BAGNES
LA CHAIIIB DlB8 CONDAMNÉS AUX TRAVAUX FORCÉS.
(Extrait de la Revue de Paris^ numéro du ^ juin 1836.)
Le législateur pense aYoir assez fait pour la réforme des moeurs , en amendant quelques articles du Gode pénal, et en le purgeant des derniers Testiges dé torture qiie la tradition y avait déposés. La mutilation , la marque, le carcan êfrexposition, dans certains cas, ont été abrogés ; l'échafaud n'apparaît plus qu'4 de rares intervalles sur nos places publiques, et comme un spectacle que la justice a honte dé donner; les degrés de la pénalité se sont abaissés avec ceux du 'crime; on a voté des fonds pendant quinze ans pour agrandir et assainir les prisons. Ainsi nous avons nettoyé les abords de la peine ; mais, le châtiment vajiétàts' prononcé et le condamné livré au bras séculier, d'où vient que la loi râbandonne, comme s'il était retranché de la société ?
C'est une amére contradiction, quand on établit des garanties contre l'arbitraire de la loi et contre l'arbitraire du juge, de n'en prévoir aucune contre rarbitraire du jpiôuvoir administratif dans l'exécution da-jiif ement. S! la position d'un condamné inspire moins d'intérêt que celle d'un prévenu, on ne lui doit piu nîôins dé protection. Il a perdu la capacité civile; la personnalité morale t'est éteinte ou affaiblie en lui , dans la pratique du mal; il n'a guère plus que les instincts animaux pour se défendre de l'oppression. N'est-ce pas une raison pour >que l'autorité publique, étendant sa tutelle sur cette individualité i demt anéantie, la protège encore dans tous les instansP
St l'adminislTatton pouvait abréger ou. prolonger i son gré la durée des eondàinnktldns) 11%'y aurait pTùs deitberté ni de sécurité pour personne. Que fai-
sons-noas cependant, qaand nous lui abandonnons la faculté d'aggraver on d'alléger les peines, de modifier, selon tes convenances, la discipline des bagnes et des prisons P Ajouter une rigueur au châtiment légal , n'est-ce pas la même chose que si Ton y ajoutait une semaine, un mois, une année? Quel effroyable régime que celui qui permet de convertir l'emprisonnement en carcere duro , et où les gardiens des prisonniers en sont les maîtres absolus !
S'il n'y a plus de torture légale, il n'y a que trop de tortures administratives. Suivez les condamnés dans les bagnes et dans les prisons. Quiconque fraochit le seuil de ces repaires, laisse la loi, sinon l'espérance, à l'entrée. Point d'intermédiaire qui prononce entre l'autorité du lieu et les sujets. Le droit de punir appartient au dernier guichetier. Le directeur, délégué de l'administration, remplit les fonctions d'un magistrat, sans en avoir la position désintéressée. La plainte, arrêtée au passage, ne perce point Us murs. L'espionnage est le ressort qui fait mouvoir ce gouvernement.
Les réglemens ne sont point uniformes. Ils émanent ici du ministre de la marioe, et là du minit^tre de l'intérieur ou des préfets. Les uns portent l'empreinte des institutions militaires, jusqu'à prononcer la peine de mort contre un détenu qui aurait frappé un gardien; les autres, pour les délits les plus graves, comme le vol et les violences, ne contiennent que des peines disciplipaires ; les uns et les autres instituent tout un code de droits et de devoirs pour les détenus, et, à la place des tribunaux, une autorité despotique qui administre A peu prés sans contrôle, comme elle juge sans appel. Tout est d'exception, le système, la forme des réglemens et l'exécution. Il n'y a vraiment que la révolte et la révolte la plus infime, qui limite un pouvoir aussi exorbitant.
Parmi ces rigueurs extralégales, je n'en connais pas qui soient plus inutiles et plus odieuses que les précautions adoptées pour transférer les condamnés aux travaux forcés, de Paris à Brest et à Toulon. Il y a là tout ensemble la barbarie des temps anciens et le matérialisme des temps modernes. Aucune peine ne dégrade davantage celui qui la subit, et ne trahit un plus profond mépris de la nature humaine dans le pouvoir qui la prescrit.
La prison de Bicétre, située à une lieue de Paris, est le centre de réunion sur lequel on dirige les condamnés des départemens voisins. La chaîne part de là trois fois par an: dans les mois d'avril et d'octobre pour Toulon, où elle conduit les condamnés à dix ans de travaux forcés et au-dessous ; dans les premiers jours de juillet, pour le bagne de Brest qui reçoit les condamnés à plus de dix ins et à perpétuité.
Les détenus, à mesure qu'ils arrivent, sont répartis entre les divers ateliers de Bicétre, où la plus sévère discipline peut seule contf nir cette population flottante, disposée par sa mobilité même aux tentatives de révolte et d'évasion. La veine du départ, les travaux cessent ; les condamnés aux fers sont séparés
des bàbitani ordinaires d« la mal on; IMnûrmerie se peuple des retarda taires^ les plus indomptables sont confinés dans les cacbots ; les employés ^ont (t Tiennent d'un bâtiment i Vautre, les cours se remplissent d*armes et de soldats ; à la porte murmure une foule impatiente, qui se presse et qui fait queue comme à l'entrée des théâtres : car ce spectacle est populaire , surtout depuis que Ton a presque supprimé Técbafaud.
A midi, tous les préparatifs étant terminés, l'horribte fête commence. L» ferrement se compose de plusieurs opérations; d*abord le médecin, accompar gné de rétat-major administratif, passe dans les rangs, tâte les membres, les poitrines , et s'assure que les condamnés auront la force de supporter ce triste voyage. Il ne sonde pas les plaies morales ; mais les jeunes internes qui l'assistent, et que leur service met journellement en rapport avec les condamnés, a£Brment qu'il y a dans leurs antfcédens encore plus de malheur que de crime. Qu'importe à la loi? Elle punit les actes; elle ne distingue pas entre les causes, et les motifs.
Après la visite du médecin, vient l'inspection de sûreté. Les condamnés va^ lides descendent des chambres de force, et sont parqués dans une arrière-cour où les gardes qui doivent les escorter recherchent, sur leurs personnes et jusr que dans les endroits les plu's secrets, s'ils ne cachent pas quelque arme offensive, une lime, un couteau, un bout de fleuret. Les recherches sont presque toujours provoquées par une dénonciation; mais malheur au dénonciateur! Il faudra l'fsoler de ses compagnons, qu'il a trahis dans l'espoir d'obtenirune commutation de peine; à la première balte, ceux- ci l'assommeraient avec leurs fers.
Levez les yeux maintenant et considérez un moment l'horizon de cette scène. Une centaine de spectateurs (1), et, dans le nombre, des enfans, des jeunes gens, des femmes même dont la pudeur est mal garantie derrière des croisées enlre-bàillées , forment le parterre. La grande cour de Bicêtre étale les iostramens du supplice : plusieurs rangées de chaînes avec leurs carcans. Les artoupans (chefs des gardes), forgerons temporaires , disposent l'enclume et le marteau. A la grille du chemin de ronde sont collées toutes ces têtes d'une expression morne ou hardie, et que l'opérateur va river. Plus haut , i tous les étages de la prison, l'on aperçoit des jambes et des bras pendans à travers les barreaux des cabanons, figurant un baiar de chair humaine; ce sont les détenus qui viennent assister à la toilette de leurs camarades de la veille, et que l'on prendrait pour des spectateurs désintéressés, A voir la parfaite liberté d'esprit avec laquelle ils commentent chaque coup de marteau par d'atroces plaisante-
(1) Depuis le mois d'octobre dernier, les admissions sont limitées à un très petit nombre de fonictionnaires spéciaux et d'observateurs. On a sagement^, quoique tardivement, écarté les curleum.
ries. Qadle décoration infernale, pour ce drame où toute honte est immolée ! Qae YOlli bien la natare morale i l'état de cadayre et de pourriture l Le cœur le serre ; on a besoin de se recueillir et de se retremper dans une émotion de douleur.
Cependant le greffier fait l'appel des condamnés. On les range le long do mur par escouades de vingt-deux ; puis , sur un signe du capitaine de l'escorte y ceux qui ont reçu des effets de la maison i leur arriTée, s'en dépouillent pour endosser la casaque et les vétemens de route qu'ils ne quittent plus que pour la livrée du bagne. Cette obligation de dévoiler ainsi sa nudité i tous les r^ gards, par une pluie d'équinoxe comme par un soleil de juillet, est pénible, même aux plus endurcis. J'ai vu rougir des adolescens, et des vieillards trembler dUndignation. Les gardes riaient et faisaient remarquer les poitrines velues. Comment tout bon sentiment se sècherait-il pas à ce hAle des prisons , quand la brutalité des geôliers se Joint A la corruption des détenus ?
Ces préliminaires ont pourtant quelque chose de logique; avant de traiter des hommes comme de vils troupeaux , il faut bien rayer de leur front tout ce qui pourrait y rester de dignité , énerver le sentiment avant de le flétrir.
Les voici dans l'attitude du sacrifice. Ils sont assis par terre , accouplés au hasard et selon la taille';' ces fers , dont chacun d'eux doit porter huit livres pour sa part, pèsent sur leurs genoux. L*opérateur les passe en revue, prenant la mesure des tètes et adaptant les énormes colliers, d'un pouce d'épaisseur. Pour river un carcan, le concours de trois bourreaux est nécessaire : l'un supporte l'enclume, l'autre tient réunies les deux branches du collier de fer, et préserve de iès deux bras étendus la tète du patient; le troisième frappe A coups redoublés et aplatit le boulon sous son marteau massif. Chaque coop ébranle la' tète et le corps ; chaque coup emporte une espérance avec un repentir. Ces physionomies, sombres avant l'opération, contractée! pendant qu'elle s'accomplit, annoncent bientôt après l'iniouçiance et presque la gaieté. Au reste, on ne songe pas au danger que la victime pourrait courir si le marteau déviait ; cette impression est nulle , ou plutôt elle s'efface devant Vimpresston profonde d'horreur que l'on éprouve A contempler la créature de Dieu dans un tel abaissement.
Maintenant , quand vous ferez tomber ces fers, la conscience du condamné va-t-elle remonter du fond de l'indifférence où vous l'avez précipitée P Loi rendrez-vous en même temps ses craintes, ses remords et ses bonnes pensées pour l'avenir? Hélas ! non. Les chaînes les plus solidement rivées cèdent à une forte pression; une tête d'homme rivée au crime et A la honte ne peut plus se relever. Le ferrement, cet épisode douloureux de notre système pénal, en est l'emblème le plus significatif et le plus réel. LA, le i^remier degré conduit invinciblement au dernier. La loi est comme une fatalité terrible que l'homme
a forgée, une contagion qui deyient mortelle, avec le temps, pour tqoi ceux qu'elle atteint.
Après le ferrement, les condamnés prennent place sur les bancs a^oi^^s fiox murs, où ils soutiennent les regards ainsi que les questions des yisUeurs. Ce^X le moment de robser?ation. Tous les criminels ont un masque et un langage d'emprunt dont ils se servent pour déguiser en public leurs sentiments secrets ; mais bien peu ont la force de dissimuler long-temps, et le naturel éclate i la fin à travers ce rôle étudié.
Toutes les chaînes ne présentent pas le même caractère. Au premier coap d'oeil, on distingue deux races de condamnés, deux types différens, les geçf 4^ la ville et ceux de la campagne : le crime un peu précoce qui germe daçs les manufactures comme dans une serre chaude , et le crime qui grandit en plein afar dans la liberlé des champs , crime spontané , encore enfant, et qui attend , pour se développer, l'éducation des prisons.
La population urbaine forme le noyau des chaînes d'avril et d'octobre ; la population rurale alimente la chaîne de Juillet.. A quelques exceptions près, ce n'est pas dans celle-ci que l'on rencontrera les grands coupables. Le vice est habile aujourd'hui ; il sait calculer ses chances, et ne s'ex)pose guère à un sinistre décisif. Il ne se commet pas an vol sar un cheipin public, au ^leurtre ni i l'assassinat, pftture des simples et des apprentis ; il trouve plus de profit, i yivte aux dépens de la société , en risquant , au nuiximunit quelques année <^ç$ bagne , et au minimum quelques mois de prison. Il est devenu moins brutal , mais plus corrompu.
Sil'on pouvait mettre en regard les deux races de condamnés , ce serait mi curieux contraste. D'un côté domineraient la violence, les passions brutales » l'ignorance , je dirai même la simplicité de cœur; de l'autre, la ruse, la débauche, l'audace fanfaronne , une horiible intelligence du mal : ceux-ci sont les criminels d'habitude, ceux-là les criminels par occasion; car, pour parler leur langue , les uns ont eu des malheurs, les autres ont fait un mauvais coup.
La chaîne, en juillet , est communément peu bruyante ; les condamnés ont encore quelque chose d'humain ; ils n'affrontent pas les spectateajrs 4^ regard ni du geste; ils tiennent i là société par la religion , sinon par la morale, car la plupart portent des scapulaires ou des chapelets ; ils ont une famille dont le souvenir les att<;ndTit; ils peuvent encore pleurer ; l'expression des physionomies est plus voiiine du crétiniisme que de la férocité. Cette chaîne compte un grand nombre de vieillards et fort peu de jeunes gens ; la foule se recrute dans les âges moyens ; elle a trente i quarante ans.
La chaîne destinée pour Toulon senible relativement une troupe d'enfans ; li^ majorité a vingt A trente ans, un grand nombre sont méine au-dessous de e§i âge. Les jeunes gens 4e ylngt ans paraiisent n'en ayofr que quinze ; mail lis pni
(«0«) d^i yiellli hon de la famille et dans la fange des raei . Lei physlonomief sont anssi yarléea que lei costumes : ici, une tête mi^estueuse, comme les figurea de Murltlo ; 1& , un Tisage osseux encadré par d'épais sourcils , qui annonce vue énergie de scélérat déterminé. Plus loin , on croirait roir le mauvais apprend d'Hogarth ; ailleurs, une tête d'Arabe se dessine sur un corps de gamin. Voici des traits féminins et suaves, ce sont les complices; regardez ces figures lustrées de déteache , ce sont les précepteurs.
Les Pantinois (condamnés de Paris) se sont parés pour la cérémon!e : Us accourent au-devant des fers le bouquet i la main ; des rubans ou des giandf de paille décorent leurs bonnets , et les plus adroits ont tressé des casques i cimier. Des souliers de velours sont remis à neuf avec des morceaux de cuir ; d'autres portent des bas A jour dans des sabots , ou un gilet A la mode sous une blouse de manœuvre. Les batteurs d'estrade , les en fans du pavé , pasqulns de la bande , dépensent leur vanité en quolibets , et parlent du déshonneur avec d'Ironiques éclats de rire. Les escrocs , fîguies équivoques , tiennent à prouver qu'ils savent leur monde. Si vous engagez la conversation , ils vous reconnais tront pour vous avoir rencontré dans les salons ou bien au foyer de l'Opéra ; si vous leur prêchez la morale , ils se diront tout aussi révoltés que vous de l'effronterie de leurs voisins. Ne touchez pas lessentimens : tel pourrait vous montrer une mèche de cheveux qu'il vient de recevoir entre deux pièces de cinq firanes, attention délicate d'on amour pur et partagé.
Ces condamnés , objet d'admiration pour leurs compagnons d'inforlune , sont la terreur des gardiens , qui ont soin de les disséminer dans les cordons. Tribu nomade, dont le quartier-général est au cœar de la civilisation , eux seuls ne changent point avec les mœurs. Cette race , toujours distincte, a le privilège de peupler les bagnes et les prisons. Il n'est pas un d'entre eux , peut- être , qui n'ait son père A Melun on A Poissy, sa mère à Saint-Lazare ou à Glermont.
Partout ailleurs , avant d'être voleur ou aisassin , l'on était quelque chose ; on avait un métier, bien ou mal appris. Eux , leur industrie, c'est le vol; ils l'exercent , ils le professent, ils en portent les insignes , soit une gui'lotfne tatouée sur le bras gauche , soit , sur la poitrine , un poignard enfoncé dans un cœur sanglant. Dépositaires de l'argot et des traditions delà troanderie, le châtiment qui les réunit est encore pour eux un jour de triomphe et d'crguril.
La chaîne de Toulon et la chaîne de Brest sont l'écume de deux civilisations différentes ; celle-ci est plus vieille d'une génération ; car, là aussi , l'on retrouve les deux degrés de toute société , le présent et le passé. Voici , du reste , les différences exprimées en chiffres : je prends deux résultats de la même année. La chaîne qui partit de Bicêtre pour Toulon, le 9 avril 1835, se composait de 118 condamnés \ Paris en avait fourni 43 , ou 36 sur 100. On comptait dans le nombre 6 condamnés, âgés de plus de cinquante ans , 14 Jeunes g^ns âgés do
moins de fingtans , et 6 ayant moins de dix-huit ans. La chaîne qui fut dirigée sur Brest, au mois de Juillet de la même année» réunissait 149 condamnés, dont 56 à perpétuité ; le contingent de Paris n'y entrait <pie pour 19 criminels , ou 12 sur 100. 9 condamnés seulement étaient Âgés de moins de ?ingt ans ; en rer yanche , 13 avaient plus de soixante a^i.
C'est une salutaire inspiration que celle qui a fait interrenir la religion an dénouement de cette longue torture. Après le ferrement, les rangs se reforment , les tètes se découvrent , et le vénérable abbé Montes adresse à ceux qui! appelle ses en fans une touchante allocution. Par malheur, ce sont des enfanf qui n'entendent guère plus la langue de leur père ; car le scepticisme a maintenant envahi les prisons comme le reste delà société. Un condamné qui pourrait prier serait déjà consolé, un forçat qui pourrait croire ,aurait pour lui l'avenir; mais les malheureux ne croient qu'aux gendarmes, aux verroux et au canon du bagne , le signe le plus matériel , et par conséquent le plus sensible de l'autorité. Ils écoutent donc arec curiosité , mais sans recueillement. Ces paroles de pitié ne résonnent à leurs oreilles que comme une voix humaine : ce n'est pas la grâce qui foudroie le pécheur avant de le relever.
Si les Images religieuses ne s'étaient point affaiblies avec la foi , je comparerais cette scène de la pré iication à Bicêtre aux visions redoutables par lesquelles les Pères de l'Église figaraient les combats intérieurs de l'Âme dans le désert. Le prêtre qui rappelle, aux condamnés chargés de chaînes, que le malheur expie le crime, et que le repentir est une seconde innocence, n'est-ce pas le bon ange qui les prend par la main en leur montrant le ciel P Les signes et les cris des détenus derrière leurs grilles , leurs railleries diaboliques , leurs chants obscènes et impies , pendant q«ie le prêtre parle , n'est-ce pas le démon qui les tente et les effraie par ses rugisiemens? et quel lieu de la terre représenterait mieux que les cabanons de Bicêtre un soupirail de l'enfer?
Ce n'est ni le ciel ni l'enfer; les condamnés ont une religion plus prosaïque , celle qui gouverne le monde aujourd'hui , le travail, ilors des prisons , ils trouvent plus commode de lever des contributions sur le labeur commun que d'en partager le fardeau ; dans les prisons , ils travaillent avec une sorte d'ardeur parce qu'ils n'ont plus d'autre moyen d'alléger leur sort.
La paie , voili ce qui émeut ces natures de bronze et de boue. Il faut voir avec quel empressement ils entourent le greffier, qui remet à chacun le produit de son travail dans la prison. Plusieurs n'ont pas moins de cent francs en réserve; un grani nombre , arrivés depuis pende jours, sont dans le dénuement le plus complet; on leur distribue les aumônes des assistans.
Une heure encore , après que la foule des visiteurs s'est écoulée , les condamnés circulent autour de la cour, au pas militaire, faisant retentir l'air de leurs chants. Il n'y a pas long-temps que cet exercice nécessaire , à la suite
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d'âne tellt' eontrainto , dégénérait chaque foif on orgie. Lef cordbni se donnaient la main , et totu ensemble daniafent, dans un galop frénétique, la ronde dn sabbat. Tant pi* pour les fiilbles; il follait suivre où être foulé aux pieds. Gare aut surreillans I si la chathè les rencontrait, elle les eoTeloppait et lès broyait dans ses anneaux. A peine eni^atnés , les forçats restaient niattres du ebamp de bataille jusqu'à la chute du Jour. Maintenant on tient la chaîne plus éoprte ; un poste de soldats fortifie la suryeillanee , et lé moindre écart est ré^ primé ayec sé?érlté.
Les chants se prolongent pendant toute la nuit, dans les corridors , où les condamnés sont étendus sur la paille; ne pouvant pas dormir, ils étourdissent du moins la réflexion à force de bruit. Les imaginations s'exaltent, et les uns donnant la rime, les autres ridée, il sort de cette foule qui fermente une poésie immonde. Ce sera le chant du lendemain , le refrain du départ» Le dernier qu'a cité la Gazette dei Dribunaux signale, dans la population des prisons, une certaine décence de langage qtii pourrait bien être la lassitude du crime.
Ain de la Marseillaise.
Allons, enftins, leyons la tête , Et portons nos fers sans trembler.
Pour nous Toir la foule s'spprête; Parmi nous que Tient-elle chercher ? (bis.) Eit-ce des pleurs? Ah! quel outrage!
Nous sommes enfans de Paris.
Eniendez-Yous nos derniers cris ?
Ils attestent notre courage !
Chantons , forçats , en chœur le chant que nous aimons; Chantons , chantons ; Libres et gaillards , un jour nous reyiendrons.
Que nous yeut ce peuple imbécile ?
vient-il insulter au malheur?
Il nous voit d*un regard tranquille , Nos bourreaux ne )ui font pas horreur, (bis.) Quoi ! parmi tous pas une larme ?
Que faut-il pour yous attendrir ?
Vojez si nous savons souffrir.
La gatté nous conduit et nous charme.
Chantons , forçats , etc.
Adieu , berceau de notre enfaoîce ; Adieu , femmes que nous aimons ; Adieu, loin de^ votre présence A vous pat fols nous penserons, (bis.) Si dons tos cœurs est gravée notre image , Gardez-nous un tendre souvenir ; Donnez-nous parfois un soupir.; .
Nous vous'proihettdns d'être sages.
Chantons , forçats , etc.
( 209 ) I] y a loin de ce chant anacréontique au refrain tout positif de 1836 :
Oh ! si jamais je reviens des galères , Je yeux , mes amis , revenir millionnaire.
Ce n'est pas davantage une bravade ni un cri de triomphe , tel que le refrain de 1833 , où les condamnés se représentaient alant au bagne comme on marche à la victoire. Étrange phénomène des temps d'effervescence politique , où les malfaiteurs eux-mêmes ont leurs hymnes et s'enivrent de Texaltatioa de la société !
Les préparatifs du départ sont formidables. Dès cinq heures du matin , une forte brigade de gendarmerie entoure les longues charrettes destinées au transport. L'escorte ordinaire , composée de vingt-cinq gardes i pied , occupe les avenues de la prison. Les armes sont chargées en présence des condamnés. On ne prendrait pas d'autres précautions pour transporter un convoi de poudre en pays ennemi.
Ces précautions sont les mêmes depuis vingt ans. Dans les premières années^ «ne partie des forçats faisait la route à pied et recevait une légère Indemnité : c'étaient les marcheurs. Ceux qui préféraient les voitures grossières de l'entreprise étaiçnt désignés , dans leur langage incisif, par le sobriquet de reU' tiers. Maintenant ils n'ont plus le choix ; on les range indistinctement de chaque côté de la charrette découverte , les Jambes pendantes et ie corps à peine fixé par une corde tendue à hauteur d'appuL Une charrette porte un cordon. De Paris à Toulon, le trajet, ou plutôt le supplice, doit durer trente Jours , et vingt-cinq de Paris à Brest.
On a interdit au public l'entrée de Bicétre pendant le ferrement. Mais comment empêcher que la foule ne vienne attendre les condamnés au passage et se rassasier du spectacle qu'on lui a préparé? Quand le cortège débouche dans l'avenue de Bicétre, cinq à six mille personnes y sont déjà rassemblées. Bien •avant le jour, la population du faubourg Saint-Marceau a fait une descente en masse sur le terrain ; les enfans couronnent les arbres , les hommes et les femmes garnissent les tertres ainsi que les fossés.
Ce peuple béant aux portes de la prison est d'un aspect hideux. On ne voit que figures sinistres et que regards d'oiseaux de proie. Pas un front qui respire les émotions douces, et les habitudes honnêtes. On dirait que la population des bagnes s'est donné rendez-vous , et qu'elle a pris ses vêtemens du dimanche pour faire fête aux nouvelles recrues. Je me trompe , il y a quelque chose audessous du crime , c'est la lâcheté qui l'insulte après qu'il est terrassé.
A l'apparition des condamnés commence un alDreux dialogue. La foule les poursuit de ses cris; ils répont^ent par des injures. On en viendrait aux coups, si les gardes ne menaçaient tout à la fois la fouie et les condamnés. Et penser
I que celte lutte ignoble se renonyelle trois fois par an ! Voilà l'édaeatlon que
/ l'on donne an peuple de la capitale l Gela ne yaut-il pas les jeui da cirque pour
(développer les appétits brutaux ?
En vérité , il nous sied blende reléguer publiquement l'échafand dans qnel- I que coin inhabité de nos villes , de trembler et de gémir en signant Tordre
d'uD9 exécution, de prendre soin de la pudeur publique au point de lui épargner la vue d'un condamcé attaché an poteau dans un carrefour, quand nous faisons du transport des forçats une exposition permanente à traders les villea I et les campagnes , et quand ces malheureux sont conduits, le carcan au cou ,
j entre deux haies de peuple , comme une ménagerie que Ton promènerait de
marchés en marchés pour le plaisir des passans ! Cf traitement n'est pas seulement barbare et immoral, Il est contraire au vœu I de la loi. Le Code pénal , certes assex prodigue de supplices , permet d'accou-
pler deux condamnés à la même chaîne; il ne dit pas que l'on pourra les enchaîner par troupes de vingt à vingt-deux. Ce n'est pas le législateur qui a inventé cet épouvantable raffinement de peine , plus dur mille fois que le plus , long séjour au bagne ; qui a touIu que yingt-deux hommes fussent attachés ,
pendant un mois de route et de fatigues, aux mêmes ricissitudes du corps et de la pensée , à une seule volonté et à un seul mouvement ; ce n'est pai la loi I qui a donné le droit à un entrepreneur de transport d'alléger sa propre respon-
sabilité, en aggravant à ce point la situation des détenus (1). I La chaîne est un de ces nombreux abus qui résistent anx cbangemens dupon-
j voir et de la législation ; tout le monde les censure , personne n'ose les défen '
\ dre, mais la force de la routine les soutient. On a tronvé la tradition établfe,
on la continue pour se dispenser des embarras que toute réforme amène avec soi. Il n'en coûte que la peine de renouveler un marché expiré ; et, pour peu que l'on parvienne À rogner quelques centimes par tète d'homme sur l'allocation , Ton se félicite comme d'un service rendu è l'état.
Le traité , qui est maintenant en cours d'exécution , alloue à l'entreprise 87
francs 75 centimes par condamné , quel que soit le point de départ. Car la
chaîne se grossit, sur la route, du contingent des départemens qu'elle trayerse ;
f et la même somme représente les frais du trajet, qu'il commence pour le con-
* damné à Paris ou dans quelque ville intermédiaire , aux environs de Brest et de
\ Toulon. Ce marché , conclu en 1826, expire avec l'année (2).
1 (1) L'antrepreneur est obligé de payer une amende de 3,000 francs pour cha-
que coudamné qui s'évade dans le trajet.
(2) Les dépenses de la chaîne n'entraient que pour 102,401 francs dans le budget de 1835; elles sont portées pour 118,000 francs au budget de 1837. Un« note, annexée A l'article, est ainsi conçue : » Le marché sera probablement modifié dans plusieurs de ses détails lors du renouvellement , et il se peut que cfis modifications augmentent U dépense. »
Je n*examinerai point s'il y a économiQ pour l'état dans le mode actael d* transport. La question d'ordre domine ici laquestion d'argent. Pea importe assurément que l'on dépense 100,000 ou 200,000 francs pour acheminer douse cents condamnés vers le lieu delà détention; ce qui importe, c*eit d'éviter tout spectacle qui pourrait affaiblir le sentiment moral parmi les détenus euxmêmes et dans la population. La peine aujourd'hui ne se proposé pas uniquement de frappa ^ coupables et d'intimider par l'exemple. Noiis ne sommes j^BtntMBfaoA l'on suspendait les cadavres des suppliciés aux arbres des fSMrfee routes, et où les Torçats étaient employés , la chaîne au cou , à la réparation des chemins. La religion se chargeait alors de combler les lacunesde la loi ; elle réformait, quand celle-ci punissait. Maintenant la loi doit faire l'office de la religion qui nous manque ; elle est mauvaise si le châtiment ne réforme pas; elle est odieuse, si le châtiment déprave au lieu de corriger.
Tout cet appareil de fers n'ajoute même pas aux garanties de sCtreté. Les chaînes ne dispensent point de la surveillance; il faut que l'esçorle marche, les armes chargées , et qu'elle soit attentive. On a beau renouveler les fers et les carcans ; la faience lu plus neuve, pour nous servir de la langue du bagne , après quelques coups de lime , est bientôt dispe^^ée en éclats. L'adresse des condamnés se joue de ces entraves qu'on leur impose et qui ne servent qu'aie» humilier.
A Paris et dans le ressort, l'administration emploie des voitures fermées pour transférer les détenus des maisons d'arrêt aux maisons de détention. Pourquoi n'organiserait- on pas un service du même genre pour le transport des condamnés aux travaux forcés? Les détenus des maisons centrales ne sont pas certes moins redoutables ni d'une moralité qui mérite plus de ménagemens , et il suflQt que le mode nouveau n'ait pas accru les chances d'évasion.
£n modifiant le régime des transports, il importe surtout de les divfser. La chaîne, outre qu'elle démoralise les condamnés , est une cause de désordre dans les prisons. Rien ne fait obstacle à la discipline intérieure comme ces populations flottantes que l'on est obligé de contenir, et que l'on ne peut occuper. Des détenus de passage ne sauraient être soumis avec succès à un traitement de réforme; ils ne se mêlent un moment an reste des condamnés que pour Caire échange avec eux de ruses et de corruption. Arrivant au bagne plkLr masses, ils eu troublent nécessairement l'économie ; ils opposent k la discipline , non des césistances individuelles, mais la force d'une association. Les progrès du crime en France tiennent peut-être uniquement à ce qu'au lieu d'isoler les malfaiteurs, on les réunit. En les attachant à la même chaîne, on les habitue à identifier leurs Intérêts. Les bandes les plus dangereuses se forment dansi les bagués, et dans les malsons-de détention.
Le régime des prison! se fessent des habitudes militaire^ de l'empire. Noi
( 212 ) Maifooi dedéiention sont de véritables casernes , où l'on entasse par tûtes chambrées doue on quinze cents détenus ; le bagne de Toulon renferme plus de trois mille forçats. Les recrues sont organisées par compagnies et par régimena, que l'on dirige yers le lieu de gamiion dés qu'ils sont au complet. Ce sont des prisonniers de guerre, et des canons chargés à mitraille répondent de leur docilité.
Isoler les détenus, dlTiser les convois, réduire l'étendue des prisons, voilà 1» principe de la réforme. Du moment où Von cesse de considérer les prlsonniera comme des nombres, pour voir en eux des hommes, le régime actuel est condamné. Au reste , la partie principale de l'édifice, minée par l'action du iempa et des mœurs, menace ruine. Les bagnes se détruisent d'eux -mêmes pendant que l'on délibère sur leur conservation.
Les bagnes ont renfermé Jusqu'à onze mille forçats ; leur population ne s'é i lève aujourd'hui qu'à sept mille. Le tableau suivant montre comment s'est accomplie cette diminution progressive , dans une période de huit années, de 1826 à 1834. Les comptes de la Justice criminelle ne nous permettent pas d'ét«idre , avec quelque certitude , l'échelle de ces rapprochemens.
Années.
Gondamiiés à temiis.
Condamnés à perpétuité.
Moyenne des quatre 1 première* années.
Moyenne des quatre premières années.
Moyenne des quatre dernières années.
Moyenne des qoatre dernières années.
Bn comparant les moyennes des deux périodes quadriennales , on trouve que le nombre des condamnés à temps a diminué de 188 par année dans la seconde période, ou de 17 pour cent, et celui des condamnés à perpétuité de 70 par an- Éée ou de 24 pour cent. La diminution totale est de 1,032 condamnés pour les quatre dernières années. Si quelque circonstance imprévue ne vient pas ralentir on détourner le mouvement , la destruction du bagne sera rainiire d'une génération.
En même temps que cette population se réduit , elle perd peu à peu son exaltation et sa célébrité ; elle n'est pas encore abattue , maip elle n*a plus la
( 213 ) même hauteur d'impudence , et ne danse plus en triomphe sur ses^ fers. Cest une corruption qui hésite et qui doute d'elle-même ; un foyer éteint où le crime vit encore , mais d*où il ne rayonne plus. La race des condamnés est énervée. On ne va plus au bagne pour commencer sa carrière de malfaiteur; le crime y prend sa retraite, et, pour ainsi dire, les invalides; c'est l'hôpital où les^ criminels épuisés d'audace et d'énergie vont mourir.
Le régime des bagnes s'est modifié avec le caractère des condamnés. Il diffère aujourd'hui fort peu de celui des maisons centrales. Ces établissemens , le type de la détention en France, attirent la foule des malfaiteurs. Leur population s'élève déjà à 17,000 détenus ; et l'on agrandit chaque année les bâtimens, dans la prévision d'un accroissement qui ne s'arrête point. Ce déplacement de niveau dans nos institutions pénales est un fait de la plus haute gravité. Le législateur les avait construites comme une digue puissante contre le débordement des grands crimes ; et voilà qu'elles ne peuvent rien pour la répr^sion des délits communs dont la société est maintenant inondée. Nous ressemblons à un propriétaire qui aurait semé les abords de sa maison de pièges i loups, et qui la laisserait dévorer par des légions d'insectes. Le crime s'est fait petit; mais il pullule, et va bientôt remplir l'espace , si l'on ne se hâte de le disputer.
Aa mois d'octobre 1836, M. de GaspariD, ministre de Tintérieur, recouiaissant les graves abus et le seandale que présentait le mode suivi pour le transport des condamnés aux bagnes, nomma une commission qui fut chargée de lui présenter un plan de réforme. La commission se composait de MM. de Rémuzat, sous- secrétaire d'état ; Gabriel Delessert , préfet de police ; Frank-Carré , procureur-général ; Tupinier, conseiller d'état ; Renouard , secrétaire-général de la justice; Dumon, conseiller d'état, député ; Delayille et Lucas, inspecteurs des prisons; Quenault, directeur des affaires criminelles; Leray, député, capitaine de vaisseau, et Léon Faucher, rédacteur du Courrier français.
Les travaux de cette commission préparèrent le Rapport au Roi qui suit et l'ordonnance du 9 décembre.