‹ De la réforme des prisonsChapitre 5 sur 32 · LES CLASSIFICATIONS · texte numérisé non relu

LES CLASSIFICATIONS

Le sysiëme actuel d'emprisonnement n'est pas autre chose <|ue le systômede classiflcation. L'on a poussé cette mante jusqu'à 1» puérilité : on a classé les individus et les établissements, les crimei et les peines, la durée et la moralité. On a fait deux catégoHes des bagnes, trois des maisons de détention et autant des maisons d'ar-^ rêt. Chaque prison a été divisée par la loi ou par les règlements m plusieurs quartiers; chaque quartier en plusieurs chambrées ; et toutes ces prisons dans une seule n'ont produit qu'un régime de confusion. Il en est de môme dans les maisons de correction, ei^ Angleterre, où la lot de 1828 réserve, par geôle, jusqu'à trentehuit quartiers séparés.

Le sysiëme de classiflcation fait trop et trop peu. En divisant et subdivisant la prison^ il en détruit la discipline qui consiste sur** tout dans la simplicité et la régularité de Tordre intérieur; et d'un autre côté, tl a beau multiplier les divisions, il ne prévient pas It rapprochement des détenus. Tant que deux prisonniers peuvent communiquer librement ensemble, ils peuvent se corrompre mu-r luellement. Ce systéine, comme l'a remarqué M. Lucas, manque de logique autant que d'efficacité.

Plus on a mis de rigueur dans le classement des condamnés, plus on s'est rapproché du système cellulaire, la seule douane morale qui réprime les communications. Mais en adoptant l'isolement de nuit au moyen des cellules, et l'isolement par le silence pendant le jour, ne serait-il pas utile encore de trier les masses ;iprès avoir séparé les individus? Les classifications, qui ne fournissaient qu'une base insuffisante de discipline, employées comme principe accessoire, ne serviraient elle pas à compléter les ressources de la réforme dans les prisons ?

L'expérience est contraire à celte combinaison , et quand elle devrait avoir les meilleurs effets, les données nous manquent pour

(55; rasseoir. Il n'esl^ pas possible d'appliquer dans les maisons pénitentiaires les dassiiications indiquées par la loi ; car, ainsi que l'a reconnu l'administration (1), la nature de la peine encourue dor^ne rarement la mesi^re de la dépravation des condamnés. Yeuton se déterminer d'après la moralité des détenus ? Mais c'est là l'inconnu dans tout problème de réforme; nous n'apercevons que les actes, et la ^loralité réside dans les intentions. Quelques moralistes ont proposé de classçr les détenus, en s^ant égard à leur con« duite pendant la détention. Ici la base est matériellement plus évidente, mais les conséquences ne contiennent pas moins de dangers.

La régie de Milbank partage les détenus en deux classes et Temprisonnemcnt en deux degrés. Le condamné, à son arrivée, est placé dans la première, où règne la réclusion solitaire de Joui^ et de nuit ; il ne passe dans la seconde, qui admet le travail en commun, que lorsque sa conduite l'a fait juger digne de cette fiiveur. Celle-ci est donc une classe de récompense, relativemeiit ft l'autre division, et la moralité en devrait être plus élevée. M. W^' Russel atteste le contraire cependant (2). « Plusieurs prisonniers, après être sortis de la première classe, où ils vivaient dans un état de réclusion, pour entrer dans la seconde, où ils ont pendant le jour la société des autres condamnés, ont demandé à être replacés^ dans leur cellule solitaire, trouvant qu'il leur était impossible &ff résister aux mauvais exemples de leurs compagnons de captivité, bien que ces détenus, qui avaient passé par l'épreuve de la première classe, pussent être considérés comme ayant fait quelques progrès dans la réforme »

Le changement de système dénature ici, plutôt qu'il ne les aggrave, les résultats nécessaires du classement. C'est la seconde classe qui en^ souffre; toutes choses égales, p'est la première qttl doit en souffrir.

(0 Rapport de M. de Monlbeî, 1830.

(f ) Minutes of évictence, on secondary punishments* . . .

M. Lucas, si l'analyse de ses idées, présentée dans la Reimédèlégislation j est fidèle, s'arrête à une combinaison plus complèle^e Kl règle de Milbank, mais qui est sujette aux mêmes objections. B établit trois divisions dans le pénitencier : \di classe d'épreuve:, la classe de récompense et la cUisse d'exception ou de punition, La première renfermerait la masse des détenus; la seconde, ceux qui le seraient placés hors ligne par leur bonne conduite ; la troisième, les détenus habituellement réfractaires à la règle de la maison.

Cette classification nous semble aller directement contre le but de la réforme; quand on ne prononce pas la séparation absolue des condamnés, quand on les réunit à l'heure du travail, de la prière et de l'enseignement, c'est apparemment pour ne pas retirer l'exemple du milieu d'eux. On a voulu exclure, de l'association ainsi limitée, la contagion du mal mais non pas celle du bien.Or, cette influence ne sera efficace que si elle n'est marquée d'aucun caractère officiel. Si vous placez dans une position particulière, si vous distinguez par quelque adoucissement de régime, les prisonniers dô-» . eUes de la foule des détenus, vous exciterez l'envie et la haine, au. ' lieu de faire naître l'émulation. Joignez à cela qu'en faisant Une classe de choix parmi les détenus, vous rendez la foule plus difficile à manier; vous lui ôtez à la fois la souplesse et le nerf. Un général qui aurait incorporé tous les bons soldats dans les compagnies d'élite, à la veille d'une bataille, en formerait assurément d-excelicntes colonnes d'attaque; mais, s'il était attaqué lui-même, comment résisterait-il avec des masses énervées?

Le comte de Ste-Hélèney qui connaissait ses camarades d'infortune beaucoup mieux qu'on ne peut les observer du dehors, et qui était lui-même un observateur plein de sagacité, disait à un de mes amis, dans une visite au bagne de Brest : « C'esk une grande faute de faire sortir des rangs les condamnés qui ont une bonne conduite; les sages adoucissent les fous : que ferait-on de ceux-ci s'ils restaient seuls ? On serait obligé do les fusiller, — Que t'en

(57) revicndra-t-il, dis-jc quelquefois aux plus emportes', de tuer ce gardien? on en meltra un autre à la place... »

M. Diey, d recteur de BeauUcu, est de la môme opinion : « Il Vaut mieux, dit-ii (1), confondre toutes les classes de condamnés et ne séparer de la masse que ces hommes audacieux qui troublent Tordre et excitent les autres prisonniers â les imiter. Il faut les enfermer solitairement et les laisser dans cet isolement jusqu'à l'expiration de leur peine. »

Nous n'admettons pas plus, quanta nous, dans le système des maisons pénitentiaires, la classe de punition que la classe de récompense. La récompense est ailleurs que dans la prison; tant que le détenu y demeure enfermé, il ne faut pas que la règle faiblisse pour lui, avec quelque résignation qu'il l'observe. Abrégez plutôt la détention que de l'adoucir. De môme, pour conserver à la détention son caractère légal, il convient que les peines de discipline soient essentiellement temporaires; on excède le pouvoir discî-' pilnaîre , lorsqu'on fait de ces punitions un degré de l'emprisonne-' ment. Au reste, le châtiment est bien plus exemplaire, quand le détenu qui Ta subi rentre dans la foule des condamnés , dompté , sinon corrigé, que s'il était claquemuré, jusqu'à sa libération, dans un quartier où il n'aurait pas de témoins de sa souffrance ni de* son repentir.

Ce ne sont ni les individus, ni les moralités quq l'on peut trier, mais seulement les populations. Le système pénitentiaire doit séparer les détenus et classer les prisons.

Nous avons avancé que les condamnés des villes et les con-' damnés des campagnes formaient deux races distinctes dans la multitude qui peuple les prisons. Cette différence de caractère devant servir de base à la classification des maisons pénitentiaires, c'est ici le lieu de la préciser.

Aucune autorité n'est plus compétente, lorsqu'il s*agit des mœurs et des habitudes des détenus, que celle des directeurs des maisons centrales^ , qui les observent dans toutes les situations Se'

( 58 ) la prison ot tous les jours. Ils voient se mêler sous les verroux les populations urbaines et les populations rurales; et l'expérience a dû leur enseigner les conséquences de cette confusion. Leurs dépositions, dans l'espèce d'enqnôte ouverte en 1834 parle ministère, sont pour nous le témoignage même des faits.

-* » Quels sont, avait demandé le ministère , les condamnés les plus accessibles aux sentiments religieux? — « Le directeur de Beaulieu répond ? » Ceux des campagnes. Quelqi^i^auvaise qu'ait été leur éducation, ils ont été plus assidus aux'mpcices du culte que les condamnés des villes, et ils y reviennent plus facilement. » Même observation de la part du directeur de Gaillon : « Les condamnés qui viennent de la campagne sont bien moins pervertis et plus susceptibles d'amendement ; comme tous ont reçu dans leur enfance une inslructiou religieuse, ils ne trouvent m nouveau ni étrange qu'on cherche à la leur rappeler. » Le directeur de Loos , qui a gouverné les prisonniers dans différentes régions de la France, est encore plus précis dans son opinion : M Lâi où la population des prisons se recrute dans les départements purement agricoles, la religion exerce plus d'influence sur les condamnés; là où elle se recrute dans les départements purement m anufacturiers, 6ette même influence y est presque nulle. »

Les condamnés des campagnes, qui conservent des impressions religieuses, ont aussi quelques habitudes d'économie. « Il n'est pas rare, dit le directeur de Fonlevrault, que les habitants des campagnes fassent des épargnes sur leurs deniers de poche, tandis que ceux des villes absorbenlquelquefois en un jourleur salaire delà semaine.»

Cette population urbaine, race imprévoyante, dissolue, et dont l'existence u'est qu'une série de chances aléatoires, fournit encore, outre les ivrognes, les joueurs féroces et déterminés. « On a vu, dit le directeur du mont Saint-Michel, des prisonniers qui, après avoir perdu dans une seconde le prix de leur travail d'une semaine, jouaient le pain ou une autre partie de la nourriture qu'ils devaient recevoir, pendant un, deux et trois mois. On en a observé un chez

(50) lequel la passion du jeu élait si terrible, quil jouait ses aliments nonseulement lorsqu*il était au milieu des valides, mais, à Tinfirmerie, il livrait encore aux chances du jeu la ration de bouillon ou de vin dont il avait besoin pour rétablir ses forces. Ce malheureux a fini par mourir d'inanition. »

Enfin, c'est à peu prés exclusivement dans les rangs des condamnés urbains que Ton rencontre ces penchants contre nature, qui sont le pHlé^ hideux typhus des prisons. Suivant le directeur de Beaulicu, ft sont les condamnés de Paris qui en donnent l'exemple. Le directeur de Clairvaux estime que la proportion des hommes corrompus à la masse des condamnés est pour ceux des campagnes de 8 pour 100, et pour ceux des villes de 20 pour 100. «( Tous les genres de corruption , dit le directeur de Melun , se trouvent à un plus haut degré chez les condamnés des villes. Quelques hommes portent si loin le cynisme qu'ils affectent toutes les manières d'une femme, et ne sont même connus que sous des noms de femme parmi leurs compagnons de captivité., »

Nous venons de comparer la moralité ; quel est maintenant le degré du crime dans les uns et dans les autres? Ecoutons les réponses des directeurs :

Loos. — «( Les habitants des campagnes commettent des crimes et les habitants des villes des délits. L'expérience est là qui prouve que les correctionnels sont plus pervertis que les criminels, >»

Mont Saint-Michel. — « Les villes fournissent presque tous les correctionnels^ et c'est dans cette classe de condamnés que se trouve la corruption poussée à son dernier degré. »

Clairvaux. — « En général, les criminels sont moins turbulents, plus soumis et plus laborieux que les correctionnels. »

lieaulieu. — « Les correctionnels font surtout métier du vol. Cette classe compte beaucoup d'anciens forçats. Parmi les criminels, il se rencontre beaucoup d'hommes 4|ui o.it succombé à la

(1} ll<?ponscs des directeurs des maisons centrales.

au% ofllciers du parquet, môme lorsque la procédure n^aura pas constaté le domicile, de distinguer ceux qui appartiennent aux villes de ceux qui habitent les campagnes. Ceux-ci ne cherclient pas d'ordinaire à dissimuler leurs antécédents, et ils n'y auraient pas d'intérêt. Mais les vagabonds et les bandits voyageurs, quand ils ne résideraient pas dans les villes, sont des malfaiteurs de race urbaine. On pourra les destiner aux prisons manufacturières, sans craindre de les dépayser.

La difliculté , dans l'établissement pénitentiaire , consiste à déterminer la proportion des condamnés des villes au nombre des condamnés des campagnes, afin de répartir, avec quelque certitude, sur les divers points du territoire, les pénitenciers soit agricoles, soit manufacturiers.

On lit dans le compte-rendu de la justice criminelle pour 1834 : « Parmi les accusés dont le domicile a pu être constaté, 4,144 habitaient des communes rurales, et 2,638 des communes urbaines. Celles-ci, dont la population esta celle de tout le royaume comme 21 est à 100, ont contribué à la masse des accusés dans la proportion de 30 sur 110. Il est même à remarquer que dans huit départemens les accusés appartenaient, en plus grand nombre, aux communes urbaines. Sur 100 accusés, on en compte 51 de cette catégorie dans le département de la Loire, 52 dans le département delà Seine-Inférieure, 57 dans le département des Hautes-Pyrénées, 59 dans le département du Yar, 65 dans le département de la Haute-Garonne, 174 dans le département du Rhône, 91 dans 1^ déparlement des Bouches -du-Mône et 95 dans le département de la Seine. »

Les données du compte-rendu ne concernant que les condamnés par les Cours d'assises, il nous resterait à faire un travail semblable sur les prévenus que les Tribunaux de police correctionnelle ont condamnés à i'emptisonnement. Ici les villes pèseraient d'un poids bien plus lourd dans la balance du erime ; mais nous n'avons que les inductions de l'analogie pour établir ces calculs.

Prenons les délenus pour vois simples , qui forment environ le tiers du nombre tolal , parmi ceux que les Tribunaux de police correctionnelle ont condamnes à l'emprisonnement. Sur ce nombre de 10,501 condamnés pour vol en 1834, 4,257, ou 40 sur 100, appartiennent aux 16 départements qui suivent : Seine, Seine-et- Oise, Seine-et-Marne, Marne, Eure-et-Loir, Aube, Aisne, Somme, Eure, Seine-Inférieure, Nord, Pas-de-Calais , Rhône , Bas-Rhin , Haut-Rhin, Gironde, départements manufacturiers ou peuplés de grandes cités. Dans les 1,754 condamnés pour délit de vagabondage, les mômes départements ont encore un contingent de 780, ou de 43 sur 100. Le rapport des seize départements manufacturiers aux départements agricoles est au moins , et autant que nous pouvons le conjecturer, celui des villes aux campagnes dans le reste de la France pour les délits correctionnels ; nous ne craindrions même pas d'évaluer cette dernière proportion à 60 pour 100.

En partant de ces données approximatives, on ferait la répartition suivante des détenus dans les maisons pénitentiaires .*

Pcniicnciers agricoles»

Les deux tiers des réclusionnaircs, environ. 2,500 j Même proportion de forçats. ..... 4,500 } 10,500

Les deux cinquièmes des correctionnels . . 3,500 J

Pénitenciers manufacturiers .

Un tiers des réclusionnaircs, environ. . . 1,500 \

Même proportion de forçats .... i,500 f .^ q«,^

Trois cmquièmes de correctionnels . . . 5,500 i >

Condamnés actuels au-dessous d'un an . . 3,500 /

En consultant les tableaux dressés par M. Guerry dans sa belle Statistique morale de la France, on voit que les crimes contre les personnes, délits de la population rurale, se commettent principalement dans les régions du sud, du sud-est, du centre et du nordest ; les crimes contre les propriétés ont leijr foyer dans un groupe de départements situés au nord-ouest, d'où ils se ramifient dans quelques départements du sud-oUcst, du nord-est et de Test.' En

supposant que l'on élablisse , pour remplacer les maisons ccnlralc$ et les bagnes y cinquante pénitonciers de cinq cents cellules chacun, y compris les cellules de punition, ce seraient donc vingt prisons agricoles et trente prisons manuracturiëres. Les premières devraient être placées en majorité dans le centre de la France, à portée du sud, et les secondes dans un demi-cercle autour de Paris, pris pour centre , au nord, à l'est et à l'ouest.

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