début, l'inflammation procédant de dedans en dehors et attaquant dans le même moment le tissu cellulaire et la peau.
De l'Anthrax bénin.
Cette maladie, moins dangereuse que les précédentes, peut cependant, comme elles, se compliquer de fièvres graves et mettre à découvert les muscles , les tendons , les nerfs ou les gros vaisseaux qui en sont recouverts. Effet d'une disposition intérieure, elle peut attaquer toutes les parties du corps ; cependant sa place de prédilection est la nuque et le dos.
Il s'annonce par une tumeur d'un volume très variable, circonscrite, d'un rouge foncé, accompagnée d'une douleur brûlante que les malades comparent à l'action d'un charbon ardent; son sommet se couvre promptement d'une ou de plusieurs vésicules sous lesquelles on remarque une escarre blanche ou noire. Quelquefois la mortification se bornant au tissu cellulaire, se termine à la peau enflammée, criblée de plusieurs ouvertures qui se réunissent avec le temps pour livrer passage à une suppuration sanguinolente, et au tissu cellulaire mortifié , se détachant par lambeaux blanchâtres fort analogues à ceux qu'on extrait de la pustule
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maligne des Basses- Al pes , décrite par Bayle, et à l'examen de laquelle nous allons nous livrer.
De la Pustule maligne des Basses- Alpes, décrite par Bayle.
Dans notre pratique particulière , nous n'avons vu ou plutôt aperçu qu'une seule fois cette variété de la pustule maligne. Il y a environ vingt ans qu'un vitrier de Coulommiers, âgé de quarante ans, jouissant habituellement d'une bonne santé, nous fit demander à dix heures du soir pour une tumeur étendue, élastique, sans crépitation, sans douleur, sans changement de couleur à la peau; l'enflure couvrait toute la partie supérieure du dos, mais plus particulièrement l'épaule droite; le pouls était tranquille ; le malade avait conservé son appétit et n'éprouvait aucun malaise. Ce ne fut qu'avec peine et en promenant le doigt sur toute la surface gonflée, que nous découvrîmes, à peu près dans son centre, un petit point dur placé immédiatement sous la peau; là , comme sur tout le reste de l'enflure , l'épiderme adhérait et conservait sa couleur naturelle.
Malgré le calme général , il était impossible de ne pas reconnaître le caractère perfide de cette maladie; en conséquence, la tumeur centrale fut scarifiée , cautérisée ensuite avec quelques gouttes d'acide sulfurique, puis recouverte d'un petit linge enduit de thériaque. Le lendemain , à cinq heures
du matin , nous étions déjà à la porte du malade...^ mais, hélas! il était trop tard; il était passé, avec calme et sans bruit, du sommeil à la mort.
Ambroise Paré semble vouloir désigner le genre d'affection que nous venons de décrire, en traitant de l'espèce de tumeur charbonneuse qu'il nomme bosse. « On en a vu , dit-il , qui tiennent de la cou- « leur du cuir naturel, et sembloient estre une tu- « meur œdémateuse, qui toutesfois faisoient mou- « rir le malade aussi tost que celles qui estoient de « couleur noire ou plombée, par quoy il ne s'y « faut fier. »
Pour donner une juste idée de l'affection qui nous occupe dans ce moment, que nous n'avons vue qu'une fois en Brie, mais qui peut se rencontrer dans d'autres pays , nous allons rapporter la description générale qui en a été donnée par Bayle, et nous citerons ensuite quelques observations particulières extraites du même ouvrage , afin de faire mieux connaître ses diverses nuances et ses divers modes de terminaison.
C'est en l'an iv, entre floréal et brumaire , et dans les villages de Vernet , Couloubroux , pays froids où l'on ne voit jamais de fièvres intermittentes , que cette maladie a été observée pour la première fois. Pendant le cours de l'épidémie, le ciel a presque toujours été serein et la chaleur vive.
La maladie n'a attaqué que des personnes fort
saines et jouissant habituellement d une santé florissante , vivant toutes sobrement , les unes uniquement de végétaux , les autres, celles qui avaient plus d'aisance, y ajoutant quelques substances animales.
Presque tous les malades assuraient n'avoir touché les restes d'aucun animal mort du charbon ; le plus grand nombre de ceux qui avaient mangé de la viande déclaraient qu'ils étaient bien certains de n'avoir point usé de substances animales suspectes ; enfin aucun animal n'était mort du charbon.
La maladie ne se communiquait pas d'un individu à un autre , même en couchant dans le même lit ; on n'a pas vu deux individus attaqués dans la même maison.
La chaleur et la sécheresse furent plus grandes qu'à l'ordinaire ; mais à Digne et dans d'autres endroits où croissent les oliviers on ne vit pas paraître cette pustule.
Quelquefois l'invasion était précédée de défaillances ( Observation n° 4 ) ? d'autres fois de gaîté inaccoutumée (Observation n° 9); mais le plus souvent il n'y avait aucun signe précurseur.
Le siège du mal était au visage , à la partie antérieure du thorax, et presque toujours du côté gauche. L'invasion était marquée par une enflure considérable, élastique, sans changement de couleur
à la peau , et présentant dans le centre une tu-^ meur circulaire circonscrite, de la largeur de la cornée transparente environ; elle était très dure, pénétrant plus ou moins profondément , tantôt mobile, tantôt collée aux parties subjacentes; sur le milieu de cette tumeur, qui dépassait peu le niveau des parties environnantes , s'élevait une pustule de la grosseur d'un grain de millet ou de chêne vis; point d'aréole autour de la pustule, audessous de laquelle on voyait une tache brune y noirâtre ou livide, s'enfonçant plus ou moins dans le tissu de la peau ; quelquefois il découlait de la pustule un liquide transparent, incolore, qui, exposé à l'air, prenait la couleur et la consistance du jaune d'eeuf desséché au soleil.
L'enflure continuait de croître; elle avait une souplesse, une légèreté remarquable ; elle paraissait emphysémateuse , mais sans crépitation ; la peau qui environnait la pustule était sèche et aride. A cette époque, quelques malades eurent des frissons, d'autres des nausées, quelques autres des évanouissemens, et la plupart, aucun symptôme particulier : aussi ne se croyaient-ils pas malades ; ils n'avaient pas de fièvre , le pouls était naturel , quelquefois un peu plein, les forces étaient encore celles de la santé, la langue était bonne, l'appétit excellent , les évacuations alvines étaient nulles ou très sèches , l'urine restait la même , le sommeil n'était ni plus long ni plus court ; dans les rêves.
plus fréquens qu'à l'ordinaire, ils croyaient se livrer avec gaîté à des exercices très actifs.
Le sang extrait par la saignée rendait peu de sérosité , mais ne présentait pas de couenne.
Peu de temps après l'invasion (le 3e jour), chez les malades nos 3 et 4 > le ventre se tendit, devint douloureux, et la mort arriva presque inopinément. Chez un autre , le troisième jour aussi, l'enflure occupait le cou et la poitrine ; l'assoupissement succéda à de fréquentes défaillances ; il fut interrompu de temps à autre par des angoisses inexprimables , accompagnées de carphologie , suivies de la mort.
Chez ceux qui guérirent, la suppuration s'annonçait par la fièvre, le froid des membres, par l'inégalité, l'intermittence du pouls, et par une crainte extrême de la mort.
Chez tous les sujets, la partie de la tumeur qui soutenait les pustules était mortifiée et insensible , de même que le tissu cellulaire sous-cutané et intermusculaire ; le£ muscles étaient épargnés ou n'étaient atteints qu'accidentellement ; la peau se mortifiait sans changer de couleur, et quelquefois sans enflure préliminaire; et, dans ce cas, elle avait une dureté excessive, coriacée, qui la faisait crier sous l'instrument tranchant.
La gangrène fixée, la suppuration établie, le tissu cellulaire sphacelé se détachait, avec le temps, par lanières, par fragmens ou larges morceaux,
Après la chute de l'escarre, le pus, auparavant mal lié, grisâtre, devenait blanc et consistant; des bourgeons grenus , quelquefois fongueux , se dissipaient avec la pierre infernale; enfin la cicatrisation et le rétablissement ne se faisaient pas long» temps attendre»
Première Observation.
Le 18 floréal an iv, un riche propriétaire, dune bonne constitution , d'un, tempérament bilieux , âgé de cinquante ans, fut saisi tout à coup d'une enflure élastique , indolente, située à la partie inférieure du côté gaudhe de la face; on y voyait une très petite pustule portée sur une dureté peu étendue , placée vis-à-vis du trou mentonnier : le sujet n'en tint aucun compte, s'exposa au vent, travailla et mangea comme à l'ordinaire. Le lendemain matin, la joue gauche et le cou jusqu'à la clavicule lurent boursouflés et comme emphysémateux.
Il avait bien dormi ; le pouls , l'appétit , tout enfin était dans le même état qu'en santé. La petite pustule était de la grosseur d'un grain de chenevis? et portée sur le milieu d'une dureté large comme une pièce de vingt-quatre sous; la peau n'avait pas changé de couleur; il n'y avait aucune ou presque aucune douleur , mais une gêne pareille à celle produite par un bandage serré. On défendit au malade de manger, quoiqu'il eût appétit; il fut saigné; le sang présentait les mêmes apparences
qu'en santé. Dans la journée il survint des évanouissemens , l'enflure augmenta , ferma l'oeil gauche, s'étendit de gauche à droite. Cependant le malade, qui ne sentait aucune douleur, ne voulut pas laisser enlever la pustule ; il fut saigné de nouveau vers le soir ; la nuit ne fut pas fort orageuse , mais l'appétit disparut.
Le troisième jour au matin, le pouls devint faible et intermittent ; celui du bras gauche ne se faisait plus sentir; l'enflure avait gagné le haut de la poitrine; elle était encore élastique, sans changement de couleur à la peau et sans crépitement par la pression. Les scarifications faites autour de la pusiule et sur l'enflure ne produisirent aucun effet. Les évanouissemehs devinrent fréquens , de même que les angoissés. Ce malade mourut vers le soir , après plusieurs heures d'un assoupissement souvent interrompu par des réveils pénibles, accompagnés de carphologie.
Deuxième Observation.
Le $ messidor an iv, Derbès, cultivateur, d'une assez bonne constitution, âgé de trente ans et jouissant habituellement d'une bonne santé, fut pris tout à coup d'une enflure assez considérable au front , à la joue gauche et au menton. Nul changement de couleur à la peau ; nui crépitement par la pression ; douleur nulle ou presque nulle; gaîté inaccoutumée. Le malade se disait disposé à se
battre , quoique dans son état habituel il fût très doux. On voyait au-dessus du sourcil gauche une petite pustule portée sur une tumeur dure, libre et plus large que l'ongle du pouce. Vers les quatre heures du soir, les phlyctènes parurent autour de la pustule ; trois autres pustules portées sur de petites tumeurs parurent sur le menton ; il y avait un suintement léger d'un ichor, qui bientôt se durcissait et jaunissait ; l'enflure paraissait emphysémateuse , mais ne crépitait pas sous le doigt. Le malade avait beaucoup rêvé pendant la nuit ; il était constipé, mais d'ailleurs dans le même état qu'en parfaite santé. On employa un topique fait avec la racine de bryone; les tumeurs sur lesquelles étaient portées les pustules furent enlevées par extirpation. On appliqua sur la plaie de l'onguent styrax mêlé à doses inégales avec l'onguent égyptiac ; le malade fut saigné ; le sang ne différait en rien de celui des hommes sains, c'est-à-dire qu'il était d'un rouge un peu foncé , qu'il se coagula assez promptement, fournit assez peu de sérosité et ne présenta pas de couenne. Le deuxième jour, Derbès fut purgé avec
Séné .............. . ... . . c , . . . . . 3 vi
Tamarin. . . 0 % iv
Sulfate de potasse ................ g j {$
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\ Cette forte dose détermina peu de selles. Le 3 , tout resta dans le même état ; le 4 > l'enflure aug-
menta considérablement, et s'étendit jusqu'à la clavicule ; des douleurs vives se firent sentir dans tout le corps , mais non dans les parties enflées ; l'appétit persistait; la saignée, les bains tièdes, le petit-lait contenant beaucoup de crème de tartre en suspension furent mis en usage ; les douleurs disparurent, et l'enflure diminua d'une manière notable : tout resta dans le même état jusqu'au huitième jour au matin. Le malade se disait bien portant; il avait conservé l'appétit et désirait manger ce jour-là ; on répéta l'administration du purgatif donné le deuxième jour. Après son action, sueurs froides , extrémités partout glacées , pouls inégal, intermittent; le malade assurait être sur le point de mourir. Le neuvième jour , les plaies suppurèrent; dans les jours suivans, les parties graisseuses et cellulaires sous-cutanées se détachèrent ; la peau et les muscles n'étaient point spKacelés; l'ulcère devint simple, et la guérison fut assez prompte. Cet homme ne fît pas de lit séparé pendant sa maladie.
Troisième Observation.
Le 2 fructidor, une femme âgée de plus de cinquante ans, à cheveux bruns et peau du visage d'un rouge betterave , menant une vie sédentaire dans une campagne élevée, jouissant habituellement d'une très bonne santé, et n'ayant éprouvé depuis long-temps d'autre indisposition qu'une
maladie érysipélateuse , fut prise tout à coup d'une enflure très considérable située à la région mammaire droite et présentant vers son milieu une pustule miliaire. Cette malade fut saignée ; on enleva la tumeur dure et arrondie sur laquelle s'élevait la pustule; des scarifications furent faites aux alentours ; on réitéra la saignée ; le ventre se tendit; des douleurs s'y firent sentir. La malade mourut le quatrième jour au soir avec toute sa connaissance. Le lendemain, une odeur insoutenable s'exhalait de son cadavre devenu livide.
Quatrième Observation.
Le 3 fructidor, Joseph Saubert, âgé de vingtdeux ans, s'occupant des travaux de la campagne, jouissant habituellement d'une santé florissante, mais ayant éprouvé des défaillances à l'église deux jours auparavant, eut une enflure très considérable à la joue , sans changement de couleur à la peau, et avec une pustule très petite. On enleva la tumeur circonscrite sur laquelle s'élevait la pustule. Ce jeune homme ne fut ni saigné, ni purgé. L'enflure augmenta. Cependant il vaquait à ses occupations ordinaires et conservait son appétit. Le troisième jour, il se divertissait vers les neuf heures avec ses camarades; vers les dix heures, il se coucha ; il ressentait de vives douleurs dans l'abdomen ; il se trouvait tout-à-fait affaibli ; ses pieds étaient glaces. On lui donna une infusion de
menthe et d'autres remèdes échauffans. Il mourut vers le soir presque inopinément. Le lendemain , le cadavre exhalait une puanteur excessive , et sa couleur était livide. Jusqu'au dernier jour, il avait couché avec ses frères.
Sixième Observation.
Le 1 7 fructidor , Agathe Bayle , fille d'un cultivateur, âgée d'un an et demi, très bien portante , fut saisie d'une enflure qui , de la tempe gauche , s'étendait sur une partie de la face. Nul changement de couleur à la peau, nulle marque de dou leur. On enleva la tumeur sur laquelle s'élevait la pustule , et la plaie fut pansée comme celle du malade n° 2. Aucun autre remède ne fut mis en usage. Il survint des évacuations alvines très abondantes. La suppuration s'établit le huitième jour ; le tissu cellulaire , frappé de mortification , se sépara ,* et bientôt cet enfant fut hors de danger.
Il y. eut ici une diarrhée spontanée.
Huitième Observation.
Le 4 vendémiaire, Aubert, aubergiste à Couloubroux,âgé d'environ quarante-cinq ans, d'une taille élevée , d'un tempérament sanguin , un peu mélancolique et jouissant habituellement d'une très bonne santé, fut tout étonné, en s'habillant, de trouver ses habits trop petits et de ne pouvoir boutonner son gilet. Il avait une enflure indolente
très considérable, élastique, non crépitante et sans changement de couleur à la peau , sur toute la partie antérieure de la poitrine , depuis le cou jusqu'à l'abdomen ; il y avait , au-dessus de la mamelle gauche , près la région claviculaire, une assez petite tumeur endurcie , surmontée par une pustule miliaire. Dans la matinée, après que le malade eut aperçu la pustule, il y eut des nausées et des évanouissemens, et il craignit une maladie mortelle.
On fit une saignée vers le soir, et la tumeur fut enlevée. La plaie découverte trois fois dans la soirée, montrait chaque fois de nouveaux progrès gangreneux, qu'on enlevait. Les parties gangrenées conservaient la couleur naturelle à la peau, mais étaient insensibles et d'une dureté coriacée. Le 2 , les choses restèrent dans le même état; le 3, sueurs froides; le 4 au soir, extrémités glacées, pouls inégal, intermittent. On donna sur-le-champ un purgatif à très haute dose. Le 5 au matin , la suppuration s'établissait ; elle disparut le 7 au soir. On réitéra le même purgatif le 8 ; la suppuration se rétablit. Dans les jours suivans les parties gangrenées ne furent pas enlevées à mesure qu'elles se sphacelaient. Le 1 5 , sueurs froides , angoisses , extrémités glacées. Il y avait au-dessus de la clavicule gauche une partie de la peau, de quatre travers de doigt de longueur transversale sur deux travers de doigt de largeur verticale, qui était spha-
celée, sans enflure et sans changement dans la couleur naturelle. Le soir, presque toutes les parties sphacelées furent enlevées ; elles criaient sous le bistouri ; leur dureté était coriacée : dans quelques endroits, la peau était vive et de couleur naturelle; le tissu cellulaire sous-cutané gonflé et sphacelé ; les muscles pectoraux vifs, et le tissu cellulaire intermusculeux gonflé et sphacelé. Bientôt il s'établit une suppuration très abondante. Toutes les parties sphacelées qui restaient se détachèrent par fragment
Le vingtième jour , il n'y avait plus d'autre indication à remplir que la cicatrisation de la plaie.
Du Traitement.
Le malade n° 4 ? traité par la simple extirpation de la tumeur, ayant pris des échauffans le troisième jour de la maladie, mourut en très peu de temps.
Le malade n° i mourut après des saignées suivies de l'extirpation de la tumeur et de scarifications sur l'enflure.
Le malade n° 3 périt après de simples incisions et deux saignées.
La malade n° 6 guérit sans autre remède que l'extirpation de la tumeur endurcie; mais elle eut un dévpiement spontané.
On n'a vu succomber à cette maladie , ni cette année, ni pendant les années suivantes, aucun des
malades auxquels on a administré le traitement qui suit :
i°. Proscription du vin, des alimens et de tous les échauffans ; usage de la saignée chez les sujets dont le pouls n'était pas trop faible ; lavemens chez ceux qui étaient constipés; bains chez ceux qui avaient des douleurs intérieures ou musculaires ; petit-lait chez tous.
i°. Prompte extirpation de la tumeur dure et de toutes les parties sphacelées qu'on pouvait enlever ; ce qui n'est pas fort douloureux , car <jn ne coupe pas jusqu'au vif. On a retiré depuis les mêmes avantages de la cautérisation par un acide caustique , par la pierre à cautère , et même par le cautère actuel. Application de l'onguent égyptiac et du styrax sur les plaies résultant de l'extirpation de la petite tumeur. On n'a fait presqu'aucun usage., des topiques résolutifs ou émolliens , et on n'en a vu aucun effet quand on les a appliqués pendant les premiers jours.
3°. Purgatifs peu irritans donnés à très haute dose dès le premier jour : à la dose ordinaire, ils ne produisaient aucun effet ; à triple dose, ils ne déterminaient que deux ou trois selles. Depuis le premier jour jusqu'au quinzième, on les administrait avant l'établissement de la suppuration ou dès €[u'elle était supprimée ; toujours on l'a vue reparaître après leur action. (Dans les années suivantes, on a administré des vomitifs avant l'établissement
MALIGNE. nj
de la suppuration , mais toujours des purgatifs lorsqu'elle se supprimait.) Chez le malade a0 8, ou donna le purgatif le troisième jour. Les symptômes annonçaient-ils une suppuration prochaine, spontanée, ou une mort imminente, comme chez le
Réflexions.
Les tumeurs toujours situées sur des parties découvertes , leur analogie avec la maladie observée sur la bouchère de Goulommiers , le soin que l'auteur met à remarquer qu'en l'an iv on n'avait pas vu régner d'affection charbonneuse chez les animaux; qu'une partie des hommes atteints (Je l'espèce de pustule maligne qu'il décrit avec tant de soin et d'exactitude avaient vécu exclusivement de végétaux , nous font penser que sa cause première était externe, et qu'elle peut être attribuée à un insecte, comme tendent à le prouver les idées de Fournier et de Maret, notre propre expérience et le passage que nous avons extrait du Journal des Débats; mais c'est au temps à prononcer définitivement sur ce point.
L'irritation intestinale qui accompagnait cette maladie mérite d'être étudiée avec soin : est - elle cause ou effet? en reste-t-il des traces après la mort ? Des ouvertures de cadavres peuvent seules nous éclairer sur ce point important de l'histoire de la maladie qui nous occupe. Il est fort à re-
gretter que Bayle n'en rapporte aucune dans son ouvrage d'ailleurs si digne d'éloges.
La pustule des Basses-Alpes peut être considérée comme une maladie à part , analogue à la pustule maligne de la Bourgogne, par le gonflement élastique , par les angoisses qu'elle procure ; elle en diffère cependant par l'absence delà douleur, du cercle aréolaire , de la fièvre ( hors du temps de la suppuration )? et par l'escarre plus analogue à celle du charbon bénin , se détachant comme cette dernière en lambeaux blancs recouverts en grande partie par la peau non sphacelée.
Sous le rapport pratique , cette maladie confirme les conclusions que nous prendrons à l'égard du kina, considéré comme secours généralement applicable à toutes les espèces de gangrènes.