‹ De la recherché de la vérité (volume 3)Chapitre 9 sur 108 · PRÉFACE DL MALEBRANCHE · texte numérisé non relu

PRÉFACE DL MALEBRANCHE

le commun des hommes la néglige entièrement. Entre ceux mêmes qui se piquent de science, il y eu a 1res peu qui s'y appliquent, et il y en a encore beaucoup moins qui s'y appliquent avec succès. La plupart de ceux qui passent 1)0111- habiles dans le monde ne voient que fort confusément la différence essentielle qui est entre l'esprit et le corps1. Saint Augustin même, qui a si bien distingué ces deux êtres, confesse qu'il a été longtemps sans la pouvoir reconnaître. Et quoiqu'on doive demeurer d'accord qu'il a mieux expliqué les propriétés de l'âme et du corps que tous ceux qui l'ont précédé et qui l'ont suivi jusqu'à notre siècle, néanmoins il serait à souhaiter qu'il n'eût pas attribué aux corps qui nous environnent toutes les qualités sensibles que nous apercevons par leur moyen ; car enfin elles ne sont point clairement contenues dans l'idée qu'il avait de la matière. De sorte qu'on peut dire, avec quelque assurance , qu'on n'a point assez clairement connu la différence de l'esprit et du corps que depuis quelques années2,

Les uns s'imaginent bien connaître la nature de l'esprit. Plusieurs autres sont persuadés qu'il n'est pas possible d'en rien connaître. Le plus grand nombre enfin ne voient pas de quelle utilité est cette connaissance et, pour celte raison, ils la méprisent. Mais toutes ces opinions si communes sont plutôt des effets de l'imagination et de l'inclination des hommes que des suites d'une vue claire et distincte de leur esprit. C'est qu'ils sentent de la peine et du dégoût à rentrer dans euxmêmes pour y reconnaître leurs faiblesses et leurs infirmités, et qu'ils se plaisent dans les recherches curieuses et dans toutes les sciences qui ont quelque éclat. Étant toujours hors de chez eux, ils ne s'aperçoivent point des désordres qui s'y passent. Ils pensent qu'ils se portent bien, parce qu'ils ne se sentent [joint. Us trouvent même à redire que ceux qui connaissent leur propre maladie se mettent dans les remèdes ; ils disent qu'ils se font malades, parce qu'ils tâchent de se, guérir.

Mais ces grands génies, qui pénètrent les secrets les plus

1 Confess. liv. 4, ch. î>.

2 C'est à Descartes que Malebranche lait ici allusion. C'est lui qu'il loue d'avoir mieux fait connaître que saint Augustin lui-même la différence de l'âme et du corps. Le grand mérite do Descartes, selon Malebranebe, est d'avoir dépouillé les corps des qualités sensibles pour les mettre dans l'aine.

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caches ;lc la nature, qui s'élèvent en esprit jusque dans les cieux, el qui descendent jusque dans les abîmes, devraient se souvenir de ce qu'ils sont. Ces grands objets ne font peut-être ([ne les éblouir. Il faut que l'esprit sorte hors de lui-même pour atteindre à tant de choses; mais il ne peut en sortir sans se dissiper.

Les hommes ne sont pas nés pour devenir astronomes, ou chimistes, pour passer toute leur vie pendus à une lunette, ou attachés à un fourneau, et pour tirer ensuite des conséquences assez inutiles de leurs observations laborieuses. Je veux qu'un astronome ait découvert le premier des terres, des mers et des montagnes dans la lune, qu'il se soit aperçu le premier des taches qui tournent sur le soleil, et qu'il en ait exactement calculé les mouvements1 ; je veux qu'un chimiste ait enfin trouvé le secret de fixer le mercure, ou de faire de cet alkaëst par lequel Van Helmont se vantait de dissoudre tous les corps. En sont-ils pour cela devenus plus sages et plus heureux ? Ils se sont peut-être fait quelque réputation dans le monde ; mais s'ils y ont pris garde, cette réputation n'a fait qu'étendre leur servitude.

Les hommes peuvent regarder l'astronomie, la chimie, et presque toutes les autres sciences, comme des divertissements d'un honnête homme ; mais ils ne doivent pas se laisser surprendre par leur éclat, ni les préférer à la science de l'homme. Car, quoique l'imagination attache une certaine idée de grandeur à l'astronomie, parce que cette science considère des objets grands, éclatants et qui sont infiniment élevés au-dessu< de tout ce qui nous environne, il ne faut pas que l'esprit révère aveuglément cette idée ; il s'en doit rendre le juge et le maître, et la dépouiller de ce faste sensible qui étonne la raison. Il faut que l'esprit juge de toutes les choses selon ses lumières intérieures, sans écouter le témoignage faux et confus de ses sens et de son imagination ; et s'il examine à la lumière pure de la vérité qui l'éclairé toutes les sciences humaines, on ne craint point d'assurer qu'il les méprisera presque toutes, et

1 Malebranche montre peu de goût pour l'astronomie, à l'exemple de Descartes, qui, au dire de Baillet, estimait l'astronomie une perte de temps* ïl exprime le même sentiment dans plusieurs passages de la Recherche.

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