‹ De la putridité morbide et de la septicémieChapitre 9 sur 15 · GASPARD · texte numérisé non relu

GASPARD

Le nom que je viens d’inscrire en tête de l’école expérimentale est celui d’un modeste praticien de Saint-Étienne, aussi savant qu’habile expérimentateur. Il est curieux de voir l’ignorance absolue que beaucoup de médecins et de chirurgiens de nos jours ont de ses travaux ; l’Académie de médecine, dans la récente discussion sur l’infection purulente, a à peine prononcé son

nom.

Cependant, comme je chercherai à le prouver dans la suite de ce travail, les travaux des expérimentateurs en France et en

^ Béchamp ; Note lue à l’Académie de médecine. 3 mai 18/0.

2 Hallier, professeur à Iéna ; Publications ou 1866,' 1867. 1868.

Allemagne, depuis 1824 jusqu’à nos jours, n’ont fait que développer et démontrer ce que Gaspard avait avancé. La solution de la septicémie est vivement cherchée ; par ce temps de revendications germaniques, il est bon de faire observer que c’est une question éminemment française.

Je vais puiser largement dans les Mémoires de Gaspard. Un premier mémoire parut en 1809. Ses expériences datent de 1808. Ces premières recherches furent reprises, continuées, et furent l’objet de deux mémoires plus importants, qui ont paru dans le Journal de physiologie ' : le premier, en 1822, sous ce titre : Mémoire physiologique sur les maladies purulentes et putrides, sur la vaccine etc.; le deuxième, en 1824 : Second Mémoire physiologique et médical sur les maladies putrides* .

Gaspard était un esprit pratique et sans système, et les systèmes, comme a écrit d’Amador, ne voient la science que de profil. « Il est bon, dit-il dans son deuxième mémoire, de répondre par des faits au reproche banal d’piseuse curiosité ou de stérile égoïsme qu’on adresse journellement à la physiologie. Il est bon de montrer qu’au contraire c’est de celle-ci que la médecine doit attendre son plus grand perfectionnement, et concevoir l’espérance de sortir par son moyen de cet état incertain où elle se trouve encore de nos jours. Je parle de la vraie physiologie, et surtout de l’expérimentale, mais non de cette orgueilleuse physiologie ontologique ou d’abstraction, que certains médecins proclament tant maintenant, et qui ne peut que nous ramener les futilités dangereuses de la scolastique. »

Dans son premier mémoire, il fait d’abord l’historique des injections dans les veines des animaux1 2 3.

1 Journal de physiologie de Magendie, tom. II, pag. 1 à 45. 1822.

2 Même journal, tom. IV, pag. 1 à 69.

3 En 1642, J.-G. Wahrendorff enivre des chiens en leur injectant de l'alcool dans les veines (expériences reprises plus tard par van Swiéten). Puis les auteurs injectent d'autres substances pour étudier leur action. Dans l'ordre chronologique,

C. Wron, R. Power, J.-D. Major, C. Fracassati, R. Boyle, J.-S. Elsholy, Étienne Muller, J.-J. Harder, G. Drelincourt , W. Gourten , J.-G Braunner , G. Baglivi,

Gaspard veut étudier (ce qui avait ôté trop négligé par ses prédécesseurs) l’action ou les effets des fluides animaux naturels, maladifs ou décomposés, introduits dans le système circulatoire.

Il fait dix expériences qui donnent un appui et une grande force à celles de 1809. Il conclut que:

« 1° Le pus introduit dans les vaisseaux sanguins, à petite dose, peut y circuler sans causer la mort, pourvu qu’après avoir déterminé un trouble considérable des fonctions il soit expulsé de l’économie au moyen de quelque excrétion critique, surtout de l’urine ou des matières fécales.

» 2° Mais introduit plusieurs fois de suite , en petite quantité, chez le même animal, il finit par causer la mort.

»3° A plus forte raison, il la détermine encore plus vite quand il est injecté dans les veines à une dose trop forte; et alors il cause diverses phlegmasies graves, des péripneumonies, cardites, dysenteries, etc.

» 4° Il est susceptible d’être absorbé, quoique cependant il cause l’inflammation des membranes séreuses et du tissu cellulaire avec lesquels il se trouve en rapport.

» 5° La plupart des symptômes qui s’observent dans toutes les fièvres lentes ou phthisiques semblent pouvoir être rapportés à la présence du pus dans l’économie, puisque dans tous ces cas il y a toujours suppuration abondante et profonde, avec trouble général des sécrétions. »

Il ajoute même « qu’il lui paraît très-probable que plusieurs autres fièvres lentes, telles que celles qui ont lieu dans le cancer

A. Deidier, F. Petit de Namur, A. Haller et J.-Th. Sprœgel, E. Fontana.X. Bichat, MM. Portal-Nysten, Magendie, Orfda et beaucoup d'autres. A tous ces noms, Gaspard aurait pu ajouter comme ayant entrevu la question : van Swiéten, Morgagni (lettre 51), Quesnay (Traité de la suppuration), Hunier (Mémoire sur l’inflammation des veines, 1784), et surtout Ribes, qui a publié en 1816, dans le 8e volume des Mémoires de la Société médicale d’émulation, des recherches sur la suppuration des veines, dont le pus, disait-il, devait pénétrer dans le sang et produire rapidement la mort. (Mémoire suivi d’un nouveau travail publié dans la Revue médicale, juillet 182b.)

ulcéré, les hydropisies anciennes, le ptyalisme mercuriel, les maladies gangréneuses, comme dans l’ivresse et après les excès de table, etc..., dépendent aussi de la présence de diverses substances étrangères résorbées dans le sang » .

Il fait remarquer la possibilité de la présence du pus dans le système circulatoire. C’est ainsi qu’il a été vu par N. Tulpius, Cornax, T. Bonnet, Meckel, Laënnec, Baumes, Portai, Dupuytren.

Le pus est une substance animale qui participe déjà de la putridité.- Son action sur l’économie dépend-elle de ses qualités putrides, ou de quelque autre qualité particulière ? Les expériences sont des plus curieuses et elles n’ont jamais été dépassées.

Les expériences 14, 1-5, 16, 17, sont dignes d’attention.

Dans les deux premières, l’injection a été faite avec du putrilage animal, dans les deux dernière^ avec du putrilage végétal. L’action de celui-ci est identique à celle des substances animales, mais à un moindre degré.

Trois expériences démontrent ensuite les mêmes accidents putrides, lorsque l’injection de substances semblables est faite dans le péritoine.

Quelle que soit la voie d introduction de ces corps putrides dans l’appareil circulatoire, le résultat général est une inflammation particulière accompagnée d’une espèce d’hémorrhagie, comme passive, de la membrane muqueuse du canal intestinal.

Mais comme les substances animales et végétales, en se décomposant, produisent de l’acide carbonique, de l’hydrogène, du

soufre, de l’ammoniaque, Gaspard va rechercher quel est celui de ces principes qui agit.

L’ammoniaque a l’action la plus accusée ; mais ce n’est pas à cette base que l’on doit rapporter tous les effets des accidents putrides.

Les résultats de ces expériences peuvent être comparés aux symptômes du scorbut en particulier et des autres maladies putiides en général, et il faut reconnaître que toutes ces affections sont produites par un principe putride introduit dans les voies de la circulation et provenant, soit de l’air, soit des aliments.

Est-ce que le scorbut comme les fièvres adynamiques ne surviennent pas clans les lieux où l’on respire des émanations animales infectes (prisons, hôpitaux, armées, boucheries, amphithéâtres d’anatomie, navires, lieux voisins des voieries)? Pourquoi douter que la putréfaction ne puisse pas se développer dans la vie même? «Ceux qui. ont eu ces doutes n’ont jamais observé avec quelle promptitude nos liquides et nos solides se décomposent dès qu’ils cessent d’être renouvelés par des aliments et des boissons convenables, ou dès qu’ils sont viciés par des 'substances étrangères. Ils n’ont jamais fait attention à l’odeur déjà fétide de l’haleine chez un homme qui se réveille et qui a passé la nuit seule dans l’abstinence et le repos, chez celui qui jeûne par religion, chez celui qui supporte la faim pendant quelques jours, chez un scorbutique qui vit de viandes corrompues, chez un vénérien qui subit le traitement mercuriel, chez un chien nourri de viandes, par comparaison à celui qui tète ou qui vit d’aliments végétaux, etc.. . Ils n’ont jamais comparé non plus l’odeur de burine des animaux carnivores avec celle des herbivores, etc.... Jepourrais encore, pour appuyer cette thèse, faire valoir d’autres raisons que je déduirais des divers symptômes des maladies mêmes qui ont un caractère putride. »

«Mais si l’on veut des faits encore plus positifs de la dégénération réelle des humeurs dans les maladies, qu’on lise les expériences qu’A. Deidier tenta courageusement lors de la dernière peste de Marseille , et l’on y verra que la hile des pestiférés , injectée dans les veines des chiens, leur a constamment donné la mort, tandis que celle des individus morts de fièvre maligne ou aiguë ordinaire les a seulement rendus un peu malades, sans

imais les faire périr. »

Le premier mémoire de Gaspard souleva plusieurs contestaons et Magendie, dans quelques expériences, n’observa aucun ffet malfaisant des liquides putrides introduits dans l'estomac et

s Kros intestin des animaux. Gaspard, dans son second mémo, re,

lontre que l’absorption eut été nuisible si les 'expeneaces avaient té continuées plus longtemps.

« On doit même à cette occasion admirer , je crois, la sagesse conservatrice de la nature : car si les substances putrides (ou vénéneuses quelconques) eussent été facilement absorbables par les voies de la respiration et de la digestion , il est hors de doute que les espèces d’animaux carnivores, par exemple, qui vivent si souvent de viandes pourries, à défaut de fraîches, n’existeraient déjà plus; et même, par une autre précaution simultanée, ils ont reçu des intestins très-courts en comparaison de ceux des animaux herbivores, probablement afin que leurs excréments putrides y séjournassent peu longtemps et n’eussent pas le loisir de leur devenir funestes. Il est hors de doute aussi que, sans cette difficulté de l’absorption des corps putrides , l’espèce humaine elle-même serait décimée bien plus souvent encore qu’elle ne l’est, et que par exemple les amateurs de viandes vénées et de gibiers puants en seraient victimes à chaque instant, aussi bien que ceux qui respirent les émanations des corps en putréfaction.

» Quant à la réalité de l’absorption des corps putrides, les doutes qu’on pourrait avoir à son égard doivent entièrement disparaître parla considération des nombreuses expériences d’inoculation des maladies putrides épizootiques. En effet, Layard , Gourtivon , Sandifort, Mumicks, Camper, Koopnam, Bergius, Brugnone, Paulet , Vicq-d’Azyr , etc., ont communiqué à très-grand nombre de veaux, de vaches et de bœufs sains, diverses maladies épizootiques meurtrières , et notamment des fièvres putrides, charbonneuses, dysentériques , etc. . soit au moyen d’étoffes de laine imprégnées de miasmes et appliquées sur le dos , soit au moyen de sétons et de tampons de filasse imbibés des humeurs des animaux malades et appliqués sur des plaies cutanées, soit par l’insufflation des gaz intestinaux de ces derniers ou par l’injection de leurs liquides morbides dans les narines, soit enfin par l’ingestion du sang, de la bile, ou de la sanie excrémentitièlle des bestiaux morts ou malades. Ces essais, ne sont pas assez connus des médecins chargés d observer et de traiter les épidémies; et, pour le dire en passant, 1 enseignement de la médecine humaine est trop isolé de celui de la médecine des animaux.»

Gaspard fait ensuite l’énumération do toutes les maladies dans lesquelles on constate la putridité, et il les rapporte à trois espèces d’un même genre de cause :

1° A une diathèse putride particulière, spontanée, individuelle, constitutionnelle ;

2° A l’absorption des substances putrides ;

3° A la chaleur atmosphérique, qui tend aussi à putréfier l’économie animale.

Dans la première espèce se rangent : l’état maladif de la faim à son dernier degré, le scorbut, la pustule maligne, le charbon, la fièvre adynamique sans cause connue, mais dérivant, d’après lui, d’une tendance spontanée à la putréfaction par diathèse individuelle; toutes maladies sporadiques, en toutes saisons, les plus rares, les plus lentes, les plus longues à être mortelles.

Dans la deuxième, il faut voir toutes les variétés de typhus, les dysenteries putrides, les fièvres putrides des villes, des amphithéâtres d’anatomie, boucheries, les fièvres pernicieuses avec accidents putrides causés par effluves marécageux (j’en ai observé un exemple remarquable sur un zouave venant d’Afrique à Strasbourg, au début de la campagne 1870-71), la fièvre gangréneuse par usage du seigle ergoté, par le venin des reptiles ;

enfin le scorbut après usage du mercure Quelques-unes

épidémiques, plus difficiles à guérir que celles de la première espèce, se présentent en toutes saisons , plus souvent en été. La cause n’est pas douteuse.

Dans la troisième série se placent : la peste la fièvre jaune, la choléra, divers typhus, les épizooties dites charbonneuses; toutes maladies dont le berceau est dans les climats chauds, sous la zone torride, entre les deux tropiques. Ce sont les plus meurtrières de toutes ; elles font périr l’homme et les animaux en quelques jours, même en quelques heures. La chaleur introduit le principe de fermentation putride. Développées par la chaleur de l’été, elles cessent à l’hiver.

Une chaleur modérée n’amène point la diathèse putride, mais bien l’état bilieux ou les maladies bilieuses proprement dites.

L’action de la chaleur sur le foie n’est douteuse pour personne.

Puis il est certain que la sécrétion biliaire n’est augmentée que consécutivement à l’altération du sang par la chaleur, qui commence à y introduire le germe de la putridité. Hippocrate luimême a signalé la connexion de complication des maladies bilieuses et putrides. Tout concourt à prouver que les maladies bilieuses sont le premier degré des maladies putrides.

Comme Bérard, Gaspard fait remarquer que ces triples causes peuvent être simples, agir isolément comme des éléments, ou bien se compliquer, et alors la gravité augmente.

« Il me semble donc prouvé, dit-il, que les maladies bilieuses et putrides ne sont pas des maladies locales ni de simples inflammations de la membrane muqueuse gastro-intestinale, comme on veut le soutenir depuis quelque temps. Il me paraît évident qu’elles tiennent à une cause plus générale, c’est-à-dire à une altération réelle du sang et de la bile qui en est sécrétée, et que l’espèce d’inflammation ou d’irritation des premières voies n’en est qu’un effet ou un symptôme souvent incapable lui seul de causer la mort, ce qui en a imposé à plusieurs médecins de ces derniers temps. »

Gaspard donne des indications thérapeutiques d’une grande sagesse, montrant beaucoup de sens pratique, puis il termine en faisant remarquer que certaines maladies autres que celles dites putrides offrent des symptômes analogues à ces dernières, sans reconnaître cependant les mêmes causes : ainsi, les lésions squirrheuses des voies digestives et « l’affection connue sous le nom de melæna, qui survient principalement aux hypochondriaques et aux hémorrhoïdaires»... « La diathèse cancéreuse aurait-elle du rapport avec la diathèse putride? Serait-ce à cause des évacuations de matières noires que les anciens auraient regardé comme causése par l’atrabile, le cancer, le charbon, le melæna, la dysenterie, la fièvre putride, la peste, la gangrène, la pustule maligne, l’hypochondrie, la mélancolie, etc., etc.? »

Si nous nous sommes aussi longuement étendu sur les travaux

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do Gaspard, c’ost à cause do leur importance et parce qu’ils ont donné la note à tous les expérimentateurs qui l’ont imité.

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