‹ De la recherche de la véritéChapitre 15 sur 46 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

I. De la liaison des idées de l'esprit avec les traces du cerveau. — II. De la liaison réciproque qui est entre ces traces. — III. De la mémoire. — IV. Des habitudes.

De toutes les choses matérielles, il n'y en a point de plus digne de l'application des hommes que la structure de leur corps et que la correspondance qui est entre toutes les parties qui le composent; et de toutes les choses spirituelles, il n'y en a point dont la connaissance leur soit plus nécessaire que celle de leur âme, et de tous les rapports qu'elle a iudispensablement avec Dieu, et naturellement avec le corps.

Il ne suffît pas de sentir» ou de connaître confusément que les traces du cerveau sont liées les unes avec les autres, et qu'elles sont suivies du mouvement des esprits animaux, que les traces réveillées dans le cerveau réveillent des idées dans l'esprit, et que des mouvements excités dans les esprits animaux excitent ces passions dans la volonté. Il faut, autant que l'on peut, savoir distinctement la cause de toutes ces liaisons différentes, et principalement les effets qu'elles sont capables de produire.

Il en faut connaître la cause parce qu*il faut connaître

DE LIMAGINÀTION. 17

celui qui seul est capable d'agir en nous et de nous rendre heureux* ou malheureux, et il en faut connaître les effets, parce qu'il faut nous connaître nous-mêmes autant que nous le pouvons, et les autres hommes avec qui nous devons vivre. Alors nous saurons les moyens de nous conduire et de nous conserver nous-mêmes dans Tétat le plus heureux et le plus parfait où Ton puisse parvenir, selon l'ordre de la nature et selon les règles de l'Évangile ; et nous pourrons vivre avec les autres hommes, en connaissant exactement et les moyens de nous en servir dans nos besoins, et ceux de les aider dans le|irs misères*.

Je ne prétends pas expliquer dans ce chapitre un sujet si vaste et si étendu. Je ne prétends pas même de le faire entièrement dans tout cet ouvrage. 11 y a beaucoup de choses que je ne connais pas encore, et que je n'espère pas de bien connaître, et il y en a quelques-unes que je crois savoir, et que je ne puis expliquer. Car il n'y a point d'esprit, si petit qu'il soit, qui ne puisse, en méditant, découvrir plus de vérités que l'hcHnme du monde le plus cloquent n'en pourrait déduire*.

I. Il ne faut pas s'imaginer, comme la plupart des philosophes, que l'esprit devient corps lorsqu'il s'unit au corps; et que le corps devient esprit lorsqu'il s'unit à l'esprit. L'âme n'est point répandue dans toutes les parties du corps afin de lui donner la vie et le mouvement, comme l'imagination se le figure ; et le corps ne devient point capable de

1. Application de la maxime célèbre : < Quantum scit homo, iantum poteat » à la direction do soHJ^âiue et aux rapports sociaux.

2. Pensée bien cartésienne, et conOance admirable dans la puissance de réflexion du moindre esprit humain.

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sentiment par Tiinion qu*il a avec l'esprit, comme nos sens faux et trompeurs semblent nous en convaincre. Chaque substance demeure ce qu'elle est*; et comme Tâme n'est point capable d'étendue et de mouvements, le corps n*est point capable de sentiment et d'inclinations. Toute l'alliance de l'esprit et du corps qui nous est connue consiste dans une correspondance naturelle et mutuelle des pensées de l'âme avec les traces du cerveau, et des émotions de l'âme avec les mouvements des esprits animaux.

Dès que l'âme reçoit quelques nouvelles idées, il s'imprime dans le cerveau de nouvelles traces, et dès que les objets produisent de nouvelles traces, l'âme reçoit de nouvelles idées*. Ce n'est pas qu'elle considère ces traces, puisqu'elle n'en a aucune connaissance ; ni que ces traces renferment ces idées, puisqu'elles n'y ont aucun rapport; ni enfin qu'elle reçoive ses idées de ces traces; car, comme nous expliquerons dans le troisième livre, il n'est pas concevable que l'esprit reçoive quelque chose du corps, et qu'il devienne plus éclairé qu'il n'est en se tournant vers lui, ainsi que les philosophes le prétendent, qui veulent que ee soit par conversion aux fantômes, ou aux traces du cerveau, per conversionem ad phantasmata^ que l'esprit aperçoive toutes choses. Mais tout cela se fait en conséquence des lois générales de l'union de l'âme et du corps, ce que j'expliquerai au même endroit'.

De même, dès que l'âme veut que le bras soit mû, le bras est mû, quoiqu'elle ne sache pas seulement ce qu'il tant faire pour le remuer; et dès que les esprits animaux

1. Cette indépendance absolue de deux substances momentanément associées est un dogme cartésien ; de lui est né le problème de l'union de l'âme et du corps.

:2. L'initiative, du moins l'apparence de l'initiative est à la fois accordée à l'âme et au corps.

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