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sont agités, Tâme se trouve émue, quoiqu'elle ne sache pas seulement s'il y a dans son corps des esprits animaux*.

Lorsque je traiterai des passions, je parlerai de la liaison qu'il y a entre lés traces du cerveau et les mouvements des esprits, et de celle qui est entre les idées et les émotions de Tâme, car toutes les passions en dépendent. Je dois seulement parler ici de la liaison des idées avec les traces, et de la liaison des traces les unes avec les autres.

Il y a trois causes fort considérables de la liaison des idées avec les traces. La première, et que les autres supposent, est la nature, ou la volonté constante et immuable du Créateur. 11 y a, par exemple, une liaison naturelle et qui ne dépend point de notre volonté, entre les traces que produisent un arbre ou une montagne que nous voyons et les idées d'arbre ou de montagne ; entre les traces que produisent dans notre cerveau le cri d'un homme, ou d'un animal qui souffre et que nous entendons se plaindre, l'air du visage d'un homme qui nous menace ou qui nous craint, et les idées de douleur, de force, de faiblesse, et même entre les sentiments de compassion, de crainte et de courage qui se produisent en nous*.

Ces liaisons naturelles sont les plus fortes de toutes; elles sont semblables généralement dans tous les hommes ; elles sont absolument nécessaires à la conservation de la vie. C'est pourquoi elles ne dépendent point de notre

1. La théorie des causes occasionnelles est sous-entendue dans tout ce passage.

2. Ce paragraphe et les suivants sont donnes ici tels qu'ils ont été établis dans l'édition de 1712 ; ils expriment la pensée dernière de l'auteur. L'ordre des causes était différent dans les éditions anté-

rieures. On peut rapprocher cette clàissification des liaisons de nos idées des classifications données plus tard par Hume et ses successeurs. C'est à tort que Ton ne rattache pas à Malebranche, comme à un de ses inventeurs, cl des premiers en date, la loi de rassociation.

volonté. Car si la liaison des idées avec les sons et certains caractères est faible et fort différente dans différents pays, c'est qu'elle dépend de la volonté faible et changeante des hommes; et la raison pour laquelle elle en dépend, c'est parce que cette liaison n*cst point absolument nécessaire pour vivre, mais seulement pour vivre comme des hommes qui doivent former entre eux une société raisonnable ^

La seconde cause de la liaison des idées avec les traces, c*est VidentUé du temps. Car il suffit souvent que nous ayons eu certaines pensées dans le temps qu'il y avait dans notre cerveau quelques nouvelles traces, afin que ces traces ne puissent plus se produire sans que nous ayons de nouveau ces mêmes pensées. Si Tidée de Dieu s'est présentée à mon esprit dans le même temps que mon cerveau a été frappé de la vue de ces trois caractères lah, ou du son de ce même mot, il suffira que les traces que ces caractères, ou leur son, auront produites se réveillent, afin que je pense à Dieu ; et je ne pourrai penser à Dieu qu*il ne se produise dans mon cerveau quelques traces confuses des caractères ou des sons qui auront accompagné les pensées que j'aurai eues de Dieu * ; car, le cerveau n'étant jamais sans traces, il a toujours celles qui ont quelque rapport à ce que nous pensons, quoique souvent ces traces soient fort imparfaites et fort confuses.

La troisième cause de la liaison des idées avec les traces, et qui suppose toujours les deux autres, c'est la volonté des hommes. Cette volonté est nécessaire, afin que cette liaison des idées avec les traces soit réglée et accommodée

1. JCalcbranclio distingue de mênfie les JnclinaUons qui nous font tendre fl l'être et ccUes qui nous font tendre ta bien^Jrjf,

2. Il y a dans cette remarque de Nalcbranchc quelque chose d'analogue à notre loi d'association par contiguïté.

à Tusage*. Car si les hommes n'avaient pas naturellement de rinclinaison à convenir entre eux pour attacher leurs idées à des signes sensibles, non seulement cette liaison des idées serait entièrement inutile pour la société, mais elle serait encore fort déréglée et fort imparfaite.

Premièrement, parce que les idées ne se lient fortement avec les traces que lorsque, les esprits étant agiles, ils rendent ces traces profondes et durables. De sorte que, les esprits n'étant agités que par les passions, si les hommes n'en avaient aucune pour communiquer leurs sentiments et pour entrer dans ceux des autres, il est évident que la liaison exacte de leurs idées à certames traces serait bien faible, puisqu'ils ne s'assujettissent à ces liaisons exactes et régulières que pour se communiquer leurs pensées*.

Secondement, la répétition de la rencontre des mêmes idées avec les mômes traces étant nécessaire pour former une liaison qui se puisse conserver longtemps, puisqu'une première rencontre, si elle n'est accompagnée d'un mouvement violent d'esprits animaux, ne peut faire de fortes liaisons, il est clair que si les hommes ne voulaient pas convenir, ce serait le plus grand hasard du monde s'il arrivait de ces rencontres des mêmes idées et des mêmes traces. Ainsi la volonté des hommes est nécessaire pour régler la liaison des mêmes idées avec les mêmes traces, quoique cette volonté de convenir ne soit pas tant un effet de leur choix et de leur raison qu'une impression de l'Auteur de la nature qui nous a tous faits les uns pour les autres, et avec une inclination très forte à nous unir par l'esprit, autant que nous le sommes par le corps.

1. Il s'agit maintenant, après les signes naturels, des signes artificiels.

2. C'est-à-dire que par le seul fait d'exprimer nos idées, nous les précisons et les fixoni .

Il faut bien remarquer ici que la liaison des idées qui nous représentent des choses spirituelles distinguées de nous avec les traces de notre cerveau, n'est point naturelle et ne le peut être; et par conséquent qu'elle est ou qu'elle peut être différente dans tous les hommes, puisqu'elle n'a point d'autre cause que leur volonté et l'identité du temps, dont j'ai parlé auparavant. Au contraire, la liaison des idées de toutes les choses matérielles avec certaines traces particulières est naturelle, et par conséquent il y a certaines traces qui réveiHent la même idée dans tous les hommes. On ne peut douter, par exemple, que tous les hommes n'aient l'idée d'un carré à la vue d'un carré, parce que cette liaison est naturelle. Mais ils n'ont pas tous l'idée d'un carré lorsqu'ils entendent prononcer ce mot carré, parce que cette liaison est entièrement volontaire. Il faut penser la même chose de toutes les traces qui sont liées avec les idées des choses spirituelles.

Mais, parce que les traces qui ont une liaison naturelle avec les idées touchent et appliquent l'esprit, et le rendent par conséquent attentif, la plupart des hommes ont assez de facilité pour comprendre et retenir les vérités sensibles et palpables, c'est-à-dire les rapports qui sont entre les corps. Et au contraire, parce que les traces qui n'ont point d'autre liaison avec les idées que celle que la volonté y a mises, ne frappent point vivement l'esprit, tous les hommes ont assez de peine à comprendre et encore plus à retenir les vérités abstraites, c'est-à-dire les rapports qui sont entre les choses qui ne tombent point sous l'imagination. Mais lorsque ces rapports sont un peu composés,^ ils paraissent absolument incompréhensibles, principalement à ceux qui n'y sont point accoutumés, parce qu'ils n'ont ooint fortifié la liaison de ces idées abstraites avec leurs»

ces par une méditation continuelle. Et quoique les

autres les aient parfaitement comprises, ils les oublient en peu de temps, parce que cette liaison n'est presque jamais aussi forte que les naturelles.

Il est si vrai que toute la difficulté que l'on a à comprendre et à retenir les choses spirituelles et abstraites vient de la difficulté que Ton a à fortifier la liaison de leurs idées avec les traces du cerveau, (jue lorsqu'on trouve moyen d'expliquer par les rapports des choses matérielles ceux qui se trouvent entre les choses spirituelles, on les fait aisément comprendre; et on les imprime de telle sorte dans l'esprit, que non seulement on en est fortement persuadé, mais encore qu'on les retient avec beaucoup de facilité. L'idée générale que l'on a donnée de l'esprit dans le premier chapitre de cet ouvrage, est peut-être une assez bonne preuve de ceci*.

1. «L'esprit de l'homme, n'étant point matériel ou étendu, est sans doute une substance simple, indivisible et sans aucune composition départies; mais cependant on a coutume de distinguer en lui deux facultés : savoir, ïeniendement et la volonté, lesquelles il est nécessaire d'expliquer d'abord, pour attacher à ces deux mots une notion exacte; car il semble que les notions ou les idées qu'on a de ces deux facultés ne sont pas assez nettes, ni assez distinctes.

« Mais parce que ces idées sont fort abstraites et qu'elles ne tom- Jbcnt point sous l'imagination, il semble à propos de les exprimer par rapport aux propriétés qui conviennent à la matière, les-; quelles, ee pouvant facilement imaginer, rendront les notions qu'il est bon d'attacher à ces

doux mots, entendement et volonté^ plus distinctes et même plus familières. Il faudra seulement prendre garde que ces rapports do l'esprit et de la matière ne sont pas entièrement justes, et qu'on ne compare ensemble ces deux choses que pour rendre l'esprit plus attentif et faire comme sentir aux autres ce que l'on veut dire.

« La matière ou l'étendue renferme en elle deux propriétés ou deux facultés. La première faculté est celle de recevoir différentes figures, et la seconde est la capacité d'être mue. De même l'esprit de l'homme renferme deux facultés : la première, qui est V entendement, est celle de recevoir plusieurs idéesy c'est-àdire d'apercevoir plusieurs cho^ ses ; la seconde, qui est la volonté, est celle de recevoir plusieury

Au contraire, . lorsqu'on exprime les rapports qui se trouvent entre les choses matérielles, de telle manière qu'il n'y a point de liaison nécessaire entre les idées de ces choses et les traces de leurs expressions, on a beaucoup de peine à les comprendre, et on les oublie facilement. / Ceux, par exemple, qui commencent l'étude de l'algèbre ou de l'analyse, ne peuvent comprendre les démonstrations algébriques qu'avec beaucoup de peine, et, lorsqu'ils les ont une fois comprises, ils ne s'en souviennent pas longtemps, parce que les carrés, par exemple, les parallélogrammes, les cubes, les solides, etc., étant exprimés par aa, abf a5, abc, etc., dont les traces n'ont point de liaison naturelle avec leurs idées, Tesprit ne trouve point de prise pour s'en fixer les idées et pour en examiner les rapports.

Mais ceux qui commencent la géométrie commune * conçoivent très clairement et très promptement les petites démonstrations qu'on leur explique, pourvu qu'ils entendent très distinctement les termes dont on se sert, parce que les idées de carré, de cercle, etc., sont liées naturelle-

inclinaiions, ou de vouloir différentes choses

. . « C'est l'entendement qui aperçoit ou qui connaît, puisqu'il n'y a que lui qui reçoive les idées des objets; car c'est une même chose à l'âme d'apercevoir un objet que de recevoirl'idée qui le représente. C'est aussi l'entendement qui aperçoit les modifications de l'âme, ou qui les sent, puisque j'entends, par ce mot entendement, cette faculté passive de l'âme par laquelle elle reçoit foutes les différentes modifications dont elle est capable. Car

c'est la même chose à l'âme de recevoir la manière d'être qu'on appelle la douleur que d'apercevoir ou de sentir la douleur, puisqu'elle ne peut recevoir la douleur d'autre manière qu'en l'apercevant. D'où l'on peut conclure que c'est l'entendement qui imagine les objets absents et qui sont ceux qui sont présents, et que les sens et l'imagination ne sent que l'entendement apercevant les objets par les organes du corps, ainsi que nous expliquerons dans la suite. » Livre I, Det SenSj I.

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