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CHAPITRE DERNIER

L Des sorciers par imagination, et des loups-garous. II. Conclusion des deux premiers livres.

Le plus étrange effet de la force de l'imagination est la crainte déréglée de l'apparition des esprits, des sortilèges, des caractères, des charmes, des lycanthropes ou loups- garons*, et généralement de tout ce qu'on s'imagine dépendre de la puissance du démon '.

Il n'y a rien de plus terrible ni qui effraye davantage l'esprit, ou qui produise dans le cerveau des vestiges plus profonds, que l'idée d'une puissance invisible qui ne pense qu'à nous nuire, et à laquelle on ne peut résister. Tous les discours qui réveillent cette idée sont toujours écoutés avec crainte et curiosité. Les hommes, s'attacliant à tout ce qui est extraordinaire, se font un plaisir bizarre de raconter ces histoires surprenantes et prodigieuses de la puissance

1. Hommes qui errent la nuit, 1 2. Ces superstitions étaient transformés en loups. 1 alors fort répandues.

RECitERCHE DE LA VERfTE.

'sonnes les veillassent et les assurassent qu'ils [toint sortis du lit, ils'ne pouvaient se rendre à gnage.

monde sait que, lorsque l'on fait des contes d'apl'esprits aux enfants, ils ne manquent presque in être effrayés, et qu'ils ne peuvent demeurer ère et sans compagnie, parce qu'alors, leur certcevant point de traces de quelque objet présent, e c«nte a formée dans leur cerveau se rouvre, et nème avec assez de force pour leur représenter vant leurs jeux les esprits qu'on leur a dépeints. , on ne leur conte pas ces histoires comme si nt véritables. On ne leur parle pas avec le même on était persuadé; et quelquefois on le fait d'une ssez froide et assez languissante. Il ne faut donc ner qu'un homme qui croit avoir été au sabbat,

conséquent en parle d'un ton ferme et avec une e assurée, persuade facilement quelques personnes tent avec respect, de toutes les circonstances it, et transmette ainsi dans leur imagination des eilles k celles qui le trompent'.

les hommes nous parient, ils gravent dans notre les traces pareilles à celles qu'ils ont. Lorsqu'ils

profondes, ils nous parlent d'une manière qui grave de profondes; car ils ne peuvent parler, lous rendent semblables à eui en quelque façon, ts dans le sein de leurs mères ne voient que ce

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que voient leurs mères; el même lorsqu'ils sont venus au. monde, ils imaginent peu de choses dont leurs parents n'en soient la cause, puisque les hommes même les plus sages se conduisent plutôt par l'imagination des autres, c'està-dire par l'opinion et par la coutume, que par les règles de la raison. Ainsi, dans les heux où l'on brûle les sorciers, on en trouve un grand nombre; parce que, dans les heux où on les condamne au feu, on croit véritablement qu'ils le sont, et cette croyance se fortifie par les discours qu'on en tient. Que l'on cesse de les punir, et qu'on les traite comme des fous, et l'on verra qu'avec le temps ils ne seront plus sorciers, parce que ceux qui ne le sont que par ima^gination, qui font certainement le plus grand nombre, reviendront de leurs erreurs.

I. Il est indubitable que les vrais sorciers méritent la mort, et que ceux mêmes qui ne le sont que par imagination ne doivent pas être réputés comme tout à fait innocents; puisque pour l'ordinaire ils ne se persuadent être sorciers que parce qu'ils sont dans une disposition de cœur d'aller au sabbat, et qu'ils se sont frottés de quelque drogue pour venir à bout de leur malheureux dessein. Mais, en punis.sant indifféremment tous ces criminels, la persuasion commune se fortifie, les sorciers par imagination se mul^ tiphent, et ainsi une infinité de gens se perdent et se damnent. C'est donc avec raison que plusieurs parlements ne punissent point les sorciers ; il s'en trouve beaucoup moins dans les terres de leur ressort; et l'envie, la haine et la mahce des méchants ne peuvent se servir de ce prétexte pour perdre les innocents.

L'appréhension des loups-garous, ou des hommes transformés en loups, est encore une plaisante vision. Un homme, par un effort déréglé de son imagination, tombe dans cette folie, qu'il se croit devenir loup toutes les

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nuits*. €e âérègièment de son éspHt ne manque pas de le disposer b faire toutes les actions que font les loups, ou qu'il a ouï: dire qu'ils faisaient. Il sort donc à minuit de sa maison, il court les rues, il se jette sur quelque enfant, s'il en rencontre, il le mord et le maltraite; et le peuple, stupide et superstitieux, s'imagine qu'en effet ce fanatique devient loup, parce que ce malheureux le croit lui-même et qu'il l'a dit en secret à quelques personnes qui n'ont pu le taire*

S'il était facile de former dans le cerveau les traces qui persuadent aux hommes qu'ils sont devenus loups, et si Ton pouvait courir les rues et faire tous les ravages que font ces misérables loups-garous, sans avoir le cerveau entièrement bouleversé, comme il est facile d'aller au sabbat dans son lit et sans se réveiller, ces belleà histoires de transformations d'hommes en loups ne manqueraient pas de produire leur effet comme celles que Ton fait du sabbat, et nous aurions autant de loups-garous que nous avons de sorciers. Mais la persuasion d'élre transformé en loup suppose un bouleversement du cerveau bien plus difficile à produire que celui d'un homme qui croit seulement aller au sabbat, c'est-à-dire qui croit voir la nuit des choses qui ne sont point, et qui, étant réveillé, ne peut distinguer ses songes des pensées qu'il a eues pendant le jour.

C'est une chose assez ordinaire à certaines personnes d'avoir la nuit des songes assez vifs pour s'en ressouvenir exactement lorsqu'ils sont réveillés, quoique le sujet de leur songe ne soit pas de soi fort terrible. Ainsi il n'est pas difficile que des gens se persuadent d'avoir été au sabbat ; car

1. Cette croyance, fait que la mythologie comparée n'a pas encore expliqué, est répandue par tout le monde. Voir Tylch, les

Civiliaations primiiivety ch. yui.

Dans d'autres pays, c'est en tip^res que l'homme est censé se transformer.

il suffit pour cela que leur cerveau conserve les traces qui s'y font pendant le sommeil.

La principale raison qui nous empêche de prendre nos songes pour des réalités est que nous ne pouvons lier iios songes avec les choses que nous avons faites pendant la veille : car nous reconnaissons par là que ce ne sont que des songes ^. Or les sorciers par imagination ne peuvent reconnaître par là si leur sabbat est un songe. Car on ne Ta au sabbat que la nuit, et ce qui se passe au sabbat ne se peut lier avec les autres actions de la journée ; ainsi il est moralement impossible de les détromper par ce moyenlà. Et il n'est point encore nécessaire que les choses que ces scrciers prétendus croient avoir vues au sabbat gardent entre elles un ordre naturel; car elles paraissent d'autant plus réelles qu'il y a plus d'extravagance et de confusion dans leur suite. Il suffit donc, pour les tromper, que les idées des choses du sabbat soient vives et effrayantes : ce qui ne peut manquer si on considère qu'elles repré^ sentent des choses nouvelles et extraordinaires.

Mais afin qu'un homme s'imagine qu'il est coq, chèvre^ loup, bœuf, il faut un si grand dérèglement d'imagination que cela ne peut être ordinaire, quoique ces renversements d'esprit arrivent quelquefois, ou par une punition divine, comme l'Écriture le rapporte de Nabuchodonosor ', ou par un transport naturel de mélancolie' au cerveau, comme on en trouve des exemples dans les auteurs de médecine.

Encore que je sois persuadé que les véritables sorciers soient très rares, que le sabbat ne soit qu'un songe, et que

1. C'est par le même moyen que l'on distingue une hallucination d'une perception.

S. Nabuchodonosor II, roi de Babylone et de Ninive réunies, lier de ses victoires et de sa puis-

sance, voulut qu'on l'adorât. Mais il fut frappé de démence, se crut change en bœuf, et alla vivre dans les forêts.

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