DÉBUTS DU CHRISTIANISME. — LES ARABES
Galien était mort vers l’an 201 de l’ère chrétienne. Depuis cette époque jusqu’à la Renaissance, les siècles vont se suivre et se sembler, et les idées des médecins concernant la putridité ne seront pas sensiblement modifiées. Le style de Galien était trop bien apprêté, sa logique (celle d’Aristote) trop habile, pour ne pas séduire les théoriciens de l’Europe.
Le Christianisme ouvrait une nouvelle voie aux tendances mo-
1 De diff. féb., lib. III, pag. 377. — Meth. med., lib. IX, pag. 115.
2 Comm. 3, in lib. Epid., pag. 432.
a Bibliographie sur Galien (131 ap. J.-C. — 201) Le Clerc. — Sprengel. — Daremberg ; Œuvres de Galien. Paris 1854, 2 vol. — Guardia; Ouvrages déjà cités.
raies : l’homme avait besoin de croire. — La perte delà liberté et la forme despotique du gouvernement romain plongeaient l’esprit dans l’inactivité et la paresse. Il était tel qu’il le fallait pour voir éclore la superstition, la magie et l'alchimie, auxquelles devaient donner un attrait nouveau une civilisation orientale et des idées byzantines.
Très-souvent les évêques rivalisaient avec les médecins païens pour opérer des cures merveilleuses et propager leur religion par cette pieuse supercherie. On avait recours aux exorcismes. Il fallait chasser le diable comme les maladies les plus graves, et la lèpre, la p6ste, étaient des punitions de Dieu.
Les idées désordonnées des magiciens et des astrologues étaient telles que l’empereur Dioclétien (284 ap. J. -G.) ordonna de brûler les livres qui traitaient de la chimie de for et de l’argent.
Quelques médecins grecs attirés à Rome, tout en restant esclaves du Galénisme, semblaient adopter les idées nouvelles et montraient leur tendance au merveilleux : ainsi, Oribase ' , Aetius 2 qui admet la théorie des fièvres de Galien et pense que les accidents putrides proviennent de la bile altérée ou de la pituite corrompue.
Alexandre de Tralles 3 , le meilleur de ceux-ci , admet qu une foule de maladies sont produites par l’épaississement, le trouble ou le mouvement désordonné des esprits.
Ces trois médecins établissent la transition avec les Arabes. Maintenant, 1 alchimie va reluire dans toute sa splendeur, et la brillante imagination des fils du Prophète va donner aux médecins arabes des interprétations mystérieuses et symboliques. Quelques-uns d’entre eux furent célèbres, et Avicenne éclipsa
momentanément Galien, dont les écrits ne pouvaient soutenir la discussion.
1 Oribas0’ né en 3G0- ~ Édition de Bussemaker et Daremberg. Paris, 1851.
2 Aétius d’Amide, dit de Constantinople, nô en 543. — OEuvres traduites par ernarius. — Collection des Arles medicæ principes. Paris, 1567.
TralleS’ Dé °Q 56°' ~~ Libri mediCimleS‘ XI1- Paris («KKo
1) abord un prêtre d Alexandrie, Ahrun, contemporain de Paul cl Égine, désigna, dans ses Pandectes, la fièvre nerveuse lente (décrite plus tard par Huxàm), sous le nom de fièvre phlegmcitique. Rhazès 1 dit que les fièvres putrides débutent le plus souvent par des symptômes provenant de la présence de crudités dans 1 estomac, et qu’alors le pouls est toujours petit et serré.
Avicenne, surnommé le prince des médecins, tient dans le moyen âge une aussi grande place qu’Aristote et Galien 2.
Un esprit plus original fut Avenzoar 3. Ses idées, dit Sprengel, sur la cause qui conserve la vie et le mélange régulier des humeurs, malgré leur tendance à la putréfaction, sont d’autant plus remarquables , qu’à cet égard il semble avoir tracé la route à l’immortel Stalil.
DU XIIIe SIÈCLE A LA RENAISSANCE.
Nous voici arrivés au xme siècle ; c’est la période la plus sombre du moyen-âge. De grandes maladies épidémiques ont frappé tous les pays. L’explosion éruptive du vie siècle a répandu la terreur4; le nombre des léproseries allait croissant. Les fidèles partaient pour les croisades au cri de « Dieu le veut ! », et les
1 II introduit eu médecine les quatre causes de l’École péripatéticienne : la maternelle, la formelle, l'agissante et la finale. Il admet trois causes de maladies : l’antécédente, l’originaire et l’arrivante ou jointe, ce que nous appelons aujourd'hui causes prédisposantes, occasionnelles et prochaines. Il divisa les facultés naturelles en administrantes et administrées. Il comprit les humeurs comme Galien, mais divisa d’une manière particulière les humeurs nutritives qui ne doivent pas être expulsées, comme la bile, la pituite et l’atrabile. Une d’elles pénétrait (disait-il) les parties sous forme de rosée, et leur fournissait le principe nutritif. C’est là l’origine de cette rosée qui va jouer un si grand rôle dans les rêveries de l’alchimie.
2 Avicenne (Ebn-Sinna), né en 978. — Voyez: Amouroux ; Essai historique et littéraire de la médecine des Arabes. Montpellier. — Leclerc ; Sur la médecine des Arabes (Gaz. méd. de Montpellier, 1854).
3 Avenzoar mourut en 1161 ou 1162. — Ses livres furent traduits en hébreu par le juif Jacob, et en latin (1281) par un médecin de Venise : Paraviciui.
/* Anglada; Trailédes maladies éteintes et des malad. nouvell. Paris, 1869.
prêtres pratiquaient la médecine par des prières et des conjurations dont les moines, formés sur le modèle des Esséniens et des Thérapeutes, étaient déjà en possession*. C’est l’époque où brillèrent deux écoles célèbres : celle du Mont -Cas s in 2 et celle de Salerne, dirigées par des Bénédictins.
Ce siècle est remarquable par les idées subtiles et oiseuses que tous les savants, imbus d’Aristote, de Galien, d’Avicenne, leurs maîtres infaillibles, prodiguèrent sur toutes les questions.
Gilbert d’Angleterre 3 est un des premiers qui s’occupe de notre sujet. Il admet les quatre humeurs et la saveur de celles-ci; mais il pense 1 que la putridité hors des vaisseaux sanguins n’a lieu qu’à l’égard de la qualité de ces humeurs.
Au xive siècle, la chimie va être mieux cultivée.
Voici d’abord Raymond Lulle 5, qui reconnaît pour son maître Arnaud de Villeneuve g, l’auteur du Rosaire des philosophes, et accusé d’avoir voulu former un homme avec de la semence mise dans une cucurbite de verre avec certaines drogues. Il connaît trois espèces de fièvres. « La première espèce, ou la plus bénigne, provient d’un phlegme putride dans les vaisseaux et d’une bile altérée hors de ces organes; elle est presque toujours accompagnée d’état comateux et de stupeur. La seconde a pour cause un phlegme altéré hors du système vaculaire et une bile altérée dans son intérieur; elle se caractérise par un froid violent et une urine rouge. La troisième, enfin, résulte d’une atrabile putride hors des vaisseaux et d’une bile altérée dans leur intérieur; elle dure quarante-huit heures, tandis que la seconde se prolonge vingt-six et la première dix-huit heures 7. »
* Sprengel; toc cit., pag. 344.
2 Fondée par saint Benoît de Murcie, au vi« siècle.
3 Sprengel ; loc. cit.
4 F. -9- 6 (d’après Sprengel).
5 Né à Majorque en 1235.
J Consultez Astruc : Histoire de la Faculté de Montpellier, lib, m pa„ 151 r . auteur croit que Arnaud régenta à Montpellier de 1285 à 1308.
Sprengel; loc. cit., pag. 441.
Il faut mentionner Torrïgiano, qui porte aussi le nom de I lusquam Commentator : il avance que la putridité des humeurs pourrait bien no pas produire la fièvre et Bernard de Gordon, qui commença à enseigner à Montpellier en 1285 1 2. Il publie en 1305 son Lilium Medicinæ, et donne une grande importance à la chimie3. Les humeurs sont douées de mouvements aux diverses heures du jour; la nature les provoque pour que le sang ne soit pas altéré par la vapeur 4 5 6.
LE XVIe SIÈCLE. PARACELSE, VAN HELMONT. — CHIMISME.
Jean Fernel !> mérite le nom de réformateur. Il veut chercher les causes des maladies dans le corps et non dans les humeurs altérées par l’affection.
Peu de temps après, A. Paré c dit que la fièvre putride n’est autre chose qu’une intempérie chaude et sèche, allumée dans le cœur par le moyen de quelque humeur qui se pourrit dans le corps. D’après les lieux où les humeurs se pourrissent, il voit deux sortes de fièvres putrides: l’une continue, l’autre intermittente. — Il les divise aussi d’après la diversité des lésions. Leur cause efficierfte est une corruption qui arrive aux corps mixtes, composés de quatre éléments, par le moyen de la chaleur, laquelle, au lieu de régir les humeurs, se laisse maîtriser par elles, à faute d’une suffisante éventilation et évaporation.
Paracelse 7 voit cinq principes générateurs de toute maladie ; ce sont les Entia. Aux quatre éléments, il substitue le sel, le
1 Vient à Paris de 1306 à 1341 ; se fait Chartreux. Les Chartreux vendent ses ouvrages à Dinus de Garbo, et, dit Sprengel, il jouit d’un si grand crédit au xve siècle, que tous les trois ans on faisait, dans les Académies, des cours pour l’expliquer aux élèves.
2 Voy. Astruc ; loc. cit., pag. 176.
3 Comme le montre son Traité des urines.
4 Voy. Sprengel; loc. cit.
5 Né en 1497, mort en 1558. — Ses œuvres ont été imprimées à Paris en 1567.
6 'Ch. xii, lom. III. Œuvres compl. de A. Paré, par Malgaigne, p. 98 et suiv.
7 Né en 1498; professeur à Bâle, il brûle au pied de sa chaire les œuvres de
Galien et d’Avicenne.
soufre, le mercure; c’est la première invasion de la chimiâtrie.
Vers la fin du xv° siècle, Hercule Sassonia*, puis Argentier2 publient des traités in extenso sur la putridité. Joubert3 offre une doctrine qui produit une grande sensation. Il avance que la putréfaction ne saurait avoir lieu dans le corps de l’homme, et que les fièvres dites putrides tiennent, non pas à une véritable putridité, mais à l’effervescence des humeurs. Et enfin Cardan4 dit que la fièvre putride provient de réchauffement du sang et de l’altération des humeurs qui s’en séparent, car ce fluide lui-même ne saurait tomber en putréfaction.
La chimiâtrie de Paracelse allait être élevée à la hauteur d’un système par Van Helmont3. 11 est humoriste, mais non comme Galien, car il cherche à pénétrer la composition des humeurs. — Il ne croit pas àl’idée de putrescence du sang pendant que celui-ci circule dans les vaisseaux. — Quelques temps après, François Sylvius de le Boé ( 1614-1672 ) introduit définitivement la chimie en médecine. Le premier, il emploie le mot âcretè pour désigner la prédominance des éléments chimiques dans les humeurs : ce sont ces âcretés qui causent les maladies. Il fait jouer le plus grand rôle aux fermentations. Ce système fut adopté avec enthousiasme, et enseigné en Angleterre par Thomas Willis6, à Montpellier par Vieussens7, qui cherchait à démontrer la présence cl un esprit acide dans le sang.
Il eut pour principaux antagonistes Jean Bohn, Frédéric Hoffmann, le digne rival de Stahl, et Hermann Boerhaave i Avanst de terminer cette période, mentionnons spécialement Chirac8. Après de nombreuses autopsies où il a constaté l’in-
in-12. Franco!. ,
De febrium putridarum signis et symptomatibus, in- Argentier, do Castel -Nuovo en Piémont (1513-1572).
* Ijaureiit- Jouberfc (1529-1583). — Œuvres impr. à Lyon. 1582.
* Gardan (1501). — Œuvres publiées à Lyon en 1663. 10 vol. in-fol.
5 Né à Bruxelles en 1577.
6 Thomas Willis (1622-1675).
7 Raymond Vieussens (1641).
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flammation du cerveau et des organes digestifs, il conclut que la lièvre maligne doit dépendre de la phlogose et de l'inflammation du cerveau. C’est la première tentative de localisation ; elle passe inaperçue pour se réveiller avec Broussais.
Chirac, de Montpellier, eut plus tard parmi ses successeurs dans cette école un professeur qui essaya, vers la fin du siècle dernier, de faire revivre la chimiâtrie; ce fut J. -T. Baumes' . 11 désignait les effets putrides du nom à’azoténèses, parce qu’il pensait que ces maladies consistaient dans la prédominance de l’azote.
Voilà l’expérimentation dans l’enfance. Mais les savants se mettent à l’œuvre, et on verra les résultats que donne cette école au xixe siècle.
DIFFÉRENTES ÉCOLES DU XVIIe ET DU XVIIIe SIÈCLE.
Sylvius avait produit une grande impression ; les idées philosophiques nées des systèmes de Descartes, Bacon, Locke, Leibnitz, amenaient successivement des idées nouvelles dans les esprits. De grands génies, tels que Borelli, Boerhaave 2, Stahl, F. Hoffmann, Haller, se mettaient à la tête de mouvements divers et entraînaient des élèves. De là différentes écoles.
Comment chacune d’entre elles comprit-elle la putridité?
L’école iatromathématique , avec Borelli, n’y attacha d’abord pas une grande importance. François Boissieii de Sauvages3 l’étudie dans les fièvres continues; il distingue la continue putride ou synoclius et la continue maligne ou typhus. Pour la putride, il montre que c’est le synoclius de Galien; la continue pu-
1 Baumes ; Considérations sur les causes qui Tout dégénérer en malignes les fièvres bénignes. Mémoire 1, dans les Annales de la Faculté de médecine de Montpellier.
2 Boerhaave (De febribus) compare la putridité à la fermentation putride. Il admet : 1» une dissolution totale dans les fluides, se réfléchissant ensuite sur les solides ; 2o un dégagement de substances alcalines ; 3° une odeur fétide. C est donc
le résultat d'une fermentation intérieure.
3 1706-1767. — Nosologie méthodique, traduite par Gouvion, tom. II, pag. 4o8
et 483. Lyon, 1772.
tride de Lommius, la fièvre putride de Rivière. « Quant à moi, dit-il, je mets une grande différence entre ce que l’opinion a imaginé au sujet des causes et ce que l’observation nous en a appris, et je prétends qu’on ne doit pas distinguer les espèces par les causes, mais seulement par les symptômes. Peu importe à l’histoire des fièvres que nous sachions comment elles sont entretenues par la corruption; cela ne regarde que leur connaissance philosophique, dont Phistoïre peut très-bien se passer. Les modernes se permettent ce qu’ils ne permettraient pas au moindre botaniste : ils veulent que l’histoire qu’il nous donne des plantes soit fondée sur le témoignage des sens plutôt que sur les caprices du raisonnement. »
Quelles sont les théories de Stahl et de cette école dite Dynamique sur la putridité ?
D’après Stahl *, jamais on ne doit avoir égard à l’âcreté des humeurs et surtout à l’altération de la masse du sang, lorsqu’il s’agit d’expliquer les maladies. La rapidité de ces humeurs ne leur laisse pas le temps d’agir. La nature ou principe actif de la vie est affectée dans les maladies ; elle réagit contre les causes ennemies, excite des congestions, des excrétions, et guérit ainsi les maladies. Tous les accidents des fièvres sont les preuves de 1 excitation, de la tonicité, qui a pour but d’expulser les causes morbifiques et de rétablir la santé. La nature commet des erreurs, parce que la matière morbifique est trop abondante, que les forces sont trop peu énergiques. Alors il y a des effets funestes (Sprengel) .
Bordeu1 2 lutte contre l’invasion de la chimie dans le domaine médical. Il explique la multiplication des principes contagieux dans le corps. Les miasmes et les virus sont les produits des humeurs animales : ils peuvent se régénérer lorsque les organes
1 Stahl (1690-1734).
2 Bordeu (1722-1776); Recherches anatomiques sur la position des glandes. Pans, 1751. — Recherches sur le tissu muqueux. Paris, 1766. — Analyse médicinale du sang. -Recherches sur les maladies chroniques. - Œuvres complètes publiées par Richerand.
sc trouvent dans une certaine prédisposition, et il n’est pas besoin d’admettre leur passage dans la masse du sang pour en concevoir les progrès (Sprengel).
Barthez’ étudie cette question : Il faut remarquer que dans les fluides il y a des phénomènes que la physique et la chimie ne peuvent pas expliquer: les phénomènes vitaux; ceux-ci sont sous l'influence du principe vital; quelle que soit la nature de ce principe, il y a harmonie des mouvements des solides et des fluides. «Lorsque1 2 les procédés des fermentations spécifiques vitales du sang et des humeurs ont moins de durée que dans l’état naturel, la dégénération putréfactive se joint dans le corps même à cette fermentation vitale affablie, et produit, suivant le degré de sa rapidité, ou des fièvres putrides universelles, ou le scorbut. — Dans les maladies putrides générales et scorbutiques, la colliquation ou fonte des humeurs est souvent précédée et communément accompagnée d’une dégénération muqueuse»; — et 3« dans les fièvres aiguës putrides, la liberté des conduits excrétoires, qui est nécessaire pour les évacuations critiques, n’a lieu qu’après que la coction est achevée dans la masse des humeurs ou dans une partie de cette masse. »
A côté des dynamistes plaçons F. Hoffmann4. Il fait consister la putridité dans tout ce qui peut déranger ou suspendre les mouvements du cœur et l’impulsion du sang. « Si cet organe, dit-il, jouit de toute l’intégrité de ses mouvements, si le sang circule avec facilité, la vie se soutient et la santé est parfaite ; mais si son action diminue, si le sang ne s’élance pas avec force, si les humeurs languissent, elles arrivent bientôt dans une dissolution parfaite, et les parties sont livrées à la putridité. »
1 Barthez (1734-1806) ; Nouv. élém. de la Science de l’homme, tom. I, cliap. 7, pag. 224 et 257. — 2“ édition, 1806, tom. II, pag. 181-187, note 8, pag. 95.
2 Pag. 241.
3 Pag. 253.
1660-1742. — Les œuvres publiées à Genève en 1740. — Medicinæ ralionalis syslema. — De putridilale. — Son système mécanico-dynamiquc découla de Glisson et de la métaphysique de Leibnitz.
Guillaume Cullen, professeur à Edimbourg, combina les opinions de F. Hoffmann avec l’irritabilité de Haller. Dans sa théorie des fièvres, il part de ce principe que toutes ces affections sont débilitantes. — Les solides ont toute prépondérance, il néglige presque complètement les liquides.
Selle étudie, dans ses Éléments cle pyrétologie méthodique ' , les fièvres putrides. Il en distingue un grand nombre, et pour lui la putridité semble tenir à un vice, soit dans les fluides, soit dans les solides, sous l’influence d’une cause externe ou par le concours de plusieurs causes éloignées.
Bellingiieri est aussi solidiste que Cullen , et montre que tant que les humeurs circulent, elles ne sont pas putrescibles. — Les causes d’altérations des humeurs agissent d’abord sur les parties solides dont l’affection entraîne consécutivement la dégénérescen ce des fluides.
Grimaud ", que Sprengela rangé parmi les médecins qui avaient admis l’irritabilité de Haller, suppose un principe de réaction dans le corps. Les vices des humeurs ne sont pas produits par l’affection primitive des solides, car il y a harmonie d’action du principe vital à la fois sur les solides et sur les parties fluides. — Les fièvres putrides générales supposent une altération profonde dans la faculté digestive. — Toutes les descriptions qu’il en donne sont, à la fois, précises et exactes. Le Traité des fièvres de Grimaud est digne de l’attention de tous les observateurs.
L’HIPPOCRATISME AU XVIIe ET AU XVIIIe SIÈCLE.
Des esprits plus originaux ne se lièrent à aucune école, n’épousèrent aucun système. Il nous serviront de transition, et c’est après eux que nous étudierons l’école Expérimentale .
Parmi les plus illustres qui ont traité de la putridité, nous trouvons :
1 Pag. 23 et suiv.
2 Cours de fièvres, 2e édit. Montpellier, 1815.
Sydenham'. Fidèle aux traditions hippocratiques, il étudie avec soin les constitutions médicales, épidémiques, atmosphériques ; il cherche à secouer les théories chiiniatriques et galéniques qui régnaient à son époque. Ses ouvrages renferment dos observations précises et sincères. Mais, tout en se défendant d’admetire les systèmes à priori si en honneur au xvn° siècle, il ne peut toujours se garantir d’explications plus ou moins hypothétiques. C’est ainsi qu’après avoir déclaré que « la médecine, appuyée sur de vains systèmes, est plutôt un art de discourir que de guérir » (pag. xvi, Préface), il n’hésite pas à affirmer que <c si les humeurs se trouvent retenues dans le corps plus longtemps qu’il ne convient, la nature ne pouvant les atténuer ni les évacuer, ou bien si elles contractent un état morbide... elles ne manquent pas de s’altérer essentiellement, d’acquérir une qualité qui se manifeste par des symptômes propres et particuliers; quoique ces symptômes semblent venir, ou de la nature de la partie que 1 humeur occupe, ou de la nature de l’humeur même avant qu’elle eût subi cette altération, ils sont néanmoins les effets du vice essentiel que l’humeur a contracté depuis peu. »
Après avoir déclaré que nous ne connaissons nullement la disposition morbifique de l’air qui engendre certaines fièvres pestilentielles ou malignes, « sujet sur lequel de prétendus philosophes, également orgueilleux et insensés, débitent mille niaiseries », Sydenham n’hésite pas à considérer toutes les fièvres, et même la peste, dont il décrit d’ailleurs si nettement les symptômes, comme des maladies purement inflammatoires : « La peste est une fièvre d’un genre particulier, et qui vient d une inflammation des parties les plus spiritueuses du sang, lesquelles, en îaison de leur ténuité, semblent être fort proportionnées à la nature trèssubtile de cette maladie. Si donc le virus pestilentiel se trou\o au plus haut point de subtilité où il puisse être, comme on le voit dans le commencement et dans la force d une constitution épidémique, il dissipe tout à coup la chaleur naturelle et enlève mémo
i Sydenham (1624-1629); Encyclopédie des sciences médicales. Paris, tS3o
promptement les malades, laissant leurs cadavres tout couverts de taches de pourpre, a raison de la fonte et de la dissolution entière qu’a causée au sang la violence du combat intérieur 1 .» Il en serait do même pour l’érysipèle, « fièvre continue causée par la corruption et l’inflammation de la partie la plus fine du sang, dont la nature cherche à se délivrer en la déchargeant sur quelque partie extérieure du corps où elle forme une tumeur, ou plutôt une grande tache rouge 2» .
Cependant, dans l’étude de la petite vérole 3, l’Hippocrate anglais admet une véritable infection putride due aux particules de pus qui seraient à ce moment résorbées. «La fièvre qui survient le onzième jour de la petite vérole confluente est, dit-il, une maladie entièrement différente de la petite vérole même, de la fièvre qui précède l’éruption, ou de celle qui produit quelquefois l’inflammation des pustules. Cette nouvelle fièvre n’est autre qu’une fièvre putride proprement dite. Elle doit son origine aux particules de pus que fournissent les pustules alors en suppuration, et qui, repompées dans le sang, l’infectent par leur qualité virulente et nuisible4 5. » « L’abondance extraordinaire du pus, les vapeurs putrides qui fournissent alors une infinité de pustules, constituent le grand danger de la petite vérole confluente. Ce pus et ces vapeurs putrides, rentrant dans le sang, l’infectent et le corrompent, allument la fièvre et accablent la nature. »
On comprend les dangers de semblables théories. Sydenham, qui a si bien décrit la petite vérole, la fièvre dite pestilentielle, et même une fièvre qui ressemble à la fièvre typhoïde; Sydenham®, qui a si bien constaté l’utilité des évacuations, des délayants froids et aqueux , etc. , tombe lui-même dans une singulière exagération en recommandant de traiter la plupart des fièvres
1 Pag. 68.
2 Pag. 68.
'* Dlssertalion sur la lièvre putride ou secondaire, qui arrive dans la petite vérole confluente.
4 Pag. 231.
5 Nouvelle sorte de fièvre qui parut en 1685, loc. cit., pag. 167
dites putrides par la saignée, les purgations et la petite bière.
Piungle *. Bien qu’il eût été vivement attaqué en 1760 par de Haën , et accusé d’avoir copié Sydenham , Pringle mérite encore toute la considération dont il jouissait comme médecin général des armées du roi d’Angleterre. Ses Observations sur les maladies des armées dans les camps et dans les garnisons 2 , ont reçu dans tous les pays un accueil des plus favorables. Son traité de la Fièvre des hôpitaux et des prisons , ses expériences sur les substances septiques et antiseptiques , seront consultées avec fruit par tous ceux qui veulent se faire une idée précise des doctrines régnantes au milieu du xvme siècle. Pringle étudie avec soin les maladies qui proviennent d’un air putride. Il range dans cette classe les maladies provenant de l’eau corrompue par les marais, des excréments qui sont autour des camps pendant les chaleurs, de la paille qui se pourrit dans les tentes, enfin de l’air que l’on respire dans les hôpitaux pleins de gens incommodés de maladies putrides. Il fait remarquer que les miasmes produits parles marais sont composés non-seulement de particules aqueuses, mais encore d’exhalations putrides produites par une innombrable quantité de plantes et d’insectes qui y meurent et qui y pourrissent. «On comprend dès-lors, dit-il, pourquoi les maladies dont se trouvent affectés ceux qui respirent cet air, sont d’une nature putride et maligne. On comprend aussi comment on pourra prévenir ces maladies. »
La fièvre d’hôpital ou de prison est étudiée au point de vue de son origine, de ses symptômes, du pronostic, des dissections et du traitement.
Nous ne pouvons citer ici tous les faits importants signalés dans ce mémoire. Nous mentionnerons donc seulement une étude très-approfondie des éruptions décrites sous le nom de pétéchies, l’indication des lésions observées du côté de l’encéphale et des intestins, la comparaison établie entre ces maladies des prisons
• Reçu docteur à Leyde en 1760.
s Ouvrage dont la troisième édition parut eu 1 1 ô * .
et des hôpitaux et les fièvres pestilentielles et pétéchiales, enfin et surtout l’étude des causes de ces maladies pestilentielles : «Je conçois, dit Pringle, bien que ce qui va suivre ne doive être regardé que comme des conjectures, je conçois que les miasmes ou ferment septique, composés des émanations des substances putrides, étant admis dans le sang, en peuvent corrompre la masse entière. La dissolution du sang et quelquefois même son odeur, les taches livides, les pustules et les mortifications, qui sont si communes à cette maladie, servent de preuve à ce que j’avance Si cependant la putréfaction était le seul change-
ment qui s’opérât dans le corps par la contagion, il serait aisé de guérir ces fièvres, dans quelque période que ce fût, en faisant usage des acides et des autres antiseptiques ; mais comme nous avons observé que, la maladie étant une fois formée, elle ne
peut se guérir de cette manière seule , il paraît par conséquent probable que quelques parties du cerveau ou le système ner- ^eux s enflamment de bonne heure, et que la fièvre est entretenue par cette inflammation du cerveau » « Les fièvres que.
dans les dernières années, on a communément, quoique improprement, appelées nerveuses, paraissent appartenir quelquefois à la classe des maladies inflammatoires, et quelquefois à celle des
maladies d’automne Mais quelle que soit la cause de ces
fièvres, si elles se terminent par des taches pétéchiales, des sueurs putrides, ou bien si elles deviennent contagieuses, on peut sans risque conclure de là que les humeurs sont devenues putrides, ou, en d autres termes, que ces fièvres se sont changées en une fievre d’une nature pestilentielle qui approche beaucoup de celle des hôpitaux et des prisons. »
Pringle évité avec soin la dénomination de lièvres qui ne donnent pas de leur nature nue idée claire et exacte ; c’est ainsi
qu il supprime les dénominations de Ûèvres nerveuses, bilieuses putrides et malignes. *
Dans une série de mémoires sur les substances septiques et antiseptiques, ,1 cherche à démontrer que les substances alcalines m etre septiques, sont souvent antiseptiques, de même que
les astringents ; tandis que la carie, le sel marin, lui paraissent septiques. Il étudie expérimentalement les causes de la fermentation des aliments, du lait, de la putréfaction du sang, etc.
Huxam1, l’un des plus remarquables praticiens, l’un des plus consciencieux observateurs de l’Angleterre, en écrivant son Essai sur les fièvres , a voulu, avant tout, faire un livre vrai et utile. Loin de blâmer les théories, il déclare qu’il faut qu’elles soient, comme le conseille Hippocrate, fondées sur la nature. Sachant éviter toutes les exagérations, il décrit avec rigueur les faits qu’il observe, et montre à chaque ligne que ses observations sont le résultat d’une longue expérience. Dans son chapitre V : De l’état de dissolution et de putréfaction du sang , il nous trace un tableau très-exact des altérations qui accompagnent les maladies putrides. « Le sang paraît comme une espèce de sanie qui ne se partage pas en caillot et en sérosité, mais reste en une masse uniforme à demi figée, en général d’une couleur livide ou plus foncée qu’à l'ordinaire ; quoique dans certains cas il conserve sa couleur vive et brillante pendant longtemps, il se putréfie toujours très-promptement. » Les hémorrhagies qu’on observe dans les cas de scorbut lui paraissent dues à une érosion des vaisseaux, plutôt encore qu’à une rupture occasionnée par une trop grande quantité ou un trop grand mouvement du sang. Mais bien que dues, le plus souvent, à l’acrimonie des humeurs qui détruit la contexture du sang et ronge les extrémités des artères capillaires, elles semblaient venir quelquefois du tissu trop lâche des globules rouges qui n’ont pas été condensés suffisamment par l’action du cœur, des artères, etc.
Au microscope, Huxam avait bien vu les déformations que subissent les globules rouges lorsqu’ils traversent des défilés étroits; il en conclut que les globules peuvent se briser dans leur passage, et explique ainsi par la transsudation de ces particules si ténues les hémorrhagies par diapédèse ; les pétéchies brunâtres
\ Huxam (1750) ; Essai sur les fièvres, traduct. de 1675. — Encyclopédie des Sciences médicales.
lai paraissent dues à des dissociations analogues; les globules brisés en parties infiniment petites perdraient leur coloration normale.
La dissolution du sang produite sous l’influence des maladies pestilentielles, des fièvres pétéchiales, etc., est comparée à l’état déterminé par l’addition d’alcalis au sang récemment tiré de la veine ; Huxam explique les hémorrhagies, la putréfaction rapide, les vomissements et les déjections fécales, par une acrimonie et une dissolution du sang. Il fait remarquer que cet état s’observe dans les fièvres pestilentielles et pétéchiales, la peste, la morsure par la vipère, enfin dans certaines formes de variole accompagnées d’hémorrhagies et de taches pourprées. ce Cette dissolution du sang accompagne souvent les fièvres putrides, malignes, qui naissent fréquemment de contagion ; mais elle est quelquefois l’effet d’une simple fièvre, chez les personnes dont le sang et les humeurs ont beaucoup d’acrimonie : telles sont celles qui ont le scorbut au plus haut degré. Dans le premier cas, les miasmes contagieux agissent sur le sang d’une manière analogue à celle du poison de la vipère ;*dans le second, ce sont les pointes salines, dont l’énergie est considérablement augmentée par le mouvement fébrile et par 1 effervescence du sang qui agissent sur les globules rouges.»
Les humeurs animales tendent a la dissolution et à la putréfaction, à moins qu’on ne les prévienne par des aliments acescents. La fièvre putride survient quand l’alimentation est nulle, quand elle se compose exclusivement de viande, de poisson, d’épiceries et d’eau. L’acrimonie du sang, d’un côté; la contagion, de 1 autre : telles sont les deux causes principales de la dissolution, de la putridité du sang.
Huxam pose, avec infiniment de tact, les indications du quinquina, des acides, du vin de Porto, etc., dans ces fièvres pestilentielles avec hémorrhagies. Il les compare aux fièvres qui accompagnent les gangrènes, maladies dans lesquelles la matière sanieuse de la partie gangrenée est reportée dans la masse du sang, produit dans les humeurs une disposition universelle à la
gangrène, et décompose les globules sains : d’où taches, hémorrhagies, couleur noire de la langue, délire, etc.
11 y a donc, d’après Huxam, une différence capitale entre les fièvres putrides malignes et les fièvres lentes nerveuses. Les premières sont caractérisées par la corruption des humeurs et la dissolution du sang; les fièvres lentes nerveuses peuvent durer très-longtemps sans qu’on observe ces accidents. Toutes deux sont déterminées par une alimentation différente; enfin, on peut comparer l’action des miasmes morbifiques dans la fièvre putride à l’action du poison de la vipère, qui affecte immédiatement et détruit le tissu des globules rouges en produisant une corruption très-rapide, tandis que dans les fièvres lentes nerveuses le poison agirait comme le virus d’un chien enragé, qui n’agit que lentement et paraît affecter d’abord la lymphe et le suc nerveux, sans donner aucun signe de corruption, au moins jusqu’au terme de la catastrophe.
Lind ' , dans son Traité du scorbut , dit que la putréfaction scorbutique est l’effet naturel de la chaleur animale produite par l’action des solides et des liquides.
Ce serait sortir de mon sujet que de parler des différentes espèces de putréfaction qui peuvent être produites dans le corps humain par d’autres causes (ferments putrides, venins contagieux, substances acrimonieuses prises intérieurement ou appliquées extérieurement).
« Il n’est pas facile de déterminer le degré de corruption auquel peuvent être portées les humeurs tandis que l’animal vit, c’est-à-dire de fixer jusqu’à quel degré de putréfaction l’animal peut vivre. Cependant il est hors de doute qu’un état alcalescent du sang ne peut pas avoir lieu dans un corps vivant ; les substances alcalines sont très-différentes des putrides.»
« On sait que toutes les substances animales tendent à la corruption dans un air trop humide. Les humeurs retenues dans le corps par la suppression de la transpiration et celles qui sont
i 1760. — Voy. Encyclopédie des Sciences médicales.
absorbées, deviennent âcres de plus en plus et se putréfient.»
Milman, de la Société royale de Londres, médecin de l’hôpital de Middlese.x, consacre un ouvrage important à l’étude du scorbut et des maladies putrides 1 . Dans ce livre, il s’applique à démontrer que la cause prochaine des maladies putrides dérive d une faiblesse générale, suite de la lésion du pouvoir vital.
Avant Milman, le scorbut et les fièvres putrides avaient été considérées comme des maladies dues à divers degrés de la putridité du sang. « Cette idée, tout absurde qu’elle est, dit le traducteur, a eu pour fauteurs les gens les plus éclairés. » Milman, voulant prouver que les fièvres putrides ont leur siège dans les solides, cherche dans l'aspect extérieur du sang sa tendance à la coagulation, son odeur et sa saveur, les preuves de sa non-putridité. « La putridité du sang, dit-il, est incompatible avec la vie, et il suait absuide de croire qu une maladie peut être engendrée pai une tendance du sang à la putridité. » L’ouvrage tout entier pourrait être résumé par cette phrase d’Héberden : « Plus nous acquérons de connaissances sur l’économie animale, plus nous trouvons de raisons de croire que le siège des maladies n’est pas dans le sang. » Mais, tout en reconnaissant le mérite qu’a eu Milman de combattre les théories basées sur l’acrimonie acide, l’acrimonie alcaline ou l’acrimonie neutre, nous ne pouvons suivre cet auteur lorsqu’il cherche à donner des maladies putrides une théorie solidiste.
« Si la putridité s’emparait du sang, dit-il, il y aurait destruction de la coalescence des parties de ce fluide, de manière à le rendre incapable de se coaguler. Or, chez les scorbutiques le sang se coagule. Il y a donc, dit-il, non pas altération du sang mais alteration de la fibre musculaire. Les pétéchies, les hémoL
1 Ce livre, écrit en 1780, avait pour titre ; «Rechprches «nr la- ,,
vent les symptômes du scorbut ot des nèvres „mrWes . ‘ "'°eS d déri-
ces affections dans l’économie animale ; ouvrage en. em ls il f ‘'P"'1”1 ■es idée, ,„’on a eues Jusqu'à présent des ma, Les pS. ™ * ^ Traduit en 178G sous ce litre Recherches sur V origine et le «y m a dn /flaires putrides (Montpellier. 1786), par M. Vigarou* de Mol'l *'
rhagies sous-cutanées, l’oedème des extrémités, tout, jusqu’à l’ulcération des gencives, serait dû à « une tendreté remarquable de la libre musculaire », et le scorbut serait une maladie des solides; « son siège est dans les muscles; sa cause prochaine gît dans la diminution graduelle du pouvoir vital par l’action des causes éloignées *. »
Quant aux fièvres putrides, Milman ne se refuse pas à admettre qu’elles soient dues à l’assimilation de matières putrides; mais, loin de croire que celles-ci agissent à la manière de ferments, assimilant le sang à leur nature, il pense qu’elles se portent sur le pouvoir vital, sans déterminer cet état de dissolution putride du sang qu’il a cherché en vain.
Haller avait déjà admis que les causes occasionnelles des maladies putrides agissaient par leurs qualités sédatives et affaiblissantes sur le pouvoir vital ; mais il pensait qu’en même temps elles agissaient comme ferments dans les fluides. « C’est là, dit Milman, multiplier les causes sans nécessité et s’écarter de la simplicité du mode par lequel la nature arrive toujours à ses
fins.
» Nous pouvons, je pense, conclure de ce qui précède que les fibres musculaires sont le siège des maladies putrides, que le pouvoir vital inhérent dans ces fibres en est la cause prochaine 2 . »
Maximilien Stoll3. — Nous reproduisons ici ceux de ses
aphorismes qui traitent de la fièvre putride.
Aph. 487. — On appelle synoque putride la fièvre qui est due à des causes plus grandes que celles des autres fièvres quelconques, et plus longtemps appliquées ; à une dégénération des solides et des fluides plus grande, plus générale, plus prompte, analogue à la putridité, souvent tout à fait singulière. On la connaît à une marche particulière. (Suit la description dans les aphorismes suivants.)
1 Pag. 86.
2 0p. cil., pag. 168.
1742-1788. — Des aphorismes.
Apli. 490. — La force de la vie trop languissante , non proportionnée à la gravité, au nombre, à la férocité des symptômes décrits, insuffisante par elle-même pour compléter la coctipn, qu’il faut évaluer par le battement du cœur et des artères, est le caractère le plus constant et le plus vrai de la synoque putride légitime. Une grande prostration de forces existante dès le commencement s’appelle malignité.
Aph . 492. Tout ce qui abat la force de la vie déprave les humeurs, relâche absolument les solides. L’air humide et chaud, renfermé (vaisseau, prison, camps, étangs), une hygiène alimentait e défectueuse, le soleil, les affections de l’âme, toute autre espèce de fièvre négligée dans un sujet prédisposé et son changement putride, pus résorbé, ichor, intoxication par les alcalins, les mei curiaux . telles sont les causes de la fièvre putride.
Aph. 510. La fièvre est vraiment putride, ou bien elle imite seulement la putride, étant en réalité une dégénération de l’une des fièvres saisonnières : bilieuse, pituiteuse, inflammatoire, intermittente.
Entre toutes les fièvres, c’est la bifieuse qui dégénère le plus souvent et le plus facilement en putride; et on se rend compte aisément de ce fait en considérant l’analogie qui existe entre les causes de l’une et les causes de l’autre.
Aph. 61. — D’autre part, l'inflammation complique fréquemment la putride et est une cause de ces inflammations cachées,
pernicieuses du poumon, des viscères abdominaux, dans la fièvre putride.
Quarin ' donne une description de la fièvre putride, en étudie les causes (miasmes provenant des marais, de l’air des prisons et des hôpitaux, alimentation mauvaise, qui pour l’auteur constitue une des causes les plus puissantes de la fièvre putride)
Il décrit les symptômes et s’occupe tout spécialement du traitement de la maladie. Grand admirateur de van Swiéten il recommande comme lui les évacuants et surtout les vomitifs.
1 Traité fies fîèv
Tes et inflammations. Paris, an vin.
Une remarque qui a sa valeur : Quarin cite l’observation d’un malade mort déjà depuis une demi-heure, à la suite d’une fièvre putride, et dont la température était encore de 96° Fahrenheit, cc Dans cette maladie, dit-il, la chaleur n’appartient pas à l’excès de frottement, comme dans les fièvres intermittentes et intlammatoires, ce qui est démontré par l’état du pouls, mais bien à la fermentation putride 1 . »
Citons encore parmi les médecins du dernier siècle :
Thomas Swenck, qui dans son Traité d’hématologie -, aussi bon qu’il pouvait l’être alors, indique ainsi les caractères du sang dans les maladies putrides : In morbis putridis dissolutio cruoris advertitur, et a vena emissus sanguis non coagulatur .
Sarcone 3 note la différence que présente le sang au commencement et à la fin de la maladie. La description qu’il en donne est importante, car l’état de dissolution du sang était beaucoup plus complète chez les malades observés par Huxam (, Histoire de la fièvre épidémique de Plymouth ) .
« Le sang, dit Sarcone, était tenace et couenneux dans la première semaine et dans les premiers jours de la seconde ; à la fin de la seconde semaine, il changeait d’aspect, et il paraissait être plus sensiblement altéré : le caillot devenait plus facile à diviser; il fallait peu de chose pour le dissoudre : une pression légère suffisait pour opérer cet effet;... enfin, dans la troisième semaine ces altérations augmentaient encore, et l’on voyait croître ce principe de dissolution qui avait paru dès la fin de la seconde semaine. Le sang tiré se convertissait en un coagulum rare, noir, qui nageait dans une sérosité sale et sanguinolente. »
Grant4 se demande si, en raison de la différence des condi-
* Pag. 80.
2 Thomas Schwenck; Uæmalologia, sive sanguinis historia, dxpcri mentis pass. super strucla. In-8<>. Hagæcomitum, 1743, pag. 29.
3 Sarcone ; Histoire raisonnée des maladies observées à Naples pendant le cours de l’année L7G4, traduite par Bellay, tom. I.
/. Recherches sur les fièvres, traduction de Lefébure, tom. I, pag. 276. — Cité par Andral.
tions hygiéniques auxquelles l’homme était soumis en Europe avant le xviii0 siècle, il ne devait pas être plus souvent atteint de ces maladies qui semblent avoir pour point de départ, ou au moins pour un de leurs grands éléments, l’état de dissolution du sang.
Après tous ces grands noms, nous arrivons à Pinel * . Il marque dans l’histoire de la putridité. « Doit-on s’étonner, dit-il, si la dénomination de fièvre putride a joui d’une si grande vogue en médecine, et si elle a passé de là avec tant de facilité dans le langage ordinaire? Les apparences les plus frappantes ne semblent-elles point déposer en sa faveur : l’odeur fétide des déjections, des sueurs et de l’urine que rendent les malades, la prompte décomposition du corps, la couleur verdâtre du sang tiré des veines qui semble l’assimiler à la viande gâtée ? »
De là, la doctrine de la putridité du sang et des humeurs1 2. Puis il combat l’idée de la décomposition putride des humeurs émise par Huxam, et ajoute : « Peut-on oublier que les altérations des fluides sont toujours subordonnées à l’action vitale des solides, et que les fièvres dites vulgairement putrides peuvent tenir à une foule de causes physiques ou morales ? »
On ne peut, d’après lui, connaître leur nature d’après leurs principes internes; il faut donc s’en rapporter aux signes extérieurs. Or, tout indique une diminution notable de la sensibilité organique et de la contractilité musculaire. Le mot adynamique est meilleur que putride, car il est fondé sur les caractères extérieurs les moins équivoques et les plus multiples.
On le voit, Pinel n’est pas plus heureux que les anciens: il crée un [mot; la forme est changée, mais le fond est le même.
Broussais ‘ voit des symptômes si nombreux dans la prodigieuse quantité de fièvres décrites alors et dont on peut avoir
2 Nosographie philosophique, tom. I, pag. 194, 2 e édit.
•> 17/2-1847. — Exam. des doctrines. Paris, 1821. l«r Vol. et suivants. — De 1 irritation et de la folie. - Cours de pathologie cLde thérapeutique générales.
une bonno idée en lisant la Pyrètologie de Selle, qu’il s’imagine qu ils pourraient bien tenir à des conditions accessoires et non à la maladie elle-même. Alors il trouve une lésion qu’il appelle 1 irritation inflammatoire, Y inflammation. Mais qu’est-ce qui déterminera alors les fièvres essentielles ? Ce sera l’inflammation aiguë ou chronique de l’intestin, la gastro-entérite.
Les fièvres putrides, la putridité, ne proviennent, d’après lui, que de la violence et du danger des congestions.
Sa critique acerbe se dirigea contre le vieil édifice des fièvres, construit sur des théories humorales fausses : il attaque le biliorisme de Stahl (comme il l’appelait) et la nosologie de Pinel.
Voici le lésumé de sa critique contre Pinel à propos de la putridité morbide ' :
; La fièvre ^dynamique, dit-il, c’est la putride des anciens, l’asthénique de Brown. Le médecin écossais (le disciple ingrat de Cullen) , ayant fixé son attention sur la faiblesse des muscles, la ci ut paitagée pai tous les tissus vivants, et en fit le caractère fondamental de la maladie. Pinel, qui dans ses premières fièvres avait essayé de concilier le solidisme avec les théories humorales, se jette brusquement, à propos de la fièvre putride, dans le solidisme pur et devient disciple de Brown. Le mot adynamique est l’analogue de l’expression asthénique. Il y a contradiction dans les mots et les idées, et la faiblesse n est pas telle qu’il la suppose.
Cette fièvre est une nuance de la gastro-entérite. Pinel et ses prédécesseurs ont pris une des nuances de la maladie pour la maladie elle-même. Très-souvent la nuance dite fièvre inflammatoire ouvre la scène, la bilieuse prolonge l’action, et l’adynamique ou putride n’est autre chose que le dénoûment de la tragédie.
La théorie de Pinel est rétrograde : « D’après ces théories, la fièvre adynamique n’aurait que rarement de première période qui lui appartînt en propre ; elle ressemblerait au dragon à plusieurs têtes et à queue unique du bon La Fontaine; et ces tètes monstrueuses se trouveraient, non-seulement dans les trois fièvres
1 Exam. des doctrines, tom. II, pag. 409 à 419. 1821.
précitées, mais encore dans les inflammations de tous les viscères, puisqu’il n’en est aucune, d’après les mêmes autorités, qui ne puisse se terminer par une fièvre putride. » C est 1 ontologie, ou une dissertation sur des êtres abstraits, imaginaires, indéterminés, qui a produit l’adynamie ou la putridité. «Ne pouvant rattacher les phénomènes fébriles à l’affection d’aucun* organe, les auteurs ont dû les partager, les réunir, les combiner diversement, pour en former des groupes qui recevaient tantôt le nom de fièvre inflammatoire, tantôt celui de bilieuse, d’autres fois celui de muqueuse. Gomme ces groupes se diversifiaient prodigieusement suivant l’influence des remèdes, du régime, suivant la sensibilité des sujets, chaque médecin les rencontrait diversement combinés; comme celui qui est consacré à l’adynamie succède assez souvent aux autres, ils ont dû disserter à perte de vue pour décider quel était celui de ces groupes que la nature avait eu l’intention de produire, '6t auquel il fallait avoir le plus d’égards dans la dénomination et le traitement. »
Ces idées de Broussais furent soutenues par un de ses élèves, Honfalcon, dans un mémoire sur cette question : Déterminer le caractère cle V adynamie clans les fièvres putrides, avec des considérations sur les fièvres ataxiques 1 (ouvrage qui a partagé en 1822 le prix proposé par la Société* d’émulation de Liège).
Ces violentes sorties ne passèrent pas sans réponse, et les anciennes doctrines furent soutenues par Chomel [De l’existence des fièvres ; Des fièvres et des maladies pestilentielles 1 2) , Fages {Mémoire pour servir à l’histoire critique de la fièvre 3 *). *
D’ailleurs, dans son remarquable article7', F. Bérard avait exposé magistralement un tableau clinique de l’état putride. Il letudie dans toutes les causes qui le provoquent. « La putridité n est pas la fièvre, dit-il, bien s’en faut , car elle existe sans celle-ci. Ce n’est pas non plus l’adynamie, puisqu’elle existe, dans
1 Journal complément., tom. XVI, pag. 1. — Tom. XVII, pag. 193-289,
2 In-8». Paris, 1821.
3 In-8». Montpellier, 1820.
1789-1828. — Art. Élément: Dict. des sciences méd. , tom. XI, pag. 357.
certains cas, sans faiblesse marquée : c’est un état morbide essentiel, séparé de tous les autres. » Quant à la théorie de la putridité, nous nous garderons bien d’admettre celle des humoristes, si attaquable en tant d’endroits; le mot putridité n’est, pour nous, que 1 expression abrégée de tous les symptômes que nous avons décrits. »
Cet élément putride peut se combiner avec d’autres éléments, et le professeur Bertiie , dans son analyse de la fièvre jaune d’Andalousie, a montré qu’il s’était présenté avec un état bilieux, une phlogose de l’estomac, un éréthisme fébrile et l’adynamie.
Cherchons maintenant à résumer ce long chapitre, afin de mieux saisir la notion de putridité .à travers les âges, jusqu’au début de l’école expérimentale.
La première période ou théologique, constate simplement les faits : description sommaire des accidents putrides, sans donner leur nosographie.
Dans la deuxième période, ou période métaphysique, les faits sont lumineusement décrits et, de plus, on cherche à établir leur étiologie. Les quatre humeurs cardinales jouent le plus grand rôle. D’abord, le sens de putridité est on ne peut plus général. Galien et son école entendent par là toute altération des humeurs : il suffit que les urines présentent quelques dépôts pour qu’on songe à un état putride.
Plus nous avançons, plus nous voyons le sens de putridité se restreindre; cependant elle reste presque tout entière dans le domaine médical, où elle reçoit un développement qui nous étonne aujourd’hui. Elle forme la base des classifications pyrétologiques. On l’étend d’abord à l’ordre entier des fièvres, tandis que vers la fin du siècle dernier on cherche à ne donner ce nom qu’à l’un des genres de fièvres continues.
Pinel remplace le mot de fièvre putride par celui de fièvre adynamique, et Broussais cherche à démontrer qu’elle n’est qu’une exagération des symptômes prouvant l’intensité de l’inflammation.
Pour l’explication des phénomènes, de Galien à Paracelse, 1 idée d’altération des humeurs suffit amplement.
Sylvius introduit le mot d’âcreté, et fait jouer le plus grand
rôle aux fermentations.
Cette théorie va attendre des progrès de la chimie moderne un secours dont était dépourvu le moyen-âge. C’est le cas de redire : Les anciens l’avaient trouvé, les modernes l’ont prouvé.
Tout est prêt maintenant pour voir éclore la troisième période, ou période positive. Elle va marquer le passage dans l’ordre des faits chirurgicaux et puerpéraux. Elle devait être amenée par cela même à soumettre la recherche pathogénique à la méthode expérimentale.
PÉRIODE POSITIVE
Les travaux que nous venons de présenter considéraient la putridité morbide comme un syndrome clinique dont l’étiologie essentiellement variable se ressentait des doctrines médicales régnantes.
Dans la période positive, la méthode expérimentale remplaçant peu à peu les spéculations dogmatiques, de nombreux observateurs cherchèrent à identifier la question qui nous occupe à celle des fermentations: c’était l’idée de van Helmont, et, comme nous le disions en terminant l’étude des travaux anciens : « les modernes ont démontré ce que les anciens avaient avancé sans preuves» .
Tout en rendant justice aux louables efforts tentés par les pathologistes, les micrographes et les chimistes, nous devons Lire certaines réserves.
La question de la putridité morbide envisagée au point de vue des découvertes les plus récentes, touche aux questions physiologiques les plus épineuses et par conséquent les plus contioveisées. Elle a pour support la chimie et la physiologie expérimentales; elle nécessite donc une connaissance approfondie de phénomènes de fermentation.
Elle embrassel’étude des maladies zymotiques, dontles processus divers la déterminent si fréquemment; il nous faudra donc passer en revue les diverses observations des médecins qui recherchent dans les tissus ou les humeurs de l’économie les agents zymotiques dont l’évolution détermine le phénomène de la putridité.
Si le mot lui-même semble jouer un rôle moins considérable dans la médecine de ce siècle, le fait n en persiste pas moins, et
les termes de septicémie, d’infection putride, proposés par les chirurgiens, tendent seulement à se substituer à lui. Le domaine dé la putridité s’est considérablement accru , la dénomination seule a changé : la putridité morbide est un sujet de pathologie générale.
Nous nous exposerions à bien des mécomptes si nous voulions considérer comme acquis à la science tous les résultats annoncés par les physiologistes de notre temps.
Des observateurs, se basant sur des expériences incomplètes ou des interprétations prématurées, ont établi des systèmes bien hypothétiques. Souvent les résultats définitivement acquis à la science ont été peu en rapport avec le labeur des savants qui ont étudié la question des maladies putrides.
Aussi devrons-nous borner cette revue à un exposé aussi impartial que possible des assertions émises, ne pouvant encore discerner la vérité de l’erreur.
Gomment pouvons-nous exposer avec ordre tous les résultats fournis par l’école expérimentale?
Il me semble que l’ordre chronologique n’est pas indispensable, et qu il serait même fastidieux pour l’exposé des théories sur la putridité pendant ce siècle.
Dans un premier chapitre, nous présenterons un exposé des résultats fournis par la chimie et l’histologie.
Nous exposerons ensuite la putridité en chirurgie et obstétrique, et nous verrons comment les médecins ont suivi ces progrès et appliqué à la médecine les résultats d’une expérimentation
aussi variée que précise.
Il nous semble qu -après ces nombreuses étapes notre travail pourrait être considéré comme terminé.
Aous voulons cependant consacrer un dernier chapitre à la solution de certains points du problème :
Quelles sont les causes diverses qui produisent la putridité morbide; comment ces causes impressionnent-elles l’organisme, c est-à-dire : étiologie et anatomie pathologique ?
Quels sont les symptômes qui l’accusent; quel est le mécanisme intime qui la produit : symptomatologie et pathogénie ?
Cette dernière partie sera le résumé de nos opinions actuelles sur cette importante question.