‹ De la recherche de la véritéChapitre 17 sur 46 · Commune, — par opposition à la géométrie analytique · texte numérisé non relu

Commune, — par opposition à la géométrie analytique

ment avec les traces des figures qu'ils voient devant leurs yeux. Il arrive même souvent que la seule exposition de la figure qui sert à la démonstration la leur fait plutôt comprendre que les discours qui Texpliquent, parce que, les mots n'étant liés aux idées que par une institution arbitraire, ils ne réveillent pas ces idées avec assez de promptitude et de netteté pour en reconnaître facilement les rapports; car c'est principalement à cause de cela qu'il y a de la difficulté à apprendre les sciences.

On peut, en passant, reconnaître par ce que je viens de dire, que ces écrivains qui fabriquent un grand nombre de mots et de caractères nouveaux pour expliquer leurs sentiments, font souvent des ouvrages assez inutiles. Ils croient se rendre intelligibles, lorsqu'en effet ils se rendent incompréhensibles*. Nous définissons tous nos termes et tous nos caractères, disent-ils, et les autres en doivent convenir. Il est vrai, les autres en conviennent de volonté , mais leur nature y répugne. Leurs idées ne sont point attachées à ces termes nouveaux, parce qu'il faut pour cela de l'usage et un grand usage. Les auteurs ont peut-être cet usage, mais les lecteurs ne l'ont pas. Lorsqu'on prétend instruire l'esprit, il est nécessaire de le connaître, parce qu'il faut suivre la nature et ne pas l'irriter ni la choquer.

On ne doit pas cependant condamner le soin que prennent les mathématiciens de définir leurs termes ; car il est évident qu'il les faut définir pour ôter les équivoques. Mais, autant qu'on le peut, il faut se servir de termes qui soient reçus, ou dont la signification ordinaire ne soit pas fort éloignée de celle qu'on prétend introduire, et c'est ce qu'on n'observe pas toujours dans les mathématiques.

1. Ce reproche est encore sou- | lieu lier aux philosophes, que ce vent formulé, et adressé en par- I soit à tort ou à raison.

dans le même temps. Si un homme, par exemple, se trouve dans quelque cérémonie publique, s'il en reniârque toutes les circonstances et toutes les principales personnes qui y assistent, le temps, le lieu, le jour et toutes les autres particularités, il suffira qu'il se souvienne du lieu, ou même d'une autre circonstance moins remarquable de la cérémonie, pour se représenter toutes les autres. C'est pour cela que quand nous ne nous souvenons pas du nom principal d'une chose, nous le désignons suffisamment en nous servant d'un nom qui signifie quelque circonstance de cette chose : comme, ne pouvant pas nous souvenir du nom propre d'une égUse, nous pouvons nous servir d'un autre nom qui signifie une chose qui y a quelque rapport. Nous pouvons dire : c'est cette église où il y avait tant de presse,

où Monsieur prêchait, où nous allâmes dimanche^.

Et ne pouvant trouver le nom propre d'une personne, ou étant plus à propos de le désigner d'une autre manière, on le peut marquer par ce visage picoté de vérole, ce grand homme bien fait, ce petit bossu, selon les incHnations qu'on a pour lui, quoiqu'on ait tort de se servir des paroles de mépris.

Or la liaison mutuelle des traces, et par conséquent des idées les unes avec les autres, n'est pas seulement le fondement de toutes les figures de la rhétorique, mais encore d'une infinité d'autres choses de plus grande conséquence dans la morale, dans la politique, et généralement dans

1. Non seulement certains souvenirs partiels jouent ainsi le rôle de substituts par rapport au souvenir complet qui échappe, mais ils servent à le reconstituer et à le faire renaître. H. Taine explique, d'une façon comparable, la localisation d'un souvenir à un

moment précis du passé. Celte localisation se fait lorsque, à force de tâtonner et de chercher autour, de lui pjrmi les circonstances qui lui sunt associées, noire souvenir en rencontre une qui porte, pour ainsi dire, sa date avec elle.

toutes les sciences qui ont quelque rapport à Thomme, et par conséquent de beaucoup de choses dont nous parlerons dans la suite.

La cause de cette liaison de plusieurs traces est Videntité du temps auquel elles ont été imprimées dans le cerveau, car il suffit que plusieurs traces aient été produites dans le même temps, afin qu'elles ne puissent plus se réveiller que toutes ensemble : parce que, les esprits animaux trouvant le chemin de toutes les traces qui se sont faites dans le même temps, entr*ouvert, ils y continuent leur chemin, à cause qu'ils y passent plus facilement que par les autres endroits du cerveau. C'est là la cause de la mémoire et des habitudes corporelles qui nous sont communes avec les bêtes*.

Ces liais. ^ des traces ne sont pas toujours jointes avec les émotions des esprits, parce que toutes les choses que nous voyons ne nous paraissent pas toujours ou bonnes on mauvaises. Ces liaisons peuvent aussi changer et se rompre, parce que, n'étant pas toujours nécessaires à ia conservation de la vie, elles ne doivent pas toujours être les mêmes.

Mais il y a dans notre cerveau des traces qui sont liées naturellement les unes avec les autres, et encore avec certaines émotions des esprits, parce que cela est nécessaire à la conservation de la vie, et leur liaison ne peut se rompre, ou ne peut se rompre facilement, parce qu'il est bon qu'elle soit toujours la même. Par exemple, la trace d'une grande hauteur que l'on voit au-dessous de soi, et de laquelle on est en danger de tomber, ou la trace de quelque grand corps qui est prêt à tomber sur nous et à nous écraser, est

1. On dit de nos jours que l'impression nerveuse se propage suivant la ligne de moindre

résistance. C'est presque de la même façon que s'exprime Ualebranche.

naturellement liée avec celle qui nous représente la mort, et avec une émotion des esprits qui nous dispose à la fuite et au désir de fuir. Cette liaison ne change jamais, parce qu'il est nécessaire qu'elle soit toujours la même, et elle consiste dans une disposition des fibres du cerveau que nous avons dès notre naissance.

Toutes les liaisons qui ne sont point naturelles se peuvent et se doivent rompre, parce que les différentes circonstances des temps et des lieux les doivent changer, afin qu'elles soient utiles à la conservation de la vie. 11 est bon que les perdrix, par exemple, fuient les hommes qui ont des fusils, dans les lieux ou dans les temps où on leur fait la chasse ; mais il n'est pas nécessaire qu'elles les fuient en d*autres lieux et en d'autres temps ^. Ainsi, pour la conservation de tous les animaux, il est nécessaire qu'il y ait de certaines haisons de traces qui se puissent former et détruire facilement, qu'il y en ait d'autres qui ne se puissent rompre que difficilement, et d'autres enfin qui ne se puissent jamais rompre.

il est très utile de rechercher avec soin les différents effets que ces différentes liaisons sont capables de produire ; car ces effets sont en très grand nombre, et de très grande conséquence pour la connaissance de l'homme.

m. Pour l'explication de la mémoire^ il suffit de bien comprendre cette vérité : Que toutes nos différentes perceptions sont attachées aux changements qui arrivent aux

1. N'y a-t-il pas là une vue profonde, et analogue aux théories les plus récentes sur la création d'instincts provisoires et artificiels, ieidaptés aux circonstances

et aux nécessités du milieu? Il est vrai que pour certains contemporains, à la différence de Malebranche, ce sont tous les instincts qui sont artificiels.

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fibres de la partie principale du cerveau dans laquelle l'âme réside plus particulièrement, parce que, ce seul principe supposé, la nature de la mémoire est expliquée. Car de même que les branches d'un arbre qui ont demeuré quelque temps ployées d'une certaine façon, conservent quelque facilité pour être ployées de nouveau de la mênie manière : ainsi les fibres du cerveau, ayant une fois reçu certaines impi^essions par le cours des esprits animaux et par l'action des objets, gardent assez longtemps quelque facilité pour recevoir ces mêmes dispositions*. Or la mémoire ne consiste que dans cette facilité, puisque l'on pense aux mêmes choses lorsque le cerveau reçoit les mêmes impressions.

Gomme les esprits animaux agissent tantôt plus et tantôt moins fort sur la substance du cerveau, et que les objets sensibles font des impressions bien plus grandes que l'imagination toute seule*, il est facile de là de reconnaître pourquoi on ne se souvient pas également de toutes les choses que l'on a aperçues ; pourquoi, par exemple, ce que Ton a aperçu plusieurs fois se présente d'ordinaire à l'âme plus nettement que ce que l'on n'a aperçu qu'une ou deux fois; pourquoi on se souvient plus distinctement des choses qu'on a vues que de celles qu'on a seulement imaginées; et ainsi pourquoi on saura mieux, par exemple, la distribution des veines dans le foie, après l'avoir vue une seule fois dans la dissection de cette partie, qu'après l'avoir lue plusieurs fois dans un livre d'anatomie, et d'autres choses semblables.

Que si on veut faire réflexion sur ce qu'on a dit aupara-

1. Bossuet dit, d'une façon <»mparable, que dresser un animal, c'est lui donner un pli.

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