I. Tout le monde convient assez que les esprits animaux ne
i Pour plus de commodité dans ses explications, Malebranche suppose une grand 1 variété dans les esprits animaux. Nous allons voir qu'il est des esprits languis? mis el môme des esprits libertins qui n'obéissent pas à la yojonté.
DE L'IMAGINATION, iff Partie. 139
sont que les parties les plus subtiles et les plus agitées du sang, qui se subtilise et s'agite principalement par la fermentation et par le mouvement violent des muscles dont le cœur est composé, que ces esprits sont conduits avec le reste du sang par les artères jusque dans le cerveau, et que là ils en sont séparés par quelques parties destinées à cet usage, desquelles on ne convient pas encore.
Il faut conclure de là, que si le sang est fort subtil, il y aura beaucoup d'esprits animaux , et que s'il est grossier, il y en aura peu. Que si le sang est composé de parties fort faciles à s'embraser dans le cœur et ailleurs , ou fort propres au mouvement, les esprits qui seront dans le cerveau en seront extrêmement échauffés ou agités; que si au contraire le sang ne se fermente pas assez, les esprits animaux seront languissants, sans action et sans force ; enfin que , selon la solidité qui se trouvera dans les parties du sang, les esprits animaux auront plus ou moins de solidité, et par conséquent plus ou moins de force dans leur mouvement. Mais il faut expliquer plus au long toutes ces choses, et apporter des exemples et des expériences incontestables, pour en faire reconnaître plus sensiblement la vérité.
II. L'autorité des anciens n'a pas seulement aveuglé l'esprit de quelques gens, on peut même dire qu'elle leur a fermé les yeux. Car il y a encore quelques personnes si respectueuses à l'égard des anciennes opinions, ou peut-être si opiniâtres, qu'elles ne veulent pas voir des choses qu'ils ne pourraient plus contredire, s'il leur plaisait seulement d'ouvrir les yeux. On voit tous les jours des personnes assez estimées par leur lecture et par leurs études, qui font des livres et des conférences publiques contre les expériences visibles et sensibles de la circulation du sang, contre celle du poids et de la force élastique de l'air et d'autres semblables. La découverte que M. Pecquet a faite en nos jours de laquelle on a besoin ici, est du nombre de celles qui ne sont malheureuses que parce qu'elles ne naissent pas toutes vieilles, et pour ainsi dire avec
1 Jean Pecquet, étudiant de Dieppe, complétant la découverte de la circulation du sang, venait do découvrir le réservoir du chyle et de prouver que les vaisseaux chiliïères se rendent par la dans le canal d'iùistaclie et dans le système veineux.
une barbe vénérable. On ne laissera pas cependant de s'en servir, et on ne craint pas que les personnes judicieuses y trouvent à redire.
Selon cette découverte il est constant que le chyle ne va pas d'abord des viscères au foie par les veines mésaraïques, comme le croient les anciens, mais qu'il passe des boyaux dans les veines lactées, et ensuite dans certains réservoirs où elles aboutissent toutes. Que de là il monte par le canal thoracique le long des vertèbres du dos, et se va mêler avec le sang de la veine axillaire, laquelle entre dans le tronc supérieur de la veine cave, et qu'ainsi étant mêlé avec le sang, il se va rendre dans le cœur.
Il faut conclure de cette expérience, que le sang mêlé avec le chyle étant fort différent d'un autre sang, qui aurait déjà circulé plusieurs fois par le cœur, les esprits animaux qui n'en sont que les plus subtiles parties, doivent être aussi fort différents dans les personnes qui sont à jeun et dans d'autres qui viendraient de manger ; de plus, parce qu'entre les viandes et les breuvages dont on se sert, il y en a d'une infinité de sortes, et même que ceux qui s'en servent ont des corps diversement disposés ; deux personnes qui viennent de dîner et qui sortent d'une même table, doivent sentir dans leur faculté d'imaginer une si grande variété de changements, qu'il n'est pas possible de la décrire.
[1 est vrai que ceux qui jouissent d'une santé parfaite font une digestion si achevée, que le chyle entrant clans le cœur, et de là dans le cerveau, est aussi propre à former des esprits que le sang ordinaire. De sorte que leurs esprits animaux, et par conséquent leur faculté d'imaginer n'en reçoivent presque pas de changement. Mais pour les vieillards et les infirmes, ils remarquent en eux-mêmes des changements fort sensibles après leur repas. Ils s'assoupissent presque tous; ou pour le moins leur imagination devient toute languissante et n'a plus de vivacité ni de promptitude : ils ne conçoivent plus rien distinctement, ils ne peuvent s'appliquer à quoi que ce soit : en un mot ils sont tout autres qu'ils n'étaient auparavant.
III. Mais afin que les plus sains et les plus robustes aient aussi des preuves sensibles de ce que l'on vient de dire, ils n'ont qu'à faire réflexion sur ce qui leur est arrivé, quand ilsont
DE L'IMAGINATION, V( Partie.
bu du vin bien plus qu'à l'ordinaire, ou bien sur ce qui leur arrivera, quand ils ne boiront que du vin dans un repas, et que de l'eau dans un autre. Car on est assuré que s'ils ne sont entièrement stupides, ou si leur corps n'est composé d'une façon toute extraordinaire, ils sentiront aussitôt de la gaieté, ou quelque petit assoupissement, ou quelqu' autre accident semblable.
Le vin est si spiritueux , que ce sont des esprits animaux presque tout formés , mais des esprits libertins , qui ne se soumettent pas volontiers aux ordres de la volonté, à cause apparemment de leur facilité à être mus. Ainsi dans les hommes mêmes les plus forts et les plus vigoureux , il produit de plus grands changements dans l'imagination et dans toutes les parties du corps, que les viandes et les autres breuvages. Il donne du croc en jambe, pour parler comme Plaute et il produit dans l'esprit bien des effets, qui ne sont pas si avantageux que ceux qu'Horace décrit en ces vers :
Quid non ebrietas désignât? opei'ta recludit : Spes jubet esse ratas; in pra>lia trudit inertem : Sollicitis animis omis eximit, addocet artes. Fecnndi calices quein non fecere disertum? Contracta quein non in paupertate solutmn 2?
Il serait assez facile de trouver des raisons fort vraisemblables des principaux effets, que le mélange du chyle avec le sang produit dans les esprits animaux, et ensuite dans le cerveau, et dans l'âme même : comme pourquoi le vin réjouit; pourquoi il donne une certaine vivacité à l'esprit, quand on en prend avec modération ; pourquoi il l'abrutit avec le temps, quand on en fait excès; pourquoi on est assoupi après le repas, et de plusieurs autres choses desquelles on donne ordinairement des raisons fort ridicules. Mais outre qu'on ne fait pas ici une physique, il faudrait donner quelque idée de l'anatomie du cerveau, ou faire quelques suppositions, comme M. Descartes en a faites dans le traité qu'il a fait de Y Homme, sans lesquelles il n'est pas possible de s'expliquer. Mais enfin si on lit avec attention ce traité de M. Descartes, on pourra peut-être se satisfaire sur toutes ces questions, à cause des ouvertures qu'il donne pour les résoudre.
1 Vinuni luctator dolosus est.
3 Hor. ép. tei* liv., ép. v.