DE L'ASILE DE HACKNEY^WICK
(Extrait du Droit du 10 septembre 1836.)
Le nombre des jeunes criminels au-dessous de seize ans s'accroU en Angleterre plus rapidement que parmi les peuples du continent européeD. Plus de deux mille enfans entrent chaque amiée dans les prisons de Londres ; quand ils en sortent, le irlce n'a plus rien à leur apprendre. Telle est la corruption de ce régime disciplinaire, que les inspecteurs des prison», dans leur dernier rapport (2 mai 1836), n'hésitent pas à prononcer que rimpunité eût été moins funeste pour ces malheureux.
Il n'y a pas de pénitencier d* enfans en Angleterre. Lord John Rassell a le projet de fonder un établissement spécial pour les jeunes détenus à Dartmouth, dans les b&timens qui servaient de dépôt pour les prisonniers français pendant les longues guerres de la révolution ; mais Texécution de ce plan demande encore du temps.
La charité des particuliers, secondée par cet esprit d'association qui est lé grand levier de la race anglaise, a fait de louables efforts pour combler cette laeune dei institutions pénales. La société des priions [ou prison-discipline) travaille avec persévérance à la réforme des jeunes détenus. La société formée par Robert Yonng, en 1788, pour recueillir et élever les enfans des criminels^ a étendu son patronage aux enfans abandonnés. Elle reçoit ceux qui sortent des prisons de la métropole ; et, tout souillés qu'ils sont, elle entreprend de les convertir à la tempérance et au travail. Le gouvernement s'est associé à l'œuvre de la société par une subvention annuelle de 20,000 liv. sterl. (500,000 f.); mais il ne parait pas que ces refuges, organisés sur le plan d'une manufacture, et avec les Inconvéniens iniéparables de la vie d'atelier, aient produit tous les résultats que l'on attendait.
L'asile de Hackney-Wick, fondé par la société des Amis de l'enfance {chil^ dren's Friends sodeiy) en faveur des enfans abandonnés ou vagabonds , est le seul établissement de ee genre où l'on ait tenté de combiner l'édacation agricole avec la réforme morale. Il est situé i sept milles de Londres , et oeeupe
( 253 ) un terrain dos de six hectares d'étendue. Les bfttlmens ne présentent aucun luxe d'architecture: ce sont des graugei fermées qui serrent de salles d'école, de réfectoire et de dortoir; quelques lampes et des hamacs, suspendus aux poatrei, composent tout le mobilier. La même économie a^ présidé à l'organisation da personnel ; 100 à 120 enfaos y vivent sous la garde d'an maître, d'on sarreillant et d'une lingére, que regardent les détails d'Intérieur.
Comme ces enfans sont destinés à l'émigration , et doivent aller peupler les colonies lointaines, telles que le Canada, le cap de Bonne-Espérance et l'An-, stralie, où la division du travail est inconnue , on leur donne une éducation à peu près universelle. Ilf apprennent à défricher et à cultiver le sol, à pétrir des briques et à construire des charpentes ; on leur enseigne à réparer leurs vètemens, à laver leur linge, à faire leurs souliers, à préparer leurs alimens. Outre la lecture^ l'écriture et les élémens de l'arithmétique , ils doivent avoir quelques notions de géographie. Une mare d'eau sert, dans la belle saison, pour les exercer à la natation. Enfin, on ne les laisse partir que Ibrsqu'ils ont parcouru le cercle entier de cet enseignement. Communément ib passent dans l'asile six à neuf mois.
Cette éducation purement coloniale ne réussirait pas avec toute sorte d'enfans. Le gamin de Paris aime àrcourir le monde , mais c'est avec des intentions de retour ; il ne se trouve à son aise que sur le pavé qui a bercé et nourri, on petit le dire, ses jeunes années : l'enfant anglais, comme cette race normande dont il descend, a l'humeur vagabonde et conquérante , il ne rêve que climat! étrangers. J'ai tu pleurer des jeunes gens que la f oeiété refusait d'envoyer au Canada, de crainte d*exposer leur santé frêle sous un ciel si rigoureux; et le désir de s'expatrier est certainement pour beaucoup dans l'ardeur qu'ils ap' portent à s'instruire , ainsi que dans la docilité incomparable avec laquelle Ils remplissent tous leurs devoirs.
Lorsque je visitai l'asile, on venait d'expédier une centaine des plus grands au Cap, où un comité affilié à la société prend soin de les placer dans les fermes en qualité d'apprentis, en attendant qu'ils deviennent fermiers A leur tour. Ceax qui restaient, au nombre de 95, se préparaient pour le printemps prochain. Les plus jeunes n'avaient guère moins de onze ans , ni les plus âgés audelà de quatorze. Toutes ces figures respiraient la santé et le contentement. Iff semblaient généralement petits pour leur âge, et la trace des misères passées se lisait encore sur quelques physionomies. Leurs traits n'annonçaient ni beaucoup de vivacité ni une intelligence précoce ; mais en revanche on n'y découvrait ni mauvaises habitudes ni mauvais penchant: c'était la bonhomie des populations rurales, avec celte résolution un peu opiniâtre qui distingue les Anglais des Européens du continent.
Comment ne seraient-ils pas heureux? Le régime de la maison n'a rien de
( 264 ) trifitt oLde sévère; il eit ealcalé poar dévelopi^r dAB8 on» lâge haroMmle l'espsit et leeorps. La iouniée est partagée entre le trayaU des mains et les eiereices de rintelligenee, et ces altematlTes de repot et d'emploi pour efcaqne faeuUéioiitqtte les organes ne se fatiguent Jamais. Ajoulazcpie le traTalldee ebamps, en plein air, répare ces tempéramens à demi étiolés par l'atmospMre des Yilles, et les rend gais, en les rendant dispos.
La nourriture esl abondante , on ne leur knesure pat le pain comme dans le pénitencier de Paris ; el on se leur refuse pu les sies nourriciers qui sasi néoesMiEes dans Vàge de la croisfanee » pour développer le oorps. Le matin et In i s«ia, tla reçolf ent une pinte de lait ayee ime demi-l|¥re de pain de. froment à
cbaqne repas; le lait est coupé tantôt de gruau, tantôt de oafé et taiHMde mM»* Quatre fols par semaine » on leur sert à dtner une derai-livf» de^. viande sans 08 avec une ltvfe4e pommes deterte. Lorsque la viande esl remplacée par dtt rit, par des pois ou par dm fromage, od i^eute une demi-pinte de bière à leur ordinaire. Les H|gumea secs ne sont point prodigués autant que dans ne» ** prisons, où cette nourriture favorise les maladies sarofuleuses que l'on respire
ayec Tair.
La journée de travail comprend deui heures et demie d'étude et; six beuîes d^eseroiee dans les cbamps. Les enfens des tisserands de Spitalfields on^un^ tàibe bien plus rude à remplir ; dés l^ge de ome ans, ils sont courbés sur In métier douie beures par jour. Ces taboureurs imberbes el inexpérimentés onl métamorphosé le sol. Il y a cinq ans, lorsque la société prit possesslen du é<H malne, ce n'était qu'un terrain sablonneux el presque stérile ; au majim d'une rotation bien ménagée, et en défonçant le sol profondément^ on a obtimi des récoltes assea abondantes en végétaux; une partie des terrai esV convertie en jardln> une autre en prairie f les défricbemens les plus réeeoi produisent 4efl pommes de terre et des tumeps.
Qumd on voit ce bataillon déjeunes enfant se mettse en ligne au premier coup de sifflet comme les matelots d'an vaisseau de guerre , et marpbev,. la pioche sur l'épaule, en chantant quelque cantique 4e travail » Il ^wmUe que Kea aperçoive une colonie en marc^ iwrs l'avenir; chaovn a sa léebe, à H* quelle il s'appHque en silence, et qui esl proportionnée 4 ses foiicei. Le wAUet leur donne Texemple, elencoueage, par un peu d'aide» ceux qui feraient tanlés de se rebuter. La première leçon qu'on leuK donne est eelle-cl: ik U Imt gagner son pain avant de le manger. «
Gontralrement à l'usage uMional , le foqet nt'eftt pas emtployè comme mayen de discipline. Les foutes graives soqt punieiL par quehiues h«irts d'emprilMN»^ nement solitaire ; mais Kpn a plus senvont recenrs aux cépnmendea et au fur sennement. Quand un enfant se conduit mal: si la foule n'este connue Vi^<lu ■altm, il poend le délinqval^ à paift pour le népiiminder; si U UmH^^ a été
( 255 ) publique, la réprimande se fait Aérant toui Xeê enftins assemblés. Mais il leur est défendu de prolonger cette humiliation en rappelant à nn de lenrs camarades set antécédcns, ipiels qn'ils soient. On les accoutume ainsi à une mu> tuélle charité. Dans une maison dont la popnlatidn se renouTellé si Rréquemmenty il est presque sans exemple d'entendre un mot grossier.
Lorsqu'un nouvel hôte est reçu dans la maison , on Fintroduit dans la sfelle d'école où tous les enfins sont réunis j là, le maître lui adresse eétte simple et touchante allocution :
« Vous allet vivre avec ces enfans comme dans une grande famille. La plupart d'entre eux n'ont plus ni père ni mère , la société qui vous reçoit leur tient lieu de leurs parens ; et le seul moyen que vous ayez de témoigner v6tre reconnaissance, c'est de vous bien conduire. Cet établissement est gouverné par des règles qui n'ont été adoptées qu'après Une mûre délibération. On les lit pour l'instruction de chaque enfant, et vous aurez i vous y confbrmer. Vous devez regarder comme des frères les enfans qui sont devant vous, et je Mis sûr qu'ils vous accueilleront avec amitié. »
Il se ferme en effet, (ntre ceS enfans, également privés des tendresses de la famille, des liens durables et profonds. Les querelles sont rares, et il règne dans la maison une véritable fraternité. Tout le mérite de ces résultats né 1*0vient pas à l'excellent plan de Plnstitution j le même plan échouerait peut^re avec d'autres instituteurs ; mais rien n'égale la fermeté patiente de ces hommes, si ce n'est leur bienveillance active et éclairée. En France , depuis le directeur d'une prison jusqu'au dernier des survelllanv, nul n'agit que par un sentiment d'amour^propre , ou , si l'on veut , d'émulation ; tout le monde veut se montrer et se distinguer. La race nnglaise, plus religieuse, le eondutt surtout par le sentiment du devoir ; il y a là des hommes qui feront tous let jours, du matin au loir, la même chose, pendant toute leur vie, et qui le feront le dernier jour avec le même zèle que le premier. L'ordre en Angleterre est une machine où les rouages de l'obéissance et ceux du eolnmandeiààent fbnctiennent avec une égaHs régularfté.
Les enfans sont divisés en trois classes, en raison, non de leur capacité oU de leur instruction, mais de leur conduite dans l'établissement. La classe A com^ prend les meilleurs sujets de la maison, la classe B ceux qui s'efforcent de bien faire et qui ne péehent que par ignorance ou par étourderié, et là clàSÉe C eeux qui sont encore déterminés à faire le mal. On choisit dans la première classe tous les officiers de la maison , le cuisinier , le portier et le gardien de l'école ; ceux qui accompagnent quelquefois le maître à la ville ou qui vont y porter des messages ; ceux qui prennent soin de la vache et des coehoif, à qui l'on confie la direction de la bibliothèque; les taiembres dU jury auquel on laisse la décision de certaines récompenses et de certaint
Le gouYernemect anglais ne taurait donner trop d'encouragement à de telles institutions : on n'a jamais fait plus de bien à de moindres frais. L'entretien d'un enfant à i'astle de Hacl^ney-Wieli ne coûte que 4 sliillings ou 5 fr. par semaine. L'établissement entier est défrayé à raison de 1,5C0 liv. sterl. par an ( près de 38,000 fr. ]. Cet admirable personnel de surveillance ne coûte que 100 liv. sterl. ! La société paie aussi cher pour le passage d'un enfant qui émigré que pour son entretien d'une année. Elle reçoit et dépense annuellement 5,000 liv. sterl., ou 125,000 fr.
L'institution de Hackney-Wick n'a qu'un danger : elle remédie trop complètement à la négligence des parens et au délaissement des enfans ; elle remplace la famille, et par cela même elle tend à affaiblir l'esprit de famille. Quand une mère est assurée que la cbarité publique va remplir les devoirs qu'elle déserte, elle les déserte sans remords. La société a pu remarquer déjà ces inconvéniens. En visitant l'asile des filles, à Ghiswick, j'ai remarqué une femme du peuple, veuve il est vrai , mais encore dans l'âge du travail, qui venait solliciter l'admission de ses deux filles ; son fils, reçu déjà dans l'asile de Hackney-Wick, avait été envoyé au Canada : ainsi, toute la famille retombait successivement à la charge de la société. Cette institution, qui commence à peine, est déjà travaillée du mal qui avait perverti la loi de« pauvres ; elle tend À démoraliser les masses en sauvant quelques individus.
( 269 ) punition. Mais la séparation des deux classes ou l'alTectation d'un quartier spécial À chacune, lors même qu'elle serait praticable, ne remplirait gtfïmparfaitement les intentioi^ au législateur : unb prison ne sera jamais UNE MAISON D'ÉDUCATION. D'ailleurs, les enfans traduits en justice appartenant presque tous à des parens pauvres, l'éducation qui leur convient doit les préparer à l'exercice d'une profession , afin de leur assurer des moyens d'existence; et cette condition, qu'il est impossible de remplir dans les prisons où il n'existe point d'ateliers, présenterait de grandes difficultés dans les établissemens où la nécessité d'occuper tous les détenus, et de les mettre promptement en état de gagner quelque salaire, exclut les métiers dont l'apprentissage est long, et borne le travail aux objets les plus communs. Ajoutons que l'éducation des prfsons , quelques soins qu'on y donne, aura toujours l'inconvénient de laisser les enfans sans communication avec le dehors, sans connaissance des relations sociales , et sans autres liaisons que celles qu'ils auront formées avec leurs competgnons de captivité, et qui ne seront pas exemptes de dangers pour l'avenir.
» Eu efTet, le jugement détermine la position légale et non la situation morale de Vindividu : il est probable que, dans une réunion d'enfans considérés comme ayant agi sans discernement, il s'en trouvera toujours quelquesuns dont la peryersité précoce aura échappé à la pénétration du juge, ou n'aura pas paru assez caractérisée pour éteindre toute disposition à l'indulgence. On mettrait donc en communication continuelle ceux en qui le défaut de discernement exclut la culpabilité avec ceux qui, ayant la notion du mal, n'auraient pas laissé de le commettre.
» A ces considérations morales s'en joint une autre : le séjour dans une prison, quand il se prolonge, altère les forces et la santé des adultes ; il doit, à plus forte raison , exercer une influence nuisible sur le développement physique des enfans, et causer un dommage 'irréparable à ceux qui sont destinés à vivre du travail de leurs bras,
» Dans l'alternative d'ordonner, ou que les enfans seront remis à leurs familles, ou qu'ils seront envoyés dans une maison de correction, les tribunaux, quelle que soit leur répugnance à prononcer l'emprisonnement, ne peuyent se dispenser d'appliquer cette disposition quand les parens sont Inconnus, absens, sans état, signalés par leur mauvaise conduite ou frappés eux-mêmes de condamnations, parce qu'il faut, ayant tout, procurer aux enfans un asile, des alimens, et les préseryer du yagabondage ; mais s'il y a un moyen d'obtenir ces résultats, et d'éviter en même temps les inconyénlens inséparables de Vemprisonnement, l'administration ne doit pas hésiter à l'adopter.
» Celui qui me parait satisfaire le mieux à ces conditions, c'est à*assimiler les enfans dont il s'agit aux enfans abandonnés, et de les placer chez des
( 261 ) poque fixée par le Jugement, ou si, après cette époque, et avant Texpiratlon du temps d'apprentissage, ses parens le réclament.
» Une condition essentielle A'ordre public, que je tous recommande de ne point omettre, est que les enfans seront réintégrés dans la prison à la première réquisition du procureur du roi. Il est Indispensable que la justice conserve ses droits, et que la société ne reste pas désarmée envers des individus qui, ayant déjà failli, doivent rester soumis aux mesures de répression que les jugemens autorisent.
» La durée du contrat d'apprentissage n'excédera pas la limite posée par le Gode, c'est-à-dire que le maître n'aura droit au travail de l'élève que jusqu'à ce que celui-ci ait accompli sa vingtième année. Les tribunaux peuvent à la vérité restreindre l'emprisonnement à un, deux ou trois ans ; mais il ne suit pas delà que le terme de l'apprentissage doive être le même. Plusieurs considérations s'opposent à ce que des mineurs soient abandonnés à eux-mêmes après un temps si court. D'abord, le maître ne jouirait pas des services utiles que l'usage lui assure; et cette circonstance, si elle ne devenait pas un obstacle absolu aux arrangemens à conclure , les rendrait nécessairement onéreux à l'administration. ,
» D'un autre côté, l'élève sortirait de chez le maître avant d'être en état de gagner sa subsistance et à un âge où il aurait encore besoin d'être dirigé ; non-seulement les dépenses faites pour son éducation seraient perdues, mai», ce qui serait plus fâcheux encore, on aurait à craindre que la misère ne lui fit commettre de nouvelles infractions.
» Lors donc qu'il s'agit de mineurs qui n'ayant ni patrimoine, ni famille connue, rentrent par cela même dans la classe des enfans abandonnés, vous pouvez usera leur égard du droit de tutelle déféré à l'administration , et engager leurs services pour un temps plus long que celui qu'a fixé le jugement, et même, au besoin, jusqu'à vingt-un ans accomplis ; avec d'autant plus de raison, que des conditions semblables sont journellement stipulées poor des enfans pauvres qui n'ont pas attiré sur eux les sévérités de la justice ( loi du 28 juin 1793-15 pluviôse an XlII-décret du 19 janvier 1811).
» L'usage ordinaire, dans des transactions de cette espèce, est de compenser les premiers frais que supporte le maître avec les services que lui rend l'apprenti pendant les dernières années ; mais, attendu la position particulière des enfans dont nous nous occupons et les préventions qui s'élèvent naturellement contre eux, il sera probablement nécessaire d'accorder une indemnité qui couvre en partie les frais de leur entretien. Il faut prévoir aussi que, l'ap^ prentif sage pouvant être interrompu par la réclamation de la famille ou par l'ordre de reconduire les enfans dans la prison, ces circonstances donneront lieu à un dédommagement dont 11 sera prudent de régler les bases à l'avance.