‹ De la recherché de la vérité (volume 3)Chapitre 3 sur 108 · XI. Il · texte numérisé non relu

XI. Il

particuliers qu'il donne de ces erreurs où la passion nous jelle.

De même que nous attribuons aux objets toutes nos sensations, de même nous attribuons aux objets qui les causent, ou semblent les causer, toutes les dispositions de notre cœur, bonté, malice, haine, amour, etc. Avons-nous un amour passionné pour quelqu'un, tout en lui nous semble aimable, tandis (pie la haine produit l'effet contraire. Non seulement nos passions nous déguisent leur objet principal, mais encore toutes les choses qui de près ou de loin y ont quelque rapport. Les amis de nos amis nous sont aimables, les amis de nos ennemis nous sont odieux. Si vaste est leur domination qu'il est impos sible d'en marquer les bornes. De là vient qu'il y a des vérités et des erreurs de certains lieux, de certains temps. « La terre tournait il y a deux mille ans; elle est demeurée immobile jusqu'à nos jours, et voici qu'elle commence à s'ébranler. » Il y a aussi des vérités et des erreurs de certaines communautés : « Ce qui est certain chez les jacobins est incertain chez les cordeliers, ce qui est indubitable chez les cordeliers, semble être une erreur chez les jacobins. »

L'admiration, la plus faible des passions, a quelques bons effets, mais elle en a aussi de mauvais. Ainsi l'admiration pour l'antiquité, se rend maîtresse de la raison et inspire un zèle aveugle contre les vérités nouvelles. « J'ai vu Descartes, disait un de ces savants qui n'admirent que l'antiquité, je l'ai connu, je l'ai entretenu plusieurs fois; c'était un honnête homme, il ne manquait pas d'esprit, mais il n'avait rien d'extraordinaire. Ainsi ce défenseur des anciens s'était fait une idée basse de la philosophie de Descartes parce qu'il en avait entretenu l'auteur quelques moments et n'avait rien reconnu en lui de cet air grand et extraordinaire qui échauffe l'imagination. Il prétendait même répondre suffisamment aux raisons de ce philosophe, lesquelles l'embarrassaient un peu en ajoutant fièrement qu'il l'avait connu autrefois. »

La passion du savoir mal réglée est pour lui une occasion nouvelle de revenir encore une fois à la charge contre ces érudits et ces faux savants qu'il se plait à accabler de ses sarcasmes. Il n'y a point de bagatelles dont quelques esprits ne • s' occupent, abusés par une fausse idée de grandeur. Parmi ces

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bagatelles il mot au premier rang l'étude des mots et des langues. « On peut, dit-il, excuser la passion de ceux qui se font une bibliothèque de toutes sortes de dictionnaires, aussi bien que la curiosité de ceux qui veulent avoir des monnaies de tous les pays. Cela peut leur être utile en quelques rencontres, et si cela ne leur fait pas grand bien, du moins cela ne leur fait-il point de mal. Ils ont un magasin de curiosités qui ne les embarrasse pas, car ils ne le portent point avec eux. Mais comment justifier la passion de ceux qui font de leur tète une bibliothèque de dictionnaires? »

Mais de toutes les passions, celles qui corrompent le plus la raison, sont celles qui ont le mal pour objet, parce que les maux louchent l'âme plus vivement que les biens. La haine, la crainte, les autres espèces d'aversion qui ont le mal pour objet, pénètrent jusque dans le plus secret de l'àme, et renversant la raison de son siège, elles prononcent, sur tuules sortes de sujets, des jugements d'erreur et d'iniquité. Toutes les passions se justifient en représentant sans cesse à l'âme l'objet qui l'agite de la manière la plus propre à conserver et à augmenter son agitation. Les faux jugements et les passions travaillent sans cesse à leur mutuelle conservation. A proportion que la passion aug mente, le faux jugement se fortifie, et réciproquement la passion augmente par le faux jugement.

Terminons ce sujet des passions par cette remarque non moins générale que profonde. Même quand la passion qui nous anime se sent mourir, 'elle ne se repent pas de sa conduite : « On peut dire, au contraire, qu'elle dispose toutes choses, ou pour mourir avec honneur, ou pour revivre bientôt après; je veux dire qu'elle dispose toujours l'esprit à former des jugements qui la justifient. Elle contracte, encore en cet état, une espèce d'alliance avec toutes les autres passions qui peuvent la secourir dans sa faiblesse, la fournir d'esprits et de sang dans son intelligence, rallumer ses cendres et l'en faire renaître ; car les passions ne sont point indifférentes les unes pour les autres. Toutes celles qui peuvent se souffrir contribuent à leur mutuelle conservation. »

Pour ne pas interrompre la série des causes morales de nos erreurs et rompre le lien qui rattache si étroitement ensemble les sens, l'imagination, les inclinations et les passions, nous

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avons laisse; de côté, les réservant pour la fin, ces autres erreurs, dont la source, en quelque sorte plus élevée, est dans l'entendement pur lui-même. Comme nous abusons des meilleures choses, la présence ineffaçable de la première des idées, de l'idée d'être, ou de Dieu, dans noire esprit est une des principales causes, selon Malebranche, de toutes les abstractions déréglées, de celle philosophie abstraite et chimérique qui explique tous les effets naturels par des termes généraux d'acte, de puissance, de cause, d'effet, de formes substantielles, de qualités occultes, lesquels ne réveillent d'autre idée que celle de l'être ou de la cause en général que l'esprit rapporte à l'effet qui se produit, de sorte qu'on est pas plus savant quand on les a étudiées. De là toutes ces entités imaginaires, ces idées vagues qui abondent chez les philosophes ordinaires, dans la physique, la chimie et la médecine, et dont ils sont si fort entêtés qu'il leur est impossible de considérer les idées réelles des choses. Il en donne pour preuve les discussions relatives à l'essence de la matière, discussions très vives à cause de l'incompatibilité avec le dogme de l'Eucharistie que le P. Valois et d'autres avaient cru découvrir dans l'étendue essentielle des cartésiens. Malebranche a la sagesse de ne pas s'engager, ou du moins de ne s'engager qu'à demi, dans cette délicate et dangereuse discussion, malgré sa tendance à mêler la philosophie avec la théologie. Toutefois contre ceux qui s'imaginent apercevoir quelque chose au delà de l'étendue, il insiste sur l'impossibilité où nous sommes de concevoir ce quelque chose dont on n'a point d'autre idée que celle de l'être ou de la substance en général, tandis qu'il suffit de l'étendue toute seule pour rendre compte des propriétés qui conviennent à la matière.

Voici enfin une dernière cause de toutes nos erreurs, qu'on peut appeler universelle et générale, parce qu'il n'en est pas qui n'en dépendent en quelque façon. Le néant n'ayant point d'idée qui le représente, l'esprit est porté à croire que les choses dont il n'a pas d'idée n'existent pas. Nos jugements vont presque toujours au delà de nos perceptions. Considérons-nous un objet, nous ne l'envisageons ordinairement que par un de ses cotés, ce qui ne nous empêche pas de juger faussement de l'objet tout entier. Or nous ne jugerions pas de la sorte, s

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nous ne pensions pas en avoir considéré tous les côtés , ou si nous ne supposions pas qu'ils sont tous semblables à celui que nous avons examiné. N'ayant point d'idée des autres côtés de l'objet, nous nous imaginons qu'ils n'existent pas, telle est la cause générale de nos erreurs. De ce que le néant ne forme point d'idées, on a bien quelque raison de croire que les choses dont nous n'avons point d'idées dans l'esprit ressemblent au néant ; une sorte d'instinct nous persuade que les idées des choses sont dues à notre esprit et doivent se présenter à nous quand nous le souhaitons. Mais cela est faux dans l'état où nous sommes depuis le péché. Détourné par les sens et par les passions, l'esprit s'arrête bientôt, abattu par l'effort, dans la poursuite des idées ou de la vérité tout entière. Nous ne devons donc pas juger que les choses ne sont point de ce que nous n'en avons pas d'idées.

D'ailleurs l'homme est sujet à Terreur par cela seul qu'ij est limité, les moindres choses ayant entre elles une infinité de rapports qu'un esprit infini seul peut comprendre. La limitation de l'esprit entraine à elle seule la capacité de l'erreur de laquelle toutefois, malgré sa faiblesse, l'homme pourrait se défendre, s'il faisait bon usage de son entendement et de sa liberté ; mais on veut décider sans peine et sans examen.

Malebranche donne divers exemples, en physique et en mora'e, de ces erreurs où nous jette la pensée, que les êtres ne sont pas différents dans leurs rapports ni dans leurs manières, parce que nous n'avons point d'idée de leurs différences. Nous laisserons les exemples de physique qui sont une critique superficielle de la physique d'Àristote, pour ceux qui regardent l'ordre moral. Les idées de ressemblance nous sont plus présentes, elles sont plus simples, parce qu'elles ne renferment qu'un rapport, que les idées de différence qui en renferment une foule ; nous supposons donc des ressemblances imaginaires partout où nous ne sommes pas frappés par des différences très positives. « Un Français se rencontre avec un Anglais ou un Italien ; cet étranger a ses humeurs particulières, il a de la délicatesse d'esprit ou, si vo;:s vo .lez, il est fier et incommode. Gela portera d'abord ce Français à juger que tous les Anglais ou tous les Italiens ont le même caractère d'esprit que celui qu'il a fréquenté. 11 les louera ou les blâmera tous en général;

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