VIRCHOW
Le professeur de Berlin, dans sa Pathologie cellulaire, dans ses Archives et dans plusieurs autres publications divise très-nettement la pyohémie par embolie et la septicopyohémie. Rejetant l’absorption du pus en nature et son transport à travers les ganglions lymphatiques, qui ne devraient point laisser passer les globules purulents; rejetant la doctrine de la phlébite avec les explications de Cruveilhier, il établit le transport du caillot veineux (thrombus), et considère cet accident comme 1 oiigine des métastases et des. abcès métastatiques.
i Môd. rèform, 1848.— Gesainmclte Abhandlüngcn. 1856.
Nous allons emprunter à l’excellente thèse de Blum le résultat des travaux allemands et français sur cette question ' .
Ce sont les recherches do Stich, Panum, Busch, Weber, Bergmann ; puis, au point de vue clinique, les Mémoires de Billroth, Weber, ltoser, l’article du Compendium de chirurgie de Pitha et Billroth, rédigé par Hüter ; en France, les travaux de Gosselin, Yerneuil, Maissonneuve, Sédillot, Bœckel, etc.
Nous passerons en revue les résultats fournis par les savants dont on vient déliré les noms.
Billroth1 2 3, répétant les expériences de Gaspard, cherche à déterminer les effets produits sur l’organisme par diverses substances qui se forment pendant la putréfaction. Il injecte dans le tissu cellulaire de l’hydrogène sulfuré, du sulfure de carbone, du sulfhydrale d’ammoniaque, et il conclut de ses recherches que le poison pyrogène et phlogogène de la sérosité putride et du pus est de constitution moléculaire (Blum) .
Ces résultats (en opposition déjà avec les travaux de Cl. Bernard, qui avait démontré que l’hydrogène sulfuré est toxique) furent contredits par Beck. Celui-ci démontre les propriétés toxiques du carbonate d’ammoniaque.
Weber 3 répète les expériences de Billroth, mais fait ses injections dans le sang. Il conclut :
« 1° L’hydrogène sulfuré produit une élévation notable de la température et détermine des affections diphthéritiques de l’intestin analogues aux inflammations septiques ;
» 2° Le sulfhydrate d’ammoniaque amène la même action , mais seulement à la suite d’injections répétées;
» 3° L’acide butyrique ne donne qu 'exceptionnellement du catarrhe intestinal. »
Blum conclut de ces résultats contradictoires que l’action toxique des substances putréfiées n’est pas due à un corps simple, mais à une substance de composition et de nature complexes.
1 De la Septicémie chirurgicale aiguë, n° 286. Strasbourg, 1870.
2 Billroth; Archives für Min. Chirurgie, tom. VI, pag. 103. 1864.
3 Weber; Ar ch. für Min. Chirurg., tom. V, et Deutsche Klinik, 1864 et 1865.
Bergmann 1 étudie lu putridité morbide sans chercher à attribuer la puissance toxique à une puissance chimique définie. Il conclut ainsi :
« 1° L’action toxique des substances organiques putréfiées n’est pas due à des organismes inférieurs, animaux et végétaux. La substance toxique résiste à l’action de l’alcool, de l’éther ; elle traverse le filtre et résiste à une température prolongée de 100°. Cette substance n’est pas de nature moléculaire;
» 2° Les effets toxiques sont dus à l’action d’une substance azotée qui se forme pendant la putréfaction et qui n’est pas instable, mais diffusible. Le poison putride n’est pas une substance protéique et se trouve en solution dans les liquides non albumineux. Elle diffère des peptones par sa solubilité dans l’alcool ; elle n’est pas précipitée par l’acétade de plomb et ne réduit pas le liquide cupro-potassique. »
« D’après Scberer et Virchow 1 2, il y aurait dans les substances septiques une matière chromogène donnant une coloration rose avec l’acide nitrique. L’intensité de la coloration serait en relation directe avec la puissance toxique. »
Nous rappellerons seulement que récemment Klebs a considéré ce poison comme isomère de la caséine.
Panum termine ses expériences par les conclusions suivantes sur la nature du poison septique. On peut regarder ses propositions comme les plus rationnelles et les plus conformes à la vérité. Elles ont été confirmées, dans leurs points principaux, par les recherches de Hemmer, Stich 3, etc :
« 1° Le poison septique n’est pas volatil, il est fixe et reste
parmi les résidus de la distillation ;
» 2° Lacoction prolongée pendant onze heures n arrive pas a le détruire, pas plus que l’évaporation ;
» 3° Il est insoluble dans l’alcool absolu , soluble dans l’eau ;
1 Das putride Gift uni die putride Intoxication. Dorpat. 1868.
2 Thèse de Blum, pag. 18.
•'< Hemmer-, Exper. studien iiber die Wolkung faulender Stoffe auf den (hier Organismus, 1866. — Stich; Annulai den Lliarite. Bcilin, 1853.
» 4° Les substances albuminoïdes contenues souvent dans la sérosité putride ne sont pas des poisons, mais elles condensent le poison putride à leur surface ; un lavage prolongé les sépare ;
» 5° On ne peut comparer l’intensité du poison putride qu’au curare et aux alcaloïdes végétaux: 12 milligrammes, après avoir été soumis à la cuisson , à la dessiccation et à l’action de l’alcool , suffisent pour tuer un chien de petite taille ;
» 6° Si ce poison agit comme un ferment, il diffère des autres par sa résistance à la chaleur et à l’alcool. »
Leplat et Jaillard', agrégés du Val-de-Grâce, tirent de leurs expériences les conclusions suivantes :
« 1° Les vibrioniens provenant d’un milieu quelconque ne produisent aucun accident chez les animaux dans lesquels on les a introduits, à moins toutefois qu’ilsne soient accompagnés d’agents virulents qui, eux seuls, sont responsables des effets fâcheux qui peuvent survenir;
» 2° Si le véhicule injecté qui les contient est putride et en trop grande quantité, il y a empoisonnement septicémique ; mais il ne se développe pas de maladie virulente, puisque les mêmes phénomènes ne se reproduisent pas par l’injection de sang contaminé. *
MM. Coze et Feltz considèrent, au contraire, les bactéries comme agents essentiels dans la production de la septicémie à la suite d injection, dans l’économie, de substances soumises à une température de- 100°. Or, il est démontré, depuis les recherches de M. Davaine J, que les bactéries ne résistent pas à une température de 55° centigrades.
D après Bergmann, le poison putride posséderait encore ses propriétés, quoique affaiblies, après huit mois. Fischer prétend qu’il les perd après sept à quatorze semaines, et Schweningue ne lui trouve aucune action après sept mois.
L après Billroth, «c est aux éléments moléculaires des liquides
Comptes-rendus de l'Académie des sciences, pag. 250. 1864,
2 Recueil de médecine vétérinaire, avril 1868,
putrides et non au liquide qu’il faudrait attribuer les propriétés toxiques» .
Bluma l’ail à ce sujet l’expérience suivante avec du liquide provenant d’ascite suite de cirrhose : « Nous laissons, dit-il, ce liquide pendant plusieurs jours au contact de l’air et nous en injectons un gramme à un lapin dans le tissu cellulaire sous-cutané. Au bou1, de quatre heures la température était montée de 39°, 8, à 41°, 4 (diff: 1°,6). Nous filtrons le liquide et nous injectons également 1 gramme sous la peau d’un lapin de la même portée que le précédent. La température, qui était de 39°, 6 avant l’opération, atteignit un maximum de 40°, 4, quatre heures après l’opération (diff. 0°,8). Cette dernière différence peut presque être considérée comme rentrant dans les limites des oscillations normales observées chez le lapin. »
Blum conclut que si le poison septique n’est pas de nature moléculaire, il semblerait, d’après l’expérience précédente, que les parties fluides liquides septiques jouissent de propriétés pyrogènes moins actives que les parties qui restent sous le filtre.
Il est inutile de rappeler les symptômes présentés par les animaux soumis aux expériences; ce sont des résultats toujours identiques à ceux si bien décrits par Gaspard.
Toutefois nous emprunterons à Blum les recherches de Billroth4 et Weber, qui démontrent par une série d’expériences que l’introduction dans le sang de substances putrides amène une élévation de température.
Voici les conclusions de Billroth :
1° Partout où de la sérosité putride ou du pus frais (les deux liquides agissent de même sur les animaux) sont injectés sous la peau ou dans le sang, il y a élévation de température;
2° Cette élévation se fait ordinairement dans les deux premières heures qui suivent l’injection ;
3° A la suite d’une seule injection, le maximum lut atteint après un temps variable de 2 à 25 heures. Le maximum fut le môme que pour les injections successives ( 41°, 4).
i Langenbeck ; Archives, tom. IV, ir0 livraison. 1864.
4° Après une injection, la température revenait rapidement à la normale, ordinairement de 10 à 36 heures; une fois après neuf jours;
5° L’action locale était ordinairement la formation d’abcès, quelquefois de gangrène;
6° Tous les animaux succombèrent aux injections répétées, dont le nombre varia de trois à onze;
7° Dans ce cas, la température restait à peu près à la même hauteur ;
8° On n’observe pas les diarrhées ni les hémorrhagies muqueuses diverses que l’on obtient à la suite d’injection directe dans le sang; faiblesse, frissons légers, apathie. Ce qui rapproche ces faits de la septicémie chez l’homme, c’est qu’il y a rarement de la diarrhée; cela tient peut-être à l’altération que subissent les substances septiques en traversant les lymphatiques;
9° L autopsie montra quelquefois des hyperémies viscérales. L’auteur insiste sur les altérations de la rate, qu’il ne pense pas être de nature embolique.
Weber, après avoir démontré que l’injection d’eau dans la veine crurale n’amenait pas d’élévation de température, fît une série de treize expériences, injectant dans le système veineux du sérum, du pus frais ou putride, des sérosités purulentes, hémorrhagiques, etc., et obtint toujours : élévation subite de température, nombieuses évacuations alvines quelquefois hémorrhagiques, ralentissement delà respiration.
Des expériences plus récentes de Bergmann, de Coze et Feltz, de Blum, ont confirmé les résultats de Billroth et de Weber.
Nous allons terminer l’histoire de la putridité morbide en chirurgie par l’étude des conditions chirurgicales qui la révèlent au clinicien; c est encore Blum qui nous fournira ces matériaux. Il fait remarquer* que tous les auteurs qui se sont occupés de la question ont cherché, pour faciliter leur travail, à faire une classification des accidents septicémiques.
* Blum ; loc. cit., pag. 55.
Billroth, qui d’abord a décrit à part la septicémie et la pyohémie, réunit dans son dernier article la pyohémie et les fièvres d’infection septicémique et purulente, ülum croit qu’ilfaut maintenir cette distinction, quoique souvent elle soit difficile à faire.
ltoser divise les intoxications septicémiques du sang en quatre classes :
1° Septicémie traumatique primitive ;
2° Intoxication par du pus putride (infection putride secondaire autochthone) ;
3° Infection par poison cadavérique et humeurs analogues (plaies infectées);
4° Processus septiques spécifiques, zymotiques (pourriture d’hôpital, farcin).
Stromeyer établit les divisions suivantes :
1° Décomposition putride suraiguë du sang avant la suppuration;/
2° Pyohémie aiguë au moment de la suppuration;
3° Pyohémie sub-aiguë ;
4° Pyohémie chronique.
Pirogoff, enfin, reconnaît sept catégories de fièvres septicémiques, selon les moments auxquels les accidents se manifestent.
Maisonneuve, sous le nom de septicémie, comprend dans sa théorie la presque totalité des complications des plaies. Selon la partie plus ou moins profonde à laquelle pénétreront les matières putrides, on aura, ou le phlegmon circonscrit, ou le phlegmon diffus, ou le phlegmon gangréneux, ou l’érysipèle simple, ambulant, vésiculeux ou bulleux; oul’angioleucite, l’adénite, le bubon, ou la phlébite simple, oblitérante ou suppurée, ou la gangrène foudroyante.
Disons à ce propos que Blum, alors rédacteur en chef de la Gazette médicale de Strasbourg 1 (1870), croit que peut-être un jour on considérera l’érysipèle traumatique comme une forme de la septicémie. ^
i Gazette médicale de Strasbourg ( 1870), n° 7, pag. 82 , cité par Coze et Feltz; loc. dit.
On vient de voir ce qu’en pense Maisonneuve; Billroth regarde ce même érysipèle comme très-infectieux; le poison proviendrait de l’extérieur, ou bien serait le résultat de la décomposition putride que subissent les éléments anatomiques à la suite de la mortification.
Récemment, raconte Blum, le Dr Kœnig (de Rostock), ayant a combattre une épidémie d’érysipèle, tenta quelques expériences :
Pendant douze heures, il plonge dans l’eau des draps qui avaient servi aux malades; alors le liquide est jaunâtre, albumineux, inodore, contenant, après filtration, quelques vibrions et des micrococcus.
L inoculation sous la peau de lapins détermina de la rougeur, quelques bulles, et une élévation de température. L’injection sous la peau à la dose de 8 grammes produit une infection générale avec fièvre ; l’animal meurt le troisième jour.
Ces expériences, dit Blum, sont très-peu nombreuses et loin d’être concluantes. Elles montrent toutefois que les draps peuvent devenii des agents de transmission du virus érysipélateux
Il est un certain nombre de traumatismes, notamment d’altérations osseuses, dans lesquels le blessé est pris d’accidents terribles qui entraînent rapidement la mort et qui ne peuvent s expliquer que par l’absorption de substances septiques. Les accidents, souvent tellement violents qu’ils emportent le malade au bout de vingt-quatre ou de quarante-huit heures, ne peuvent
guère etre comparés qu’aux accidents résultant de l’introduction d’un virus dans l’économie.
S'il est vrai que l’on n’a jamais pu saisir l’agent virulent au moment de son passage dans le sang, il n’en est pas moins vrai egalement que le malade, par le fait de sa blessure ou de sa ma-
ladle’ est exP°sé à une série d’accidents qui n’ont d’analogie qu avec ceux que 1 on observe dans les maladies virulentes. Celte septicémie suraiguë se montre de préférence dans un petit nombre d affections ; mais cette étude gagnera en clarté à être faite dans ces diverses maladies; nous verrons s’il est possible de tirer quelques conclusions générales (Blum) .
Quelles sont ces affections ?
Los fractures des membres ' . — M. Gosselin, dans un mémoire lu en 1855 à la Société de chirurgie, montre la gravité de certaines fractures de l’extrémité inférieure du tibia, qu’il appelle des fractures en Y 2; voici ses conclusions :
ce 1° Que la maladie et la mort sont dues à une intoxication par des matières organiques putrides;
» 2° Que les os fournissent l’élément dont la décomposition ou l’altération au contact de l’air donne lieu à la matière toxique ; cet élément est la substance médullaire. »
Blum fait encore remarquer que des accidents semblables peuvent se montrer dans les plaies contuses des os et dans certaines fractures qui s’accompagnent d’emphysème. M. le professeur agrégé Jacquemet a étudié, dans l’article Emphysème traumatique3, l’origine des dégagements gazeux après le traumatisme. D’où viennent les gaz? « On a invoqué la perturbation nerveuse, la stupéfaction organique, la sidération, une catalyse sanguine, une fermentation intime, et même une sorte d empoisonnement traumatique comparable, sous le rapport de la production spontanée du gaz, aux intoxications par les venins et les virus, et aux maladies septicémiques si fécondes en foyers gazeux. »
Les fractures du maxillaire inférieur. — M. Richet croit que les affections de cet os prédisposent à la septicémie ; il en décrit trois cas et propose le nom d’infection ou d’intoxication putride aiguë.
Affections chirurgicales des os. — • Surtout la périostite phlegmoneuse et l’ostéomyélite aiguë J ( Gbassaignac (4 * 6 les compare au
4 On a voulu expliquer ces accidents par des embolies graisseuses : voir à ce propos les travaux de Virchow, Cohn, Panum, Zenker (1868), Wagner (1862-1865). Blum ( loc . cil., pag. 86), Bertin, Humbert Molière (thèse de Moutpellier, 1871), Mulot (thèse de Strasbourg 1863).
2 Voir Piedalla; Thèse de Paris. 1870. no 79. a Dict. de méd. et de chirurg. prat.
4 Mémoires de la Société de chirurgie, s Valette: Bulletin de la Société de chirurgie. 1855.
6 Çhassaignac; Mémoire lu à l'Académie des sciences. 1853.
phlegmon diffus, montre leur analogie et propose de les appeler typhus des membres).
Suppurations. — Après l'ouverture d’abcès par congestion, les malades sont pris de diarrhées, vomissements, fièvre, et meurent en peu de temps ; certains abcès articulaires en communication avec l’air.
Gangrènes. — On remarque tantôt des phénomènes putrides caractéristiques ; d’autres fois les symptômes ataxiques prédominent. — De même dans certaines morts rapides, après les piqûres anatomiques 1 .
Fièvre uréthrale 2. — Blum ne s’arrête pas à la question de la septicémie hétérocbthone aiguë. «Si ces accidents existent, dit-il, ils sont rares.
» Roser lui-même, qui a soutenu avec tant d’acharnement que la pyohémie est une maladie miasmatique, regarde la septicémie comme une intoxicotion du sang par les éléments que fournit la plaie3. »
Nous allons continuer la putridité en chirurgie par le résumé de la discussion qui a eu lieu à l’Académie de médecine; commencée le 18 mai 1869, elle s’est terminée seulement en 1871 .
La transition est facile de l’injection des liquides putrides à une septicémie d’intensité plus ou moins grande par absorption à la surface de toutes les plaies.
Ces idées d’outre Rhin furent soutenues par M. Verneuil à la tribune académique. Quoique la discussion aitporté sur l’infection purulente, la septicémie y est fatalement ajoutée. Nous laissons de côté dans cet exposé succinct ce qui se rattache aux discussions personnelles, à l’infection purulente, aux abcès métastatiques.
Du long débat engagé surtout entre MM. A. Guérin, Verneuil, Legouest, Gosselin, Chauffard, J. Guérin, Chassaignac, il résulte qu il faut admettre deux causes de septicémie: l’une engendrée par
1 Travail de Roser ; Arch. Heilkunde. 1866.
2 Sôdillot; Thèse de Saint-Germain. Paris, 1861.
3 Blum ; loc. cit.
la plaie elle-même, l’autre puisée dans le milieu ambiant. C’est la théorie du poison traumatique et du poison miasmatique. Deux académiciens, MM. Verneuil et Gosselin, ont paru seuls accepter l’idée d’un poison traumatique agissant toujours à la surface de la plaie depuis son origine jusqu’à la cicatrisation, pouvant trouver des circonstances où il est plus ou moins absorbé, mais toujours présent dans la plaie et fabriqué dans l’organisme en plus ou moins grande quantité. Le mot de sulfate de sepsine, prononcé par M. Verneuil, a soulevé des orages, bientôt apaisés. Dans le fait, l’orateur le plus hostile et le plus opposé à ces idées de septicémie a été M. Chauffard qui, malgré les vives répliques de Gosselin, Verneuil, n’a voulu voir dans toutes les fièvres putrides qu’une réaction de l’organisme vital, après l’irritation traumatique. Il a surtout insisté sur la séparation de la spontanéité et de la spécificité des maladies, le caractère essentiel de la spécificité étant la production de produits spécifiques sous l’influence d’une cause commune non spécifique.
Ajoutons à cela des communications pratiques de Bouley sur p aptitude des races animales à contracter la pyohémie, et des expériences de Colin différant fort peu de celles déjà mille fois
répétées.
Cela n’a donc été qu’une appréciation officielle des idées revenues d’Allemagne, idées toutes françaises, comme a cherché a le prouver le respectable M. Bouillaud. Nous en trouvons 1 origine dans le Mémoire de Gaspard, trop peu cité par tous ces orateurs.
Avant de donner sur la septicémie le résumé des travaux de Goze et de Feltz, qui viennent d’être publiés, il nous semble utile de savoir si l’élément septique est un produit chimique de la
putridité. Et, comme dit Blum' :
« Faut-il ranger l’ensemble des phénomènes produits pari introduction dans l’économie de substances septiques paimi les affections produites par des ferments non figurés, en général non
t Blmn; loc.cit., tom. IV, pag. 13.
contagieux et non miasmatiques, parce que la cause ne se reproduit pas; ou bien parmi les affections dues à des virus le plus souvent figurés, contagieux et souvent miasmatiques?
En 1864, M. Davaine fait ses premières expériences ' , et, d’après lui, la septicémie paraît être non contagieuse.
Voici ses conclusions :
« Les effets des substances putréfiées ne vont pas au-delà de l’animal chez lequel on injecte ces substances ;
» L’agent toxique des matières putrides ne se régénère pas ; la putréfaction agit sur l’économie animale comme un poison. » En 1869 2, ce savant est revenu sur ces résultats.
Le professeur Robin 3 partage cependant cette opinion :
« L’altération des humeurs et des tissus sur le cadavre donne lieu à l’état virulent qui cause les accidents attribués aux piqûres anatomiques. La putridité, au contraire, est un mode d’altération de la substance organisée mortifiée qui succède graduellement à son état virulent cadavérique. La putridité n’est pas la virulence; elle la détruit même lorsqu’elle est arrivée à un certain degré.
» La putridité, d’après le même professeur, commence lorsque, aux dépens des éléments chimiques, des substances organiques qui se décomposent, se forment des carbonates et sulfhydrates d’ammoniaque, des traces d’hydrogène phosphoré et carboné associés à des acides gras volatils, tous composés chimiques définis. Elle ne saurait par conséquent être confondue, dans sa nature ni dans ses effets, avec la virulence provenant d’un simple changement isomérique.
» C’est ainsi que la putridité détruit ou modifie beaucoup le caractère de la virulence, parce qu’elle est le résultat de la décomposition des substances organiques.
* Les effets de la putridité sur l’économie sont à peu près proportionnés à la quantité de la matière putride, et disparaissent
( Comptes-rendus, tom. LVII, pag. 230, 240.
2 Comptes-rendus de l’Académie des sciences.
3 Comptes-rendus delà Société de Biologie. 1868.
avec elle, comme lorsqu’il s’agit d’un poison dont les matières putrides représentent une espèce particulière; mais ces dernières n’ont pas, comme les substances virulentes, une action qui se continue et se propage, comme état local et comme état général, d’une manière prolongée et graduelle.»
On se rappelle les travaux de Hamont en 1827 ; de Leplat et Jaillard, en 1864. La même année, Weber* avait constaté que le sang d’animaux atteints d’infection putride possède des propriétés infectantes.
En avril 1865, M. Goze communiquait, à la réunion des Sociétés savantes, un travail fait en collaboration avec Feltz sur les fermentations intra-organiques et la production de quelques maladies infectieuses.
En voici les conclusions :
« 1° Le sang des animaux infectés par un liquide putride est lui-même infectieux ;
» 2° Le sang est profondément altéré dans ses globules rouges, et contient des éléments figurés (bactéries) animés d’un mouvement vermiculaire plus ou moins actif ;
» 3° Le même sang, dilué, filtré et injecté dans la trachée, ne produit pas la mort; ce qui démontre que si les éléments figuiés sont retenus par l’épithélium pulmonaire ou détruits pai 1 oxygène dans l’acte respiratoire, ce n’est pas la partie liquide du
sang qui contient le principe infectieux,
» 4° Au fur et à mesure d’inoculations successives à des individus différents, mais de même espèce, la mort survient plus rapidement; ce qui ferait supposer que l’élément infectieux gagne en activité en passant dans des organismes semblables. »
M. Raimbert, dans son Traité de la pustule maligne, rapportait une série d’expériences à l’appui des opinions des professeurs de Strasbourg.
En 1869, M. Davaino2 semble croire à la contagion de la
• Deutsche Klinik, 1864-1865.
a Comptes-rendus Académie des sciences, 25 janvier 1869
maladie déterminée par l’inoculation du sang putréfié ; voici son expérience rapportée par Feltz :
Un cobaye étant mort à la suite de l’injection d’une goutte de sang de bœuf putréfié, deux gouttes de sang, prises dans le cœur aussitôt après la mort, furent injectées dans l’épaisseur de la paroi abdominale d’un autre cobaye. Celui-ci mourut au bout de vingt-sept heures; une demi-heure après la mort, deux gouttes de sang du cœur furent injectées à un autre cobaye, qui meurt en vingt-deux heures. Trois autres cobayes furent successivement inoculés les uns des autres avec des résultats semblables.
Les bactéries sont à mouvements dans le sang des animaux morts de septicémie; toujours immobiles, au contraire, chez les animaux qui ont succombé aux affections charbonneuses.
M. Lemaire 1 croit que les accidents putrides sont produits par les éléments figurés. Il croit aussi que, selon que le milieu sera alcalin ou acide, on verra se former des microzoaires ou des microphytes. Plus tard, en 1867, il étudie le dépôt produit dans la vapeur d’eau condensée au milieu de salles d’hôpital, casernes, corps-de-garde, puis la couche (vulgo crasse) qui se dépose sur le corps de l’homme : dans fous les cas, il constate des bactéries, des vibrions et des monades.
En 1868, le DrPoUi (de Milan)2 ht au Congrès international de Paris un Mémoire sur le traitement des maladies zymotiques par les sulfates, et dans lequel il dit avoir confirmé les expériences de Davaine , Coze et Feltz, et surtout celles qui regardent la reproduction artificielle des maladies à forme typhïque par l’injection , dans les veines des animaux , de matières organiques putrides contenant des bactéries et des vibrions.
Voici le résumé général des questions relatives à la septicimie, d’après MM. Coze et Feltz3:
Le corps humain est le point de départ et le siège de l’élément infectieux.
1 Traité de l’acide phénique. 1865.
Du traitement des maladies infect, par les sulfites. Milan, 1866.
3 Op. cit., pag. 123.
L’élément caractérisant l’infection est la bactérie qui, s’emparant de l’oxygène, rendrait le sang impropre à la nutrition.
Les accidents sont dus au phénomène initial de la fermentation putride, le développement des bactéries ; lorsque les vibrions paraissent, la putréfaction est bien près de se terminer.
Chez l’homme comme chez les animaux, la production des vibrions n’a pas ou a à peine le temps de se faire; 1 organisme a succombé ou a résisté.
Le danger est dans la bactérie et non dans le vibrion.
Cette manière de voir confirme l’opinion que la putridité tue
la virulence.
Il y a donc, comme le dit M. Pasteur, séparation des deux phases de la fermentation putride. La première phase surtout détermine les accidents septiques.