‹ De la recherché de la vérité (volume 3)Chapitre 10 sur 108 · PRÉFACE DR MALEBRANCHE · texte numérisé non relu

PRÉFACE DR MALEBRANCHE

qu'il aura plus d'estime pour celle qui nous apprend ce que nous sommes que pour toutes les autres ensemble.

On aime donc mieux exhorter ceux qui ont quelque amour pour la vérité, à juger du sujet de cet ouvrage selon les réponses qu'ils recevront du souverain maître de tous les hommes, après qu'ils l'auront interrogé par quelques réflexions sérieuses, que de les prévenir par de grands discours, qu'ils pourraient peut-être prendre pour des lieux communs, ou pour de vains ornements d'une préface. Que s'ils se persuadent que ce sujet soit digne de leur application et de leur étude, on les prie de nouveau de ne point juger des choses que renferme cet ouvrage, par la manière bonne ou mauvaise dont elles sont exprimées, mais de rentrer toujours dans eux-mêmes pour y entendre les décisions qu'ils doivent suivre et selon lesquelles ils doivent juger.

Étant aussi persuadés que nous le sommes 1 que les hommes ne se peuvent enseigner les uns les autres, et que ceux qui nous écoutent n'apprennent point les vérités que nous disons à leurs oreilles, si en même temps celui qui nous les a découvertes ne les manifeste aussi à leur esprit, nous nous trouvons encore obligés d'avertir ceux qui voudront bien lire cet ouvrage de ne point nous croire sur notre parole par inclination, ni s'opposer à ce que nous disons par aversion. Car encore que l'on pense n'avoir rien avancé de nouveau dont on n'ait été convaincu après une sérieuse méditation, on serait cependant bien fâché que les autres se contentassent de retenir et de croire nos sentiments sans les savoir, et qu'ils tombassent dans quelque erreur, ou faute de les entendre, ou parce que nous nous serions trompés.

L'orgueil de certains savants, qui veulent qu'on les croie sur leur parole, nous paraît insupportable. Ils trouvent à redire qu'on interroge Dieu après qu'ils ont parlé, parce qu'ils ne l'interrogent point eux-mêmes. Ils s'irritent dès que l'on s'op-

i Nolite pu tare quemquam hominem aliquid discere ab homine. Admonere pnssumus per strepitum vocis nostrœ; si non sit intus qui doceat, inanis sit strepitus noster. Aug, in Joan.

Auditus per me l'actus ; intellectus per quem? Dixit aliquis et ad cor vestrum, sed non eum videtis. Si intellcxistis, fratres, dictum est et cordi vestroi Munus Dei est intelligentià* Auij. in Joan, Tr. M)t

pose à leurs sentiments, et ils veulent absolument que l'on pré- Père les ténèbres de leur imagination à la lumière pure de la vérité qui éclaire l'esprit.

Nous sommes, grâces à Dieu, bien éloigné de cette manière d'agir, quoique souvent on nous l'attribue. Nous ne regardons les auteurs qui nous ont précédés que comme des moniteurs ; nous serions donc bien injustes et bien vains de vouloir qu'on nous écoutât comme des docteurs et comme des maîtres. Nous demandons bien que l'on croie les faits et les expériences que nous rapportons, parce que ces choses ne s'apprennent point par l'application de l'esprit à la raison souveraine et universelle; 1 mais pour toutes les vérités qui se découvrent dans les véritables idées des choses, que la vérité éternelle nous représente dans le plus secret de notre raison, nous avertissons expressément que l'on ne s'arrête point à ce que nous en pensons; car nous ne croyons pas que ce soit un petit crime que de se comparer à Dieu, en dominant ainsi sur les esprits.

La principale raison pour laquelle on souhaite extrêmement que ceux qui liront cet ouvrage s'y appliquent de toutes leurs forces, c'est que Ton désire d'être repris des fautes qu'on pourrait y avoir commises ; car on ne s'imagine pas être infaillible. On a une si étroite liaison avec son corps, et on en dépend si fort, que l'on appréhende avec raison de n'avoir pas toujours bien discerné le bruit confus dont il remplit l'imagination, d'avec la voix pure de la vérité qui parle â l'esprit.

S'il n'y avait que Dieu qui parlât et que l'on ne jugeât que selon ce qu'on entendrait, on pourrait peut-être user de ces paroles de Jésus-Christ2 : Je juge selon ce que f entends, et mon jugement est juste et véritable. Mais on a un corps qui parle plus haut que Dieu même, et ce corps ne dit jamais la vérité. On a de l'amour-propre, qui corrompt les paroles de celui qui dit toujours la vérité. Et on a de l'orgueil, qui inspire l'audace de juger sans attendre les réponses de la vérité, selon lesquelles seules on doit juger. Car la principale cause de nos

1 Voyez le livre de Magistro, de S. Auy.

Xoli putare te ipsam esse luceni. Aug. in Ps.

Non a me mini lumen existens, sed lumen non participais nisl in te. Dê verbis Dominl Serm. 8.

- Sicut audio sic judico, et judiciuin meum justum est, quia non qmero VQluntaîem ineam. Joqn. cap. 3, 30,

PKÉFAŒ Di: MALEBRANCHE.

erreurs, c'est que nos jugements s'étendent ci plus de choses que la vue claire de notre esprit. Je prie donc ceux à qui Dieu fera connaître mes égarements de me redresser, afin que cet ouvrage, que je ne donne que comme un essai, dont le sujet est très digne de l'application des hommes, puisse peu à peu se perfectionner.

On ne l'avait entrepris d'abord que dans le dessein de s'instruire, que dans le dessein d'apprendre à hien penser et à exposer nettement ce que l'on pense ; mais quelques personnes ayant cru qu'il serait utile de le rendre public, on s'est rendu à leurs raisons d'autant plus volontiers qu'une des principales s'accordait avec ce désir que l'on avait de s'être utile à soimême. Le véritable moyen, disaient-ils, de s'instruire pleinement de quelque matière, c'est de proposer aux habiles gens les sentiments qu'on en a. Gela excite notre attention et la leur. Quelquefois ils ont d'autres vues, et ils découvrent d'autres vérités que nous, et quelquefois ils poussent certaines découvertes qu'on a négligées par paresse, ou qu'on a abandonnées faute de courage et de force.

C'est dans cette vue de mon utilité particulière et de celle de quelques autres que je me hasarde à être auteur. Mais, afin que mes espérances ne soient point vaines, je donne cet avis, qu'on ne doit pas se rebuter d'abord, si l'on trouve des choses qui choquent les opinions ordinaires que l'on a crues toute sa vie et que l'on voit approuvées généralement de tous les hommes et dans tous les siècles. Ce sont les erreurs les plus générales que je tâche principalement de détruire. Si les hommes étaient fort éclairés, l'approbation universelle serait une raison; mais c'est tout le contraire. Que l'on soit donc averti une fois pour toutes qu'il n'y a que la raison qui doive présider au jugement de toutes les opinions humaines qui n'ont point de rapport à la foi, de laquelle seule Dieu nous instruit d'une manière toute différente de celle dont il nous découvre les choses naturelles. Que Ton rentre dans soi-même, et que l'on s'approche de la lumière qui y luit incessammenl, afin que notre raison soit plus éclairée 1. Que Ton évite avec

1 Qui hoc videre non potest, oret ci, asat ut posso mereatur, nec ad hoininem disputatorem pulset, ut quod non legit leijat, sed ad Deuni salvatorem, ut quod non valet valeat. Ep. {1-2, c. 13, Supplexque jlli qui lumer} mentjs

soin toutes les sensations trop vives et toutes les émotions de l'âme qui remplissent la capacité de notre faible intelligence. Car le plus petit bruit, le moindre éclat de lumière dissipe quelquefois la vue de l'esprit ; il est bon d'éviter toutes ces choses, quoiqu'il ne soit pas absolument nécessaire. Et si en faisant tous ses efforts on ne peut résister aux impressions continuelles que notre corps et les préjugés de notre enfance font sur notre imagination, il est nécessaire de recourir à la prière, pour recevoir ce que l'on ne peut avoir par ses propres forces, sans cesser toutefois de résister à ses sens ; car ce doit être l'occupation continuelle de ceux qui, à l'exemple de saint Augustin, ont beaucoup d'amour pour la vérité. Nullo modo resistiiur corporis sensibus ; Quje nobis sacratissima disciplina est, si per eos inflictis plagis vulneribusque blandimur. Ad Nebridium. Ep. 7 K

ateendit attendat, ut intelligat. Contra Ep. fundam., c. 33. Le titre complet de l'ouvrage de saint Augustin, que cite ici Malebranche, est : « Contra epistolam quam ManichaM vocant fundamenti. »

i On trouvera la division de cet ouvrage dans le 4e chapitre. (Note de Malebranche.)

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