DEPUIS BROUSSAIS JUSQU’A NOS JOURS
Nous venons de voir les nombreux travaux publiés par les expérimentateurs, les chirurgiens et les accoucheurs; le champ à exploiter était considérable, la moisson a été remarquable.
Dans cette marche brillante, les médecins ne sont pas restés en retard, et pour bien apprécier leurs travaux et les idées qui les ont guidés, il faut se rappeler quel était l’état des esprits au commencement de ce siècle.
L’humorisme ancien, comme j’ai cherché à le démontrer, avait régné en maître pendant toute la période métaphysique. Il reposait sur des faits inexacts, mais il était fortement appuyé par la pathologie de l’époque. Il est certain que les idées des médecins anciens sur les maladies putrides sont bien différentes suivant qu’ils sont humoristes on solidistes. Il me semble que les épidémies du moyen âge étaient bien faites pour fortifier les médecins des siècles antérieurs au nôtre dans la croyance d’une altération des humeurs. Ajoutez que la tradition 1 enseignait, le maîtie avait dit. Ce fut donc l’opinion des meilleurs esprits : Sydenham, Pringle, Huxam, Sarcone, Stoll, Quarin. Pinel lui-même, qui attaque l’humorisme avec tant de fougue, n’ose pas porter la main sur la classe des fièvres putrides. Résolu cependant, comme tous les novateurs, à changer quand même, il propose le nom de fièvres adynamiques. Il avoue que l’odeur fétide des déjections, l’état du sang, la putréfaction rapide, les hémorrhagies, semblent se réunir pour plaider en faveur de la théorie humorale.
i Mémoire sur la maladie qui a attaqué eu différents temps les femmes en couches de l’Hôtel-Dieu de Paris.
D’autres circonstances s’ajoutèrent en môme temps pour fortifier le solidisme: une réaction assez forte contre les idées de Barthez, la physiologie Brillante de Bichat, et l’enthousiasme avec lequel on se livra à l’étude de l’anatomie pathologique.
Brown', ressuscitant les doctrines des méthodistes, avait proclamé qu’il n’existait dans les maladies que force et faiblesse, et, par cela même, il s’était élevé contre la théorie de la putridité des humeurs. — On connaît sa proposition capitale: la vie est entretenue par les stimulants.
Puis ce puissant génie : Broussais !
Ses idées sur l’irritation et ses conséquences ruinaient complètement les théories sur la putridité, déjà si vivement attaquées par Pinel. Le triomphe du solidisme était complet et superbe.
Mais on ne détruit que ce que l’on remplace, et bientôt les médecins allaient s’apercevoir que le solidisme était incapable à lui seul d’expliquer tous les résultats que l’expérience allait donner.
Dès 1817, Chomel1 2 élève la voix pour rendre aux liquides 1 importance qu’ils devaient avoir dans les phénomènes de la vie, soit en maladie, soit en santé.
En même temps Gaspard, Orfila 3, et tous ces brillants expérimentateurs dont on a vu les noms, s’étaient mis à l’œuvre et avaient montré le rôle important des injections septiques dans le sang.
Les épidémies sévirent alors sur notre pays, dont les désastres n’ont trouvé de comparaison que de nos jours ; et les publica-
1 Brown, né en 1735 à Bande, comté de Berwicken (Écosse), mort en 1788
publie ses Elementa médicinx en 1779, traduct. franc, par Bertin en 1805
Rasori. qui avait appris en Angleterre les idées de Brown, réagit fortement contre le novateur écossais : «Il pose en principe que la vie est le résultat de deux forces distinctes et contraires, également actives, le stimulus et le contro-stimulus, qui s équilibrent dans l’état de santé, mais qui se priment, se neutralisent ou se détruisent dans l’état de maladie.» (Delioux ; loc. cit.)
2 Path. gén., lrc édit.
3 Toxicologie, tom. I, 3c édit., pag. 492.
lions sur lo typhus, le Traité d’Hildenbrand , prouvèrent l’inlluence pernicieuse des émanations putrides.
L’humorismc prenait donc peu à peu une nouvelle importance, importance qu’i1 devait à l’étude plus approfondie que l’on faisait de la putridité ou des altérations putrides du sang.
Les médecins suivaient les travaux de l’école expérimentale, en s’y associant parfois. Il faut bien le dire, il n’y avait pas de doctrine médicale suffisamment puissante pour enchaîner tous les esprits.
L’école do Paris, indécise et hésitante, un moment guidée par le réformateur du Yal-de-Grâce, réagissait fortement, et malgré Laënnec, Chomel, Louis, Bouillaud, Piorry, Andral (tous noms français), il n’y avait plus, comme autrefois, homogénéité et vues uniformes. Il fallait se mettre à l’œuvre pour organiser une médecine nouvelle, ou tout au moins pour trouver des théories. On comprit que la médecine n’est pas une science où il soit permis de raisonner à priori : tous les plus petits faits doivent être constatés par l’expérience.
C’est alors, vers 1840, que MM. Andral et Gavarretse mettent à l’œuvre et produisent les beaux travaux d’hématologie qui suscitèrent en Europe une si profonde émotion. La portée des résultats atteints par ces deux savants était incalculable : des horizons nouveaux se découvrent. Ce fut là une nouvelle période pour les théories humorales.
Mais il n’est pas besoin de montrer combien cet humorisme
allait être différent de l’ancien.
Tous les travaux publiés après Andral et Gavarret n'ont eu pour but que de développer les idées de ces deux savants. Je vais les exposer maintenant. Ces quelques réflexions feront mieux comprendre la marche de l’esprit humain pendant la période positive , ses tâtonnements à son début, pour n’avoir pas assez médité ces paroles de Bichat, qu’on dirait empruntées à Hippocrate 1 : « Une théorie exclusive de solidisme ou d’humorisme est un contre-sens pathologique.»
\ Voy. à ce sujet le livre de Y Ancienne médecine.
Vers 1820, paraissent successivement, en Allemagne : le Traité de médecine pratique de Pierre Frank 1 et la Pathologie interne de Joseph Frank 2.
Pierre Frank décrit des fièvres continues nerveuses : c’est le genre ; et comme espèce, la fièvre nerveuse stupide, ou adynamo-ataxique, avec prédominance de l’ataxie, et la fièvre lente nerveuse, les pestes, typhus, etc... Leur cause doit être cherchée dans le principe que préparent pour la destruction des hommes les lieux infectés d’exhalations animales: ce Ainsi, la cause des fièvres nerveuses paraît moins souvent résider dans la matière putride que dans un principe qui s’unit facilement avec elle, principe d’une nature inconnue et dont l’action se porte sur les nerfs, à la manière des substances vénéneuses. Ce délétère produit, selon la diversité de la nature, la variété des sujets qui le reçoivent et la constitution régnante, des effets variés dans une machine sensible, tantôt excitants, tantôt débilitants, qu’on a ingénieusement comparés aux effets de la fumée de tabac, chez les personnes non habituées à son usage.»
Le délétère contagieux de la fièvre nerveuse est un produit animal qui s’engendre dans le corps des divers malades, dans un milieu rempli de leurs exhalaisons. Ce principe contagieux a pour caractère particulier de s’associer non-seulement avec les affections gastriques, inflammatoires, mais avec les virus variolique et morbilleux, qui dépouillent alors leur forme ordinaire.
Joseph Frank étudie la putridité dans les fièvres continues, et il la décrit spécialement à propos des fièvres nerveuses. — Les fièvres nerveuses sont toutes fièvres continues , accompagnées d’une prostration évidente des forces , d’affaiblissement du système nerveux et de contradiction dans leurs symptômes. Parmi ces dernières sont les fièvres nerveuses provenant des fièvres gastriques. «Gomme pendant la durée de ces fièvres, dit-il, les
1 Trad. Goudareau, tom. I, pag. 68 etsuiv., 2 vol. Paris, 1842.
2 Praxeos medicæ præcepla universa. Lipsiæ, 1826-1832. Trad. franc, de Bayle, tom, I, pag. 224-229, 6 vol. Paris, 1857.
parties constituantes du corps perdent souvent leur consistance et présentent ordinairement des indices de dissolution, sinon une putréfaction complète, au moins une tendance à cet état, on leur a donné le nom de fièvres putrides. D’après Frank, les fièvres putrides affectent les nerfs et vicient le sang '.» Cette affection des nerfs offre beaucoup derapports avec l’effet des poisons narcotiques et de la contagion typhoïque.
« On doit donc un tribut de reconnaissance aux hommes qui ont combattu cette absurde doctrine de la putridité et ont soumis à une sévère discussion les signes de putréfaction dans les maladies, signes tirés de l’odeur désagréable, de l’état du sang, de l’effet des antiseptiques, et de la prompte décomposition.
Il résulte de cet examen : 1° que les exhalaisons du corps humain, même dans l’état de la plus parfaite santé, répandent quelquefois une odeur insupportable; 2° que le sang, dans les fièvres dites putrides, n’est pas toujours plus fluide qu’à l’ordinaire, mais qu’au contraire il se coagule quelquefois fort promptement; 3° que si les moyens antiseptiques empêchent la putréfaction des substances privées de la vie, ils ont une tout autre action sur le corps humain soumis à ses lois, comme le démontre l’action du froid arrêtant dans le premier cas la putridité, et dans le second la provoquant : par exemple, les cas si nombreux de gangrène des oreilles, du nez, sous l’influence d’un hiver rigoureux; 4° enfin, la putréfaction des cadavres indique la tendance à la putridité comme un effeL de la maladie, mais nullement la putridité elle-même comme sa cause.
Cet état est, en effet, si opposé à la vie qu’il est regardé comme le signe le plus incontestable de la mort, et qu’il suffit do l’introduction delà plus petite goutte d’ichor putride dans la masse du sang, pour la produire.
On peut donc conserver le nom do fièvres putrides pour l’appliquer seulement aux fièvres nerveuses provenant de fièvres gastriques, et cela d’autant plus que les médecins de notre époque
‘ J. Frank-, loc.cit., pag 233.
se sont unanimement accordés sur le véritable sens de l’expression de putridité, et qu’il ne peut résulter aucun inconvénient nouveau de sa fausse interprétation. »
Plus bas il dit qu’il n’a pas craint de regarder les fièvres nerveuses comme une espèce de scorbut aigu. Nous ferons remarquer que cette idée avait déjà été exprimée par Bordeu dans ses recherches sur le pouls 1 .
Disons, à propos de Joseph Frank, que son traducteur Bayle * regarde la fièvre typhoïde comme synonyme de fièvre putride. Voici sa théorie sur la production des accidents putrides : c’est une matière septique qui altère le sang; celui-ci, se rendant dans toutes les parties de l’organisme, agit sur elles d’une façon anormale. Elles réagissent, et chaque organe exprime sa souffrance à sa manière. La nature, pour éliminer la cause morbifique, la pousse vers les émonctoires de l’économie; d’où accidents.
Ordinairement cette tendance n’est nullement suivie d’un résultat salutaire, à cause de l’intensité de l’altération du fluide vital. Alors les accidents putrides se montrent de tous les côtés.
1 Œuvres par Richerand, tom. I, pag. 360. — Nous citons ce passage remarquable, qui d'ailleurs a rapport à notre sujet :
« Il est évident que le système des humoristes n’est nulle part aussi spécieusement appliqué que dans l’explication de plusieurs des symptômes de cette fièvre : la dissolution du sang, sa coagulation, ses vicieux mélanges, sont une suite nécessaire de la suspension des sécrétions C'est donc avec raison que la fièvre ma-
ligne doit être regardée comme le fonds de plusieurs maladies jointes ensemble : un malade attaqué de fièvre bien caractérisée a tout à la fois le cerveau embarrassé les nerfs pris, les humeurs altérées, mal combinées ; il a toutes les espèces d'embarras qui peuvent être les causes de plusieurs maladies du ventre , de la poitrine de la tête et des autres parties ; il est, pour ainsi dire, dans l’état qui pourrait constituer un scorbut aigu ■ tous les couloirs sont étranglés, tous les vaisseaux sont inégalement engorgés. Aussi l’ouverture des cadavres des personnes mortes d’une fièvre vraiment maligne démontre-t-elle que tous les viscères sont ecchymosés, meurtris, prêts à entrer en putréfaction, semblables aux chairs d’un animal qui a été forcé par la course : aussi la fièvre maligne bien caractérisée n’est-elle souvent, si on peut le dire, qu’une agonie allongée ; c’est un renversement presque total
de l’économie animale, une sorte de délire de la nature, et le plus dangereux écueil de l’art.»
3 Eléments de pathologie médicale, tom. I, pag. 178. Paris, 1856.
En même temps que ces Traités de pathologie des deux Frank' paraissait le Dictionnaire en GO volumes : nouvelle preuve du manque absolu de doctrine générale. L’article Putridité est de Mérat 1 ; il no donne rien de spécial et n’est pas plus remarquable que celui de Bricheteau dans Y Encyclopédie .
J’ai déjà parlé,' dans la partie chirurgicale, du Mémoire de Trousseau et Dupuy qui paruten 1826. D’après leurs expériences, il leur semble que les accidents putrides doivent être attribués moins à l’irritation qu’à l’altération des liquides. Tous les accidents nerveux doivent, d’après eux, être rattachés à l’action sur le cerveau du principe même introduit dans les veines. Ils se plaignent de ce que les fluides ont été dépossédés des privilèges qu’ils possédaient autrefois.
Ce sont ces mêmes regrets qu’exprime Rochoux 2.
Après avoir décrit la marche rapide d’une fièvre où les accidents mortels s’accompagnèrent de putréfaction presque immédiate, il conclut à l’altération du sang pendant la vie , altération survenue sous l’influence de fatigues prolongées. Le sang s’est altéré et il y a eu empoisonnement général. Notons à ce propos que Bouley a vu la morve se développer chez les solipèdes qui ont été surmenés.
En 1835, Dubois 3 (d’Amiens) étudie la putridité dans son chapitre sur les Fièvres typhoïdes d’Europe. La fièvre typhoïde, héritière de l’engouement que toute une génération avait voué à la gastro-entérite, commençait à être bien connue par les travaux de Chomel4, Louis5, Bretonneau6.
M. Dubois constate que le mot de putridité répugnait à l’école de Pinel; mais est-il possible de nier l’altération des liquides? et
‘ Tom. XLVI, pag. 292.
2 Mémoire sur les maladies avec ou par altération du sang, Archiv. de méd . prat., tom. XIII. pag. 161, février 1827.
3 Path. gén., tom. I, pag. 393. 2 vol. Paris.
'* Clin. méd. Paris, 1834.
5 Recli. anat., path. et thérap. sur la mal. connue sous le nom de fièvre typhoïde. Paris, 1829.
fi De la dothiénentério (Arch. de méd. 1826).
si l’on ne veut admettre qu’ils éprouvent pendant la vie une sorte de décomposition putride, il faudra bien avouer que ces fluides ne sont pas normaux. Nous ne connaissons pas leur mode d altération, mais ils sont altérés.
J’ai écrit déjà le nom de Bouillaud ( v. pag. 68 ) et montré que dès 1826 il s’était occupé de cette question. Ilia reprend dans les articles Fièvre et Humorisme du Dictionnaire er; 60 volumes, et en 1835 dans 1« Journal hebdomadaire puis dans sa Nosograph ie1 2. Dans ce dernier ouvrage, il montre que 1e sang ressemble, quand tes symptômes sont peu graves , à de la gelée de groseille mal cuite, et, lorsque la septicémie est portée bien loin, à du résiné très-mou. Puis il étudie comment se produit la putridité dans l’entéro-mésentérite et dans tes autres inflammations.
ce Avant d’aller plus loin, nous ne pouvons nous empêcher de faire observer que, sous l’expression de fièvre putride, se trouvent comprises tes idées des deux états morbides essentiellement différents. En effet, quelle identité existe-il entre la décomposition putride et la fièvre, double élément dont l’expression de fièvre putride emporte l’idée avec elle ? Ces phénomèmes putrides ou la putridité constituent réellement une complication de la fièvre.
» D’ailleurs, quelque distinctes que soient entre elles l’inflammation générale ou partielle et la putridité, il est très-vrai que la première est souvent la cause occasionnelle de la seconde. On sait, en effet, que l’inflammation se termine quelquefois par la désorganisation et la gangrène des parties quelle affecte. Or, qu’arrive-t-il alors ? Les parties organisées, privées de la vie, ne tardent pas à devenir 1e siège d’une véritable décomposition putride. Mais nous trouvons là une nouvelle preuve de la différence essentielle et vraiment énorme qui existe entre l’inflammation et la putréfaction. La première suppose nécessairement la vie
1 Mémoire; Noie générale sur les altérations des liquides ou des humeurs dans les maladies, suivie de quelques réflexions sur l’état du sang dans les iuflamm. simples et dans les inflamm. putrides, malignes ou typhoïdes, tom. III, pag, 353.
2 Nosographie, tom. I, pag. 361.
dans les parties qu’elle occupo, tandis que l’autre y suppose généralement la mort. Personne, je crois, no conteste l’existence de la putréfaction locale, suite de gangrène ou de mort partielle. Quant à la putréfaction générale, en prenant ce mot dans toute la rigueur de son acception, elle no peut se développer pendant la vie, puisque, d après ce qui précède, son développement supposerait une mort générale, et partant la mort réelle ou proprement dite.
» Ainsi donc, les phénomènes généraux de putridité dans les fièvres dites putrides seraient une pure chimère, si l’on entendait par cette expression les phénomènes d’une véritable putréfaction universelle des liquides et des solides. Cependant, les phénomènes de putridité étant de toute réalité, d’où proviennent-ils? » M. Bouillaud, répondant à cette question, admet que les fièvres putrides sont consécutives, tantôt à une inflammation gastro-intestinale, tantôt à une phlegmasie autre que celle des viscères digestifs.
L’inflammation de la muqueuse gastro-intestinale ne suffit pas, d’après Bouillaud, pour déterminer à elle seule les fièvres dites putrides. Dans tous les cas où l’état adynamique putride a été observé, on a pu le rattacher à l’introduction d’une certaine quantité de matière putride dans la circulation, grâce à certains organes absorbants. « Suivant cette explication, la putridité, au moyen de l’espèce de levain qui circule dans le sang, se généralise, en quelque sorte, comme l’irritation inflammatoire se généralise de son côté par l’intermédiaire du système vasculaire et du système nerveux ganglionnaire. »
Nous voici maintenant arrivé aux expériences d’ÀNDRAL et Gavarret, qui peuvent être considérés comme les véritables fondateurs de l’hématologie. Imités plus tard par Becquerel et Rodier, ils avaient été précédés dans cette voie par MM. Denis, Le Canu, Donné, et Piorry.
Parmentier et Deyeux' avaient, il est vrai, publié un mémoire
1 Mémoire sur le sang , dans lequel on répond à cette question : «Déterminer,
sur notre sujet: mais les faits étaient trop peu nombreux. Cependant. il faut l’avouer, le voie était ouverte.
Denis et Le Canu publièrent leurs recherches sur le sang. Mais c’est seulement en 1842 que Denis (de Commercy) publie ses magnifiques recherches sur les matières albumineuses, recherches un moment délaissées, mais tirées de 1 oubli par Alex. Schmitt et les nouvelles théories sur la plasmine.
M. Donné, dès 1836, en se fondant sur l’action dissolvante qu’exerce l’ammoniaque sur les globules sanguins, en laissant intacts les globules de pus, avait tenté une première expérience chimique sur le sang.
M. Piorry avait publié ses travaux sur l’hémite et sur la couenne inflammatoire1 ; mais ce n’étaient là que des travaux séparés.
MM. Andral et Gavarret communiquèrent un premier mémoire à l'Académie des sciences*. Voici leurs conclusions pour la fièvre typhoïde :
«En résumé, une diminution de la fibrine, d’autant plus marquée et d’autant plus considérable que la fièvre typhoïde a ellemême plus de gravité : voilà le trait caractéristique de l’altération du sang dans cette maladie, d’où se déduit, comme un autre trait, un excès de globules par rapport à la fibrine; mais dans les premiers temps il n’y a en réalité (et cela même pas toujours) qu’excès de globules, et la fibrine n’est alors en moins que par rapport à eux. A une époque de gravité plus grande, il y a en réalité diminution de la fibrine, d’où il suit que le caractère fondamental de
d après '.es découvertes modernes chimiques et par des expériences exactes, quelle est la nature des altérations que le sang éprouve dans les maladies inflammatoires, dans les maladies fébriles putrides et dans le scorbut, par les citoyens Parmentier et Deyeux. 1794.
1 Traité des altérations du sang. 1840.
Séances des 27 juillet et 3 août 1840. Recherches sur les modifications de proportion de quelques principes du sang (fibrine, globules, matériaux solides du sérum .et eau) dans les maladies. Mém. publié dans les Annales de chimie etde physique, tom. LXXV (novembre 1840, pag. 284). Puis en 1842, 2™ Mém., môme journal, strie, tom. V. Recherches sur la composition du sang de quelques animaux domestiques dans l'état de sa santé et de maladie, par Andral, Gavarret et Delafond.
l’altération du sang, dans la fièvre typhoïde, no se développe ou ne dovient manifeste que dans sa forme grave, et que dans les cas légers il peut arriver que le sang ne présente que des caractères purement négatifs. »
Trois ans plus tard, M. Andral publie l’exposé de ses travaux sur le sang ' . M. Andral explique d’abord la meilleure méthode à suivre dans les études d’hématologie pathologique. Il faut emprunter des lumières à la chimie, à l’histologie, aux expériences physiologiques. Celles-ci surtout sont importantes, car on peut ainsi rendre le sang à peu près semblable à ce qu’il est dans les maladies. « C’est en procédant ainsi que M. Magendie a prouvé la part que peut avoir un sang moins chargé de fibrine que de coutume, dans l’apparition des congestions sanguines et des hémorrhagies. Par l’analyse directe du sang de l’homme malade, je suis arrivé, sous ce rapport, à des résultats semblables aux siens. » Il fait remarquer que Sylvius1 2 explique la fluidité du sang, dans les fièvres malignes et la peste, par l’existence au sein de ce liquide d’un excès de principes alcalins nés dans 1 économie ou apportés du dehors. Sylvius a même fait des expériences : il a injecté des substances acides dans les veines d’un animal vivant, et a constaté la coagulation du sang. En injectant des substances alcalines, le sang se dissout. Ce sont là des expériences répétées par Magendie et par lesquelles il a piouvé qu’en amenant ainsi une dissolution, on produisait chez les animaux la plupart des accidents qui appartiennent au typhus.
Andral rappelle, commeje l’ai écrit plus haut, l’explication que Huxam donnait des hémorrhagies dans la fièvre putride. S’il eût examiné le sang au microscope, il aurait bien vite reconnu le peu de fondement de sa doctrine, car il n aurait trou\é les globules ni déchirés ni brisés. Bordeu, dont le style me 1 appelle souvent Montaigne, ne s’est-il pas moqué de ces auteurs « qui
1 Essai d'hématologie pathologique, pag. 48, 61, 125. Paris, 1843.
2 Sylvius; Praxis medica, lib. 1, cap xxxiii: De febribus malignis. De peste,
sect. III.
2 Leçons sur les phénomènes physiques de la vie, passim.
portèrent les choses jusqu’au point de voir ou cl imaginer des globules éclatés et mis en pièces, comme cela arrive a des globules de verre ; mais les gens sensés ne feront pas grand cas de
ces enfantillages ' » .
« A toutes les époques de l’observation clinique et à quelque point de vue théorique que l’on fût placé, on a reconnu que, parmi les pyrexies, il y en avait qui ne s’accompagnaient d aucun symptôme grave et qui marchaient naturellement vers une terminaison favorable, tandis qu il y en avait d autres qui* soit dès leur début, soit pendant leur cours, s’accompagnaient d’accidents de nature telle, qu’il semblait que les forces qui régissent l’organisme fussent ou vaincues ou assez profondément tioublées pour que l’extinction de la vie dût en être la conséquence ; et en même temps l’on constatait qu’en pareil cas le sang offrait un aspect tout particulier : on avait vu que, devenu moins consistant, il semblait tendre à une sorte de dissolution. Admis dans tous les temps, mais diversement expliqué suivant les théories dominantes, cet état, qui peut se développer dans toute pyrexie, et auquel plusieurs semblent naturellement tendre, a été tour à tour appelé état putride, état adynamique, état typhoïde ; il a son plus grand développement dans les typhus proprement dits ; il leur est en quelque sorte inhérent ; il en est comme l’essence. La pyrexie appelée aujourd’hui fièvre typhoïde le présente à un faible degré dès son invasion, et les cas graves de cette maladie en sont surtout la représentation. Il n’existe pas ordinairement dans les fièvres éruptives, mais il vient souvent les compliquer et constitue un de leurs dangers. Enfin, en dehors de ces pyrexies à caractères bien tranchés, et qui ont une place bien déterminée dans les cadres nosologiques, il en est d’autres auxquelles aucun nom n’a été imposé, et qui peuvent encore présenter à un haut degré ces symptômes divers auxquels les anciens attachaient l’idée d’état putride. C’est que, dans toutes ces pyrexies, peut effectivement exister une altération commune dont le sang est le siège, et
1 Bordeu ; Analyse médicinale du sang.
dont l’ existence coïncide constamment avec l’apparition do cos phénomènes, toujours les mêmes, que le vitalisme attribuait à l’advnamio, le solidismo au relâchement de la fibre , l’humorisme à la putridité des humeurs. Cette altération du sang consiste dans une diminution de sa fibrine ; c’est par conséquent l’altération inverse de celle qui traduit dans le sang l’état phlegmatique. Cette diminution de fibrine, toutes les fois qu’elle a lieu, entraîne dans les qualités physiques du sang des modifications remarquables ' . »
Ce sont ces qualités qui amènent l’état de dissolution du sang si bien décrit par les anciens. Les globules sont ou rares ou abondants. La prédominance de ceux-ci dépend de ce que la fièvre typhoïde atteint très-fréquemment des individus qui par leur âge et leur constitution sont dans un état de pléthore plus ou moins considérable.
Il y a encore un autre caractère négatif, mais tout aussi important : c’est l’absence de la couenne 1 2.
La cause spécifique qui produit ces maladies agit sur le sang en y détruisant la matière spontanément coagulable , tandis que la cause qui fait les phlegmasies tend au contraire à créer dans le sang une nouvelle quantité de cette matière. Lorsque la cause a suffisamment agi ou que l’organisme n’a pas bien résisté, l'intoxication est manifeste, et alors il y a diminution de la fibrine.
Mais ce n’est pas là la véritable cause de la maladie, de même qu’elle ne se trouve pas dans les altérations dont les membranes tégumentaires sont alors le siège. Cependant, de même que celles-ci occasionnent certains symptômes, de même la diminution de la fibrine joue son rôle : c’est à celle-ci qu’il faut rattacher les hémorrhagies si communes dans toutes les pyrexies dans lesquelles prédomine la forme adynamique ou putride, c’est-à-dire celles où l’analyse a appris que le sang avait perdu de sæfibrine. « Il semble, dit Andral, qu’elle a pour effet de permettre aux
1 Andral , pag. 63.
- Sarcone l’avait appelée la matière rhumatiipie.
globales d’abandonner plus facilement les vaisseaux qui les contiennent». Ne faut-il pas lui rapporter aussi ces congestions si faciles, les stases sanguines qui souvent ont été confondues avec de véritables inflammations? Il y a là plus qu’une coïncidence.
Il résulte aussi des expériences d’Andral qu’il y aune influence différente exercée par le pus, suivant que celui-ci est frais ou qu’il est sorti depuis assez longtemps du corps vivant pour s etreputréfîé. Le pus frais n’a pas d’action appréciable mais le pus putréfié aune action semblable à celle de l'ammoniaque, il détruit à la fois les globules et la fibrine; mais pour que ces actions diverses soient constatables danslesang, il fautplusieurs heures de contact.
Pour Andral, ce n’est réellement pas le pus qui agit, c’est une de ses transformations, l’ammoniaque; ce produit ammoniacal se retrouve dans une foule de circonstances. On comprend ainsi comment dans ces cas, en apparence si divers, le sang doit éprouver une altération identique quant à sa nature et qui ne peut varier que quant à ses degrés, et comment aussi des symptômes de même ordre doivent résulter de causes qui paraissent si différentes. »
L’inflammation peut donc avoir pour effets éloignés la diminution de la fibrine, si le pus altéré (produit du reste inflammatoire) se mêle au sang. Mais en même temps, à l’état phlegmasique succède l’état putride.
L’introduction dans le sang de substances miasmatiques et virulentes produit sur la fibrine une action semblable à celle des substances alcalines.
Quant aux perturbations profondes du système nerveux sous une cause quelconque et amenant une dissolution du sang, ces faits ont besoin d’être étudiés de nouveau.
Voici comment Andral résume ses opinions sur la putridité :
« Tant que le sang est encore dans les vaisseaux vivants, on ne saurait admettre qu’il puisse éprouver une putréfaction véritable. Toutefois, il y a un certain nombre de maladies dans lesquelles, après la mort, toutes les parties du corps en général, et le sang en particulier, présentent plus rapidement que dans d’autres les
signes do putréfaction , et ces maladies sont précisément celles dans lesquelles le sang a perdu de sa coagulabilité pendant la vie. Indépendamment de ce caractère commun, elles ont toutes un aspect particulier : la rapidité delà prostration, la fétidité des diverses matières excrétées, la tendance aux hémorrhagies et aux gangrènes, en sont les phénomènes ordinaires.
» Tels étaient aussi pour les anciens les signes de l’état putride: ces signes ne sont autre chose que ceux qui caractérisent les maladies dans lesquelles la matière spontanément coagulable du sang a plus ou moins diminué ; et la plus grande rapidité de la putréfaction après la mort , qu’on observe alors, dépend peutêtre tout simplement de ce que les tissus se trouvent plus promptement imprégnés par le sang, en raison de son état de liquidité, qui lui permet de transsuder à travers les parois vasculaires, dès les premières heures de la vie.
» Remarquons d’ailleurs que, dans le langage de Boërhaave et d’Huxam, les mots d’état dissous et à’ état putride du sang étaient des expressions synonymes.
» Ainsi donc, dans leurs nombreux écrits sur les maladies qu’ils appelaient putrides, les anciens n’ont fait autre chose que nous transmettre leurs observations et leurs hypothèses sur cette grande classe de maladies dans lesquelles le sang ne contient plus sa quantité normale de fibrine, et aussi les opposaient-ils aux maladies inflammatoires, comme nos recherches modernes nous autorisent encore à le faire ' . »
En 1847, Piorry, dans son Traité de médecine pratique 2, reprend les questions qu’il avait étudiées dès 1825 et les traite avec une hauteur de vues parfois remai quable.
Dans l’article consacré au Scorbut, il fait remarquer que, pour les médecins anciens, le scorbut était susceptible de se combiner avec d’autres affections et d’en former ainsi l’un des éléments. Il
< Andral; loc. cit., pag. 1 46.
a Traité de médecine prat. et de path. iatrique, lom. III. Paris, 1847. (Articles Anomémies, Hypoplastémie, Toxémie, Pyémie, Septicémie, 'etc.
y avait autrefois des arthrites, des asthmes et môme des hystéries scorbutiques. On avait procédé pour le scorbut comme pour le rhumatisme, la goutte..; et comme les accidents putrides jouaient le plus grand rôle dans le scorbut, il est facile de voir l’extension que ceux-ci prenaient en même temps.
Pour lui, le sang est altéré : il y a diminution de fibrine probablement ; le liquide seul est atteint, car le rétablissement si rapide des scorbutiques après une nourriture convenable démontre qu’il n’y a pas altération profonde des solides.
Les opinions de Piorry sur le pus altéré et non altéré sont semblables à celles d’Andral. Il ne croit pas qu’il soit possible de dire si c’est à l’acide sulfhydrique, à l’hydrosulfate d’ammoniaque, à l’acide cyanhydrique, que sont dus les phénomènes qui suivent l’absorption du pus fétide.
Celui-ci exerce une action remarquable sur l’intestin et la peau. Il ne faut pas, dit Piorry, voir là les effets de la nature médicatrice : « s’il se fait des excrétions de pus, de matières putrides, dp poisons par cette voie, c’est que les intestins sont faits pour cela. Leurs vaisseaux sanguins ont été conformés d’une telle façon qu’ils peuvent livrer passage à ces agents délétères. Ce sont là des conséquences évidentes de ce sublime arrangement des organes sans lequel la vie ne pourrait se conserver. »
Il étudie spécialement l’état putride du sang, tel que le comprennent les anciens, au chapitre de la Septicémie. Il lui reconnaît les caractères assignés par Bouillaud. II. recherche les causes qui produisent la putridité : si les parois des cavités internes sont saines, les matières putrides provenues du dehors peuvent entrer dans la circulation par trois portes différentes : la peau, les voies digestives et les organes pulmonaires.
11 réfute ensuite le professeur Forget, qui ne partageait pas ses opinions sur les causes des fièvres putrides, et qui, d’après Piorry, a eu le tort de prendre le mot septicémie pour synonyme de fièvre typhoïde et d’entérite folliculeuse.
\oici, pour Piorry, l’évolution des accidents : Les miasmes putrides absorbés par les poumons empoisonnent le sang : alors
entérile folliculeuse et ulcérations quelquefois gangréneuses, d’où formation de sucs putrides; résorption de ceux-ci, et alors accidents généraux.
Ce sont les idées développées plus tard par Hamerniek et le professeur Hirtz.
Du reste, Piorry l’avoue lui-même : un mode d’infection n’exclut pas l’autre, et dans beaucoup de cas « il peut arriver que la première affection septicémique prenne un caractère putride encore plus prononcé, par suite de la résorption des matières déposées dans l'intestin ou à la surface de la peau ».
On ne peut concevoir, d’après lui, qu’un organe solide isolé soit seul affecté dans les maladies dites putrides. Ce n’est pas le système nerveux qui est atteint ; sans doute il réagit ; mais alors l’appareil circulatoire est malade, et c’est l’influence delà qualité ou de la quantité du sang qui produit les phénomènes nerveux.
Il conclut : « Mode d’action des causes, expériences physiologiques, marche et nature des symptômes, analogie et rapprochements, organographie pendant la vie et après la mort, inspection même du sang, tout concourt donc à prouver que ce liquide est primitivement altéré dans les affections dites putrides... Encore une fois l’altération du sang, telle que nous l’admettons, n’est pas une putréfaction réelle, mais bien une modification morbide due à l’action des matières septiques. »
Forget avait attaqué vivement les idées de Piorry, dans une série d’articles de journaux. Il résume sa théorie de la dissolution du sang dans sos Principes de thérapeutique 1 . D’après lui, les altérations du sang peuvent être primitives ou secondaires ; mais, dans tous les cas, suivant la remarque de Fernel, ces altérations ne produisent guère la maladie qu en affectant les
solides.
« L’altération du sang constitue l’affection et celle des organes réalise la maladie. » Puis, examinant la putridité : « Les livres anciens sont pleins de ces affections où le sang était noii, dis-
* Pag. 502. Paris, 18G0.
sous, fétide, putride en un mot. Aujourd’hui nous ne retrouvons plus cette putridité, preuve éclatante de l’influence des idées sur les sensations, et des théories sur les faits. Pendant deux mille ans la putridité est professée et démontrée par les faits, et ces faits disparaissent du moment où la théorie cesse de régner!... Du reste, de bons esprits, dans l’antiquité, avaient démontré que cette putridité est impossible pendant la vie, ou du moins qu’elle est incompatible avec la vie, et surtout avec la guérison. »
Toutes ces expériences, toutes ces théories avaient cependant donné quelques vérités nouvelles : un médecin de Paris essaya de présenter les altérations du sang 1 .
Monneret montre les travaux que nous avons vus ; voici le résumé de ses opinions :
« Ainsi donc, dans la situation actuelle où se trouve la science, il faut se borner à déclarer que l’état adynamique est tantôt 1 effet d une altération primitive du sang, tantôt du système nerveux ; qu il se développe dans le cours de plusieurs maladies du solide, qui en précèdent alors la manifestation; qu’il est permis de le rapporter à 1 altération primitive du liquide sanguin, lorsque celui-ci reçoit du pus, des liqueurs septiques, et même certains agents médicamenteux. »
En 1863, Jaccoud, dans sa Thèse d’agrégation si remarquable, nous fournit quelques documents intéressants.
Rappelant les travaux de l’humorisme contemporain, il étudie la diminution de la fibrine et les maladies dans lesquelles elle se montre : dans deux grandes classes de maladies qui s’accompagnent d hémorrhagies : les pyrexies hémorrhagiques (fièvre typhoïde, typhus, fièvre jaune, variole, scarlatine, rougeole, hémorrhagiques), d’une part, et d’un autre côté, certaines intoxications graves (charbon, pustule maligne, morve, infection purulente, septicémie).
Plus loin il fait remarquer que le sang contient des traces de biliverdine ou pigment biliaire. Si celui-ci augmente, on a un
1 Path. génér., tom, I, pag. 529. Paris, 1857.
ictère bilieux, dont l’origine, dans le sang se démontre par les réactifs; mais si ceux-ci ne révèlent rien, on peut bien croire que l’ictère provient de l’hémaphéme qui se trouve augmentée dans le sang.
Cet ictère, appelé hémaphéique par Gubler et sanguin par Jaccoud, se montre dans la première période de la fièvre jaune, au début de l’infection purulente, dans certaines intoxications.
Mais d’où proviennent les hémorrhagies? Jaccoud les rattache, d’après Yogel, à une dissolution de l’hématinc des globules dans le sérum. Qu’est-ce qui produit cette altération? On 1 ignore; mais voilà le fait : « Cette dissolution de l’hématine coexiste le plus souvent avec la diminution de fibrine qui appartient aux maladies dites hémorrhagiques ou putrides. On l’observe assez souvent dans la gangrène, et, pour dire toute ma pensée, cette altération des globules me paraît bien plus importante que la diminution pure et simple de la fibrine, et c est a elle que je 1 apporterai volontiers les principaux caractères du fameux sang dissous des anciens. »
D’ailleurs, sont-ce là de véritables hémorrhagies? Ce n’est pas du sang en nature qui sort des vaisseaux, et l’effusion hémorrhagique, sur laquelle ont insisté les auteurs anciens et Andral, n’est constituée alors que par du sérum teint en rouge par la dissolution morbide de l’hématine. En effet, au microscope, pas de globules.
Ce n’est pas tout : il faut faire jouer un certain rôle aux dégénérescences qui ont atteint les vaisseaux.
L’adynamie est tantôt primitive, c’est-à-dire elle naît avec la maladie elle-même, et alors l’altération du sang n’existe pas encore : il y a influence sur le système nerveux; l’individu est sidéré, comme dans tout le groupe des fièvres dites nerveuses
par les anciens.
Ou bien l’adynamie est secondaire, et alors il n y a plus de
doute pour une altération du sang.
Griesinger, dans son Traité des maladies infectieuses ' , s’oc-
« Trad. Lemaître. Paris, 1808. - lr0 édition allemande à Erlangen en 1857.
cupe peu de notre sujet. Certainement il décrit les symptômes qui forment l’état putride; mais il n’insiste pas, comme les auteurs précédents, sur la putridité morbide, une des terminaisons les plus fréquentes des maladies typhoïdes.
Daus les caractères étiologiques communs à celles-ci, il avoue qu’on ne peut dire si ce sont les matières putrides elles-mêmes qui développent certaines formes de maladies typhoïdes, ou si, sous l’influence de certains produits de putréfaction, il se forme un quelque chose cV autre inconnu jusqu’à ce jour.
Toutes les maladies typhoïdes se caractérisent par des troubles de l’innervation, aussi bien des troncs nerveux que de Taxe central.
Griesinger distingue aussi les symptômes primitifs, c’est-àdiie produits par 1 intoxication du poison, et les symptômes secondaires, ou ceux qui résultent d’une altération secondaire du
sang.
Ces deux sortes de symptômes, dont l’origine est si difféîente, peuvent même exister ensemble; et au milieu d’un état
typhoïde aussi grave il sera bien difficile de distinguer la véritable cause.
Il vojt une tendance générale à la formation d’un exanthème. Les maladies typhoïdes ont chacune des différences spéciales : la spécificité de chacune d’elles est essentiellement étiologique . Bernheim’> dans son excellente Thèse d’agrégation, a°traité ces memes questions ; je vais présenter quelques-unes de ses conclusions, très-importantes pour bien apprécier les diverses faces du sujet que nous étudions.
« Ce sont des maladies fébriles, d’origine infectieuse, probablement tellurique, capables de se développer spontanément, toutes contagieuses à des degrés divers, déterminant un certain nombre de lésions analogues qui leur sont communes dans le sang, dans le système lymphatique, dans la rate, donnant lieu généralement a l’état typhoïde, et un ensemble de symptômes communs, affectant toutes une marche cyclique meLrée par
1 Des fièvres typhiques en général. Thèse de concours.
Strasbourg, 18G8.
l’évolution fébrile, dans la première période typhique proprement dite, et pouvant toutes être suivies d’une deuxième période due, non plus directement à l’agent typhique, mais aux effets secondaires des lésions qu’il a déterminées. »
Il admet les quatre formes essentielles du typhus décrites par Griesinger. Il reconnaît une période typhique primitive et une : période d’infection secondaire. Piorry, comme on a pu le lire plus haut, avait fait une distinction semblable. Ilamernick, puis : le professeur Hirtz, ont insisté, et ce savant maître a inspiré à ce sujet une fort bonne thèse à notre ami Gzernicki '.
La cause toxique frappe les centres nerveux, d’abord dans leur sang, puis dans leurs éléments histologiques propres.
Quelle est leur étiologie?
Les typhus ont quelque chose de spécial dans leur distribution ' géographique. Ils sont miasmatiques et contagieux dans des degrés variables; ces miasmes naissent de conditions communes à tous les typhus, et d’autres spéciales à chacun.
Le miasme est transmissible, à une distance variable, par l’eau, le sol, l’air, les effets, les hommes. Ils ont tous une période d’incubation.
Quanta leur nature, Bernheim se voit forcé de séparer la peste, et de faire un groupe spécial pour le typhus, le typhus intestinal et le récurrent (simple et bilieux), qui sont toutes des affections infectieuses « nées de conditions hygiéniques qui peuvent se développer partout, non exclusivement attachées à un pays ou à un climat, contagieuses, maladies primitives du sang et pouvant se traduire en déterminations locales, surtout spléniques et gan- n glionnaires , toutes caractérisées par une période typhique avec état typhoïde à évolution cyclique, à laquelle peut succéder une période d’infection secondaire 1 2. »
Si le lecteur veut bien se rappeler les travaux que j’ai signalésprécédemment, il s’apercevra que la question de la septicémie
1 Thèse de Strasbourg, 18G7.
2 Bernheim; loc. cil.
paraît être entrée depuis une dizaine d’années dans une phase nouvelle.
Des expériences ont été faites sur le sang des maladies infectieuses, et on a constaté dans ce liquide la présence d animaux inférieurs : nous sommes aujourd’hui à l’époque du parasitisme.
Voici son origine : le 12 octobre 1863, M. Velpeau lut à l’Académie une note du Dr Tigri (de Sienne). De onze observations, l’auteur concluait ainsi :
« Que dans le sang de l’homme et dans des conditions spéciales de maladie peuvent se développer, durant la vie, des infusoires du genre bacterium ;
Que des infusoires du genre monade et vïbrio se montrent dans le sang des cadavres, s’y développent et peuvent être considérés comme agents delà putréfaction. »
C’était la théorie du parasitisme, soutenue en 1840 par Henle et Holland.
Nous avons déjà parlé des travaux de M. Davaine sur la septicémie et les maladies charbonneuses, du Mémoire de Leplat et Jaillard, des expériences de MM. Coze et Feltz.
En 186$, Claude Bernard présente à l’Académie des sciences une note de Christot et Kiener, qui annoncent avoir trouvé des bactéries dans les liquides et dans les organes de l’homme ou des animaux atteints delà maladie farcino-morveuse V Belativement peu nombreux et peu développés dans le sang, les infusoires sont, au contraire, très-abondants et de plus grande dimension dans les glandes vasculaires sanguines et dans les produits pathologiques. Les infusoires trouvés dansées liquides appartiennent à deux variétés :
1° Des granulations sphériques de diamètre variable, homogènes, animées d’un mouvementgiratoire rapide et d’un mouvement de translation, suivant des courbes variées;
2° Des bâtonnets, animés tantôt d’un mouvement de vibration
' Citation do Jaccoud ; Path. interne, tom. II, pag. 801.
sur place, tantôt d’un mouvement de vibration et do translation rectiligne ou curviligne ; ces derniers ont des mouvements plus lents. La présence des bactéries est habituellement accompagnée de leucocytose, et dans certains cas l’augmentation numérique des globules blancs atteint un chiffre considérable (un globule blanc pour six hématies).
Mon ami Iviener m’a fait remarquer que ces infusoires étaient fort nombreux dans le processus aigu, mais en bien moindre quantité dans la morve chronique.
MM. Coze et Feltz ont publié cette année môme tous leurs résultats1. C’est le résumé de leurs recherches et ce qui a été exposé en dernier lieu sur cette question.
Le seul fait ressortant de leurs observations est la présence de bactéries dans le sang des malades atteints de maladies infectieuses. Le sang chargé de bactéries paraît toxique. Il produit une infection septicémique ; mais il nous parait aussi difficile de reconnaître à l’examen microscopique du sang la nature de la maladie, que de produire à volonté, par des inoculations ou des injections, une espèce particulière d’infection septicémique.
MM. Goze et Feltz croient qu’il est même possible de reconnaître, par la seule inspection microscopique du sang, la nature de la maladie ( scarlatine, rougeole, variole, fièvre typhoïde, septicémie, fièvre puerpérale ) dont se trouvent atteints divers malades.
Nous pensons que ces assertions ont besoin d êtres confirmées par de nouvelles recherches.
1 Recherches sur les maladies infectieuses (état du sang et iirésouce des fermeuts). Paris, 1872.