‹ De la réforme des prisonsChapitre 6 sur 32 · LE TRAVAIL · texte numérisé non relu

LE TRAVAIL

Le Iravailest laprovidence des peuples modernes; il leur tient lied de morale, remplit le vide des croyances, et passe pour le principe de tout bien. Le travail devait être la religion des prisons. A une société machine, il fallait des moyens de réforme purement mécaniques; on occupe le pauvre, on a cru qu'il suffisait d'occuper lé malfaiteur : « Donnez-lui du travail, apprenez-lui un métier, a dit le législateur dans sa pensée, et il sera sauvé. C'est l'oisiveté qui engendre le vice; pourquoi le travail ne produirait-il pas la vertu ? »»

Ce langage n'est point une fiction, et il n'est pas seulement l'esprit de la loi; les réformateurs eux-mêmes n'en savent pas d'autre : voici des textes étranges, mais formels. « Rendez le criminel laborieux et diligent, dit Howard, et il deviendra honnête. — Le travail, ajoute Julius,estun remède souverain contre les pensées criminelles. » — Suivant M.Livingston,» les quatre cinquièmes des crimes étant, sous différentes formes, l'attentat à la propriété, le correctif naturel consiste à convaincre les condamnés qu'ils ne peuvent la conquérir que par le travail. »

On a donc installé de nombreux ateliers dans les maisons de détention, l'on a exigé des condamnés une tâche quotidienne, on a cherché âi tirer le meilleur revenu possible de leur activité , et Iç fisc y a parfaitement trouvé son compte. Les récidives cependant n'ont pas cessé de s'accroître : elles étaient en 1828, au nombre de

( 65 1182 pour les accusés et de 3578 pour lésprévenus; et, eu 1834, d 1400 pour les accusés et de 7,135 pour les prévenus. En six années la progression ascendante avait été de 44 sur 100. En même temp les produits de la main d'œuvre dans les maisons centrales s'aug* mentaient d'un cinquième en trois ans.

De pareils résultats étaient bien de nature à diminuer c^tte foi exclusive que l'on avait encore dans la puissance moralisante^ du travail. Le gouvernement fit part de ses doutes aux directeurs des maisons centrales. Leurs réponses sont unanimes ; nous citerons celle du directeur de Melun qui les résume en peu de mots : « Le travail ne change pas le moral; il occupe le corps et l'esprit, et voilà tout; aussi son avantage le plus positif a été de rendre les détenus plus faciles a conduire, en leur étant leurs longues heures de loisir et d'ennui. »>

Ainsi, l'on discipline les détenus en occupant leurs bras ; mais voilà tout. Le travail est un moyen d'ordre intérieur plutôt que de réforme. Il est d'observation que les condamnés )es plus adroits et en appartpce les plus laborieux, ceux qui sortent des prisons avec le pécule le plus riche, ne sont pas les derniers à y rentrer* Le travail pendant la détention est inspiré par le même mobil&qui les a portés au vol dans l'état de liberté, par cette soif effrénée de jouissances qui égare leur raison et qui enflamme leur sang.

On a dit du travail qu'il est l'étoffe dont la vie est faite ; soit, mais il n'est pas la vie. Sans le travail, aucune amélioration n'est possible dans les prisons ; c'tist la condition, et, pour ainsi parler, le canevas du régime pénitentiaire. Il tient une grande place dans la réforme , mais il n'y doit occuper que la sienne; l'espace qu'il envahirait au-delà ne serait pas rempli.

L'effet du travail dépend presque entièrement de l'organisation qu'il aura reçue. Trois systèmes sont en usage dans les établissements de détention : le travail solitaire qui est la règle de Philadelphie , le travail silencieux en commun qui est la règle d'Auburn, et le travail en commun sans l'obligation du silence , qui est la règle

(66) de nos prisons. Ce dernier système a peu de défenseurs. On trouvé pourtant dans le document officiel sur les maisons centrales ce raisonnement bizarre. « A ceux qui veulent le silence absolu, on peut répondre, dit le directeur de Glairvaux : ce sont des vauriens qui pensent, donc il faut les empêcher de penser. Le mal ne s'apprend pas à la manière des sciences ; deux heures de méditation solitaire peuvent en enseigner plus que vingt leçons des coquins les plus habiles. C'est ce dont pourraient se convaincre tous ceux qui se croiraient assez sûrs d'eux-même pour méditer sans risque une action criminelle et les moyens les plus propres à la faire réussir. » Massillon avait dit, avant le directeur de Clairvaux ; « J'ai appris à connaître le monde en étudiant mon propre cœur. » Mais c'était là une des illusions de la science ; la société n'était pas, en effet, pour lui comme l'inconnue d'un problème ; il était sorti de ses entrailles, en portait l'empreinte, et la voyait réfléchie dans les livres. Et quelle distance encore de cet observateur par réflexion à l'observateur qui réagit sur ce qu'il a vu de ses yeux, à Molière ! N'en doutons pas, le mal est une science, tout comme le bien. Il y a quelqu'un qui en sait plus là-dessus que le coquin le plus déterminé, c'est tout le monde ; et la conversation de deux bandits, cette méditafion en commun, nous paraîtra toujours plus dangereuse que les réflexions intimes d'un malfaiteur isolé.Nous conviendrons, quoique le cœur de l'homme ne soit pas à nos yeux un abîme de dépravation , que le plus honnête citoyen, en creusant bien avant dans la conception du mal , pourrait arriver à des idées monstrueuses ; mais il ne faudrait pas comparer cette disposition exceptionnelle aux habitudes d'esprit d'un criminel. L'honnête homme appuie sa vertu sur la sociélé;il y prend ses exemples et ses encouragements; la pensée du vice ne peut lui venir que de ses propres passions. Le malfaiteur, au conlraire,a mis ses vices et ses pensées de mal en société , c'est la bouteille à la main et rassuré par la présence d'une î)ande de complices , qu'il discute les chances et les moyens d'un crime ; il évite de se trouver seul à seul avec sa conscience, de

67 ) peur d'y relrouvcr les images obscurcies , mais toujours irritées de la morale et de la loi.

Le travail en commun a des inconvénients que nous ne préten dons pas nier ; il corrompt encore les ouvriers dans les atelier; libres , il sera corrupteur à quelque degré dans les prisons. Mail cette influence de dépravation n'est pas essentiellement inhérent< au système manufacturier ; c'est un mal passager, et comme un( maladie de croissance. Il n'y a pas longtemps que l'ouvrier travaillait en famille ; l'atelier , en réunissant les travailleurs et en les initiant à la vie sociale, devait ébranler d'abord, et par contre- Ire-coup, les vertus domestiques ; nous sommes avertis d'introduire la règle morale dans cette nouvelle organisation. Unsilenee rigoureiiK, une surveillance active, une administration équitable des salaires, voilà les principales conditions du travail dans la manufacture et dans la prison.

Le travail, sans l'observation rigoureuse du silence, c'est encore la corruption pour les détenus ; le travail solitaire, c'est l'obéissance dépouillée de sa moralité.

Le système de Gherry-Hill, cet isolement absolu du condamné, qui supprime dans la prison toutes les difficultés de la discipline, séduit au premier abord. Car on comprend mieux, lorsqu'il s'agit de prévenir la contagion , les obstacles matériels que les obstacles moraux; mais l'éducation, la réforme ne doit-elle avoir qu'une vertu de répression? Corriger, n'est-ce pas également réprimer les mauvais penchants et développer les bons ?

Les criminalistes qui ont pu comparer sur les lieux le système d'Auburn avec celui de Cherry-Hill, penchent généralement pour le second. M. Julius rapporte (1) que le principe du travail solitaire prévaut aujourd'hui aux Etats-Unis, et qu'il s'est étendu de la Pensylvanie au New-Jersey, ainsi qu'au Bas-Canada. M. Crawferd pense qu'aucun autre système de discipline ne peut produire.

(i) Voir Charles Lucas^ Théorie de Uemprisonnement.

(60) sans que la demande du travail ou la consommation des objets fa briqués soit augmentée, le travail exécuté par les détenus est prj sur celui des ouvriers libres, et qu'une partie de ceux-ci resteron oisifs ou auront à se partager une moindre quantité d'ouvrage ce qui aura pour résultat de faire baisser les prix de journées oi de façon, de sorte qu'ils seront moins occupés et moins payés. »

Le ministre, après avoir examiné plusieurs expédients, proposai de consulter, dans l'établissement des ateliers, lés circonstances e l'intérêt de& localités. En Angleterre, on a tranché la diiSicuIté ai désavantage des détenus, en les occupant à des trtvaux improductifs, barbares même, tels que le treadHmilt, Mais ce n'est pas une solution.

On emploiera les détenus, de la manière la plus profit^le pour eux-mêmes, et en même temps la moins dommageable pour l'industrie libre, si l'on fabrique principalement dans les maisons pénitentiaires tous les produits qui doivent y être consommés. Les femmes pourront filer et tisser les toiles et les étoffes, confectionner le linge, les vêtements, les hamacs de tous les prisonniers. Les hommes, dans les pénitenciers manufacturiers, fabriqueront les chaussures et l'ameublement pour toutes les prisons ; ils tailleront et confectionneront des vêtements pour l'armée de terre et de mer ; on y introduira aussi des ateliers du dehors, ceux qui les emploieront aux métiers les plus usuels, et l'on réglera l'enseignement industriel sur ce principe que l'apprentissage du détenu doit embrasser ou une profession ou deux industries, afin qu'il ait désormais, partout où il se rencontrera, son pain à la main^ Un taUleur, un cordonnier, un menuisier, un serrurier trouvent à vivre dans les départements du nprd comme dans ceux du midi ; mais que deviendrait un tisserand de la vallée de Darneta) si les circonstances le. transportaient à Saint-Etienne ou à Lyon? EstHse assez de connaître le tissage des étoffes unies, si l'on ignore l'art des façonnés, et de tisser la soie, si Ton ne peut encore lisser la laine et le coton. L'industrie non professionnelle est une éducation

(70) trop spéciale pour servir de préservatif suffisant contre la misère, au sortir de l'établissement pénal. Il faut de toute nécessité la généraliser un peu, si Ton veut en faire l'outil du libéré.

La population des pénitenciers agricoles, multitude plus docile et qui offre une surface moins impénétrable aux influences ordinaires de la discipline, convient aux travaux pénibles et peut travailler à l'air libre, sous la surveillance des gardiens. Armez ces détenus sans crainte de la truelle et de la pioche;servez-vous d'eux pour bâtir les pénitenciers, pour exploiter des carrières^ pour défricher et pour cultiver des landes. Pendant la nuit, vous les enfermerez dans les cellules ; pendant le jour, le silence et la nature du travail les tiendront isolés sous l'œil des surveillants, qui auront, pour lesjjpaintenir dans le devoir, la puissance morale et matérielle de l'association.

Le plan que nous réduisons ici en système a déjà recul iiiDeurs des applications partielles. Suivant M. Burkardi (1), en Suisse les prisonniers sont employés, dans quelques cantons, aux travaux de l'agriculture; dans d'autres^ à des ouvrages hydrauliques et à la réparation des chemins. En France, les compagnies de discipline ont une organisation semblable : le jour, on les occupe aux travaux des fortifications ; ces condamnés ne sont enfermés que la nuit. On sait encore avec quel succès les forçats du bagne de Toulon ont été employés, à l'autre extrémité de la rade, à construire le magnifique hôpital de Saint-Nandrier. « J'ai été à même, dit M. Marquet Yasselot^ directeur de Loos, de laisser un grand nombre de prisonniers travailler librement dans des cours, enclos ou jardins en dehors des murs de ronde, et comme en plein champ ; et je n'ai pu compter, durant dix-sept années, que trois tentatives d'évasion de la part de ces détenus. »

L'expérience de ce genre qui a eu le plus d'éclat est, sans contredit, celle deSing Sing. « M. Elam Lynds, disent MM. de Beau-

(0 Lucas, du Système Pénitentiaire, tome 2.

(71 ) mont et de Tocqueville, prend avec lui cent détenus accoutumés à lui obéir, les conduit sur le lieu où la prison doit être bâtie ; et là, campé sur les bords de i'Hudson, sans asile pour les recevoir, sans murailles pour enfermer ses dangereux compagnons, il les met à Tœuvre, faisant de chacun d'eux un maçon ou un charpentier, et n'ayant, pour les maintenir dans l'obéissance, d'autre force que la fermeté de son caractère et l'énergie dosa volonté. Pendant plur sieurs mois, les condamnés, dont le nombre fut successivement augmenté, travaillèrent ainsi à bâtir leur propre prison ( mille cellules). »

Nous ne dirons pas avec M. Elam Lynds qu'il est plus facile de diriger une prison où la terreur qu'inspire la surveillance doit tenir lieu de murs, et où la crainte que donnent les détenus empêche la surveillance de se ralentir ; mais nous sommes tout aussi éloigné de penser que l'ordre de Sing-Sing repose sur une base fragile. Tout dépend du caractère des condamiiés que l'on a à gouverner. Nous ne voudrions pas enfermer au bagne de Toulon, derrière ces barreaux de bois peints en fer, des détenus aussi entreprenants et aussi dangereux que ceux de Poissy. Toutefois, même à Poissy, ainsi que dans toutes les maisons de détention, l'expérience a démontré que la sûreté d'une prison résidait dans la vigilance des gardiens. Les murs et les verroux ne se gardent point eux-mêmes ; la surveillance morale, voilà la clé qui ferme les prisons.

Pour les détenus des pénitenciers agricoles, nous ne regardons les travaux de construction que comme une occupation temporaire; les travaux de l'agriculture sont les seuls que l'on puisse rendre permanents. Encore , par ceux-là, n'entendons-nous que la petite agriculture, le système flamand, l'agriculture jardinage, qui exige, sur un espace limité, l'emploi d'un grand nombre de bras; où toute culture s'exécute à la bêche, ift où le travail est constant.

n serait facile d'attacher à chaque pénitencier un parc ouun vaste enclos, assez étendu pour que l'industrie de quatre cents hommes y

(71) fût à Taise , et fenné par des haies ou par des murs, afin de ne pas donner les détenus, comme cela se fait en Suisse, en spectacle aux passants. Les mouvements de l'aller et du retour concourraient avec les repas à remplir les intervalles du travail, et supprimeraient ainsi les récréations communes qui sont la plaie du régima péniteâtiaire, et qui rendent à peu prés inévitables les communications entre les détenus.

Le travail, dit M. Livingston (1), n'est qu'un soulagement , et n^est pas une aggravation de peine. >» Gela est vrai, au point de vue du législateur; mais les condamnés ne l'envisagent ainsi qu'après en avoir fait longtemps l'expérience ; toute occupation régulière commence par être un fardeau et un tourment pour des hommes habitués à une entière oisiveté. Dans les maisons centrales, les punitions ont pour cause principale le refus de travail (2); quand les détenus paraissent s'y livrer avec ardeur, c'est l'amour du gain qui les aiguillonne. Si le terma de leur peine est prochain, ils s'efforcent d'augmenter leur masse de réserve ; s'ils ont encore à subir plusieurs années de détention, ils battent monnaie pour se procurer les plaisirs tolérés dans la prison.

La loi fait aux détenus une obligation du travail. Mais les lois^ si impératives qu'elles soient, ne forcent pas directement la volonté de l'homme ; elles agissent sur lui par des mobiles plus ou moins énergiques et qui en sont la sanction, par la récompense et par le châtiment. Dans les pénitenciers américains, la terreur du châtiment est le grand ressort que l'on emploie ; la paresse est punie par l'emprisonnement solitaire ou par le fouet. Le système français incline davantage du côté de la récompense : c'est par une combinaison de primes qu'il excite l'industrie.

Sans partager cette compassion exagérée dont notre époque s'est éprise pour les ihairaileurs, il nous paraît que le régime des

(1) Code de réforme.

(s) Réponse des directeurs des maisons centrales.

(73) coups de fouet ne saurait être importé chez nous. La marque ni corrigeait pas, elle dégradait; il en serait de même des briilâlitéi disciplinaires dans la prison. Il y a dans le caractère du crimine lui-même, en France , un reste de fierté, je dirai presque d'honneur, qui ne permet pas de porter la main sur lui impunément. La peine, pour exercer une compression morale, ne doit pas faire violence à la personne; c'est assez de garrotter étroitement la liberté. Ajoutez, si vous voulez, aux rigueurs de l'emprisonnement solitaire; ayez des cellules ténébreuses, prolongez l'isolement, mais évitez de frapper les détenus.

Aux Etats-Unis, le fouet est peut-être un auxiliaire indispensable à la discipline; en France, la discipline deviendrait impossible dans un établissement ou des violences physiques menaceraient les condamnés; ces brutalités né révolteraient pas seulement les détenus, elles dégraderaient les gardiens à leurs yeux. On en trouvera la preuve dans le dialogue suivant qui s'établit, récemment, devant la police correctionnelle, après une émeute qui avait éclaté àla Force, entre un des détenus révoltés et le président du Tribunal.

« M. le président : Pourquoi avez- vous outragé le commissaire, vous êtes-vous barricadé, et avez-vous résisté avec violence aux agents de l'autorité et à vos gardiens ?

» Étel : On voulait nous mettre au cachot, et, comme nous savons qu'on bat les détenus à coups de clésy nous avons préféré nous révolter pour être conduits au cachot par la garde. Mais, M. le président, vous ne pouvez pas vous douter de ce que c'est qu'un gardien : c'est pis qu'un tigre, qu'une bête féroce ; ils ne seraient pas dignes ces gens que vous écoutez et à qui vous faites prêter serment, ils ne seraient pas dignes de garder des chiens, »

Avec des caractères mobiles et passionnés, la récompense réussit mieux que le châtiment. Les détenus américains travaillent sans recevoir le plus léger salaire (1); les détenus français ne travaille-

(1) Du système pénitentiaire aux Etats-Unis.

raient pas ou travailleraient fort peu^ s'ils n'avaient un inlérèt dans les produits du travail ; mais il y aurait un danger égal à les traiter trop libéralement.

Le Code pénal (art. 21) dispose, que le produit des travaux pourra être appliqué en partie au profit du condamné, et renvoie à l'administration le soin de faire le partage entre la prison et le prisonnier. Comment l'administration a-t-elle interprété la loi? L'ordonnance du 2 avril 1817 fixe la part du détenu aux deux tiers du produit total : un tiers appartient à l'établissement, et s'applique aux dépenses de surveillance et d'entretien ; un tiers est remis chaque semaine au détenu, qui en a l'entière et immédiate disposition , c'est ce que l'on appelle le denier de poche ; le troisième tiers est destiné à former un pécule ou masse de réserve, que le condamné doit recevoir, au moment de sa. libération. Le principe de l'ordonnance, qui ne concernait d'abord que les maisons centrales, s'étend maintenant aux bagnes, où le travail ne devait pas être salarié, aux termes de la loi.

On peut avancer hardiment que l'ordonnance de 1817 a démoralisé les maisons de détention. Dans tous les établissenients , il existe, sous le nom de cantine^ une entreprise de comestibles et de boissons; en abandonnant aux détenus un argent de poche, il a bien fallu leur procurer aussi le moyen de le dépenser. Par une singulière contradiction de ce régime, pendant que l'administration épargne pour les condamnés, ^Ue leur facilite d'un autre côté les habitudes d'imprévoyance et de débauche. Comment pourraient-ils résister plus tard aux tentations de l'état de liberté?

La suppression des cantines est la réforme disciplinaire la plus urgente dan^ les prisons. Nous pensons encore qu'il y a liétide faire une autre répartition des produits de la main-d'œuvre. Il est juste que l'Etat entre au moins en partage avec le détenu, et que la moitié du salaire lui soit attribuée- em indemnité des frais considérables qu'entraîne la gestion des pénitenciers. On diviserait l'autre moitié

(7^ ) en deux parts, dont la première serait capitalisée pour former la

masse de réserye, et dont l'iautre pourrait recevoir remploi que

désignerait le détenu avec l'approbation du directeur.

Plusieurs p^licistes, au nombre desquel se rencontrent des hommes dont nous estimons très haut Topinion, MM. de Tocqueville et de Beaumont, conseillent de supprimer entièrement, dans la distribution du salaire, cette part qui est remise, sous le nom de denier de poche, aux détenus. On ne saurait le tenter sans désorganiser le travail. U faut prendre les hommes tels qu'ils sont, pour les rendre tels qu'ils doivent être. Or, la race des prisonniers est imprévoyante et sans souci du lendemain; un intérêt éloigné la touche peu, elle a besoin du stimulant d'un intérêt prochain et présent. On a observé que les condamnés dont la peine avait une longue durée, ne se portaient d'eux-mêmes au travail que dans les dernières années, et qu'ils s'intéressaient alors seulement à leur masse de réserve- auparavant, ils la regardaient comme la propriété de l'Etat, qui est par droit de déshérence l'héritier universel.

Sous le régime actuel, les détenus ne tiennent au monde que par le bien qui leur en vient; ils reçoivent des secours de leurs parents, mais il est fort rare qu'ils en envoient. Ainsi s'augmente pour eux l'égoïsme déjà si étroit de l'isolement. En leur permettant de disposer du denier de poche, sous certaines réserves et sans livrer l'argent entre leurs mains, on tournera naturellement leur pensée vers les affections qu'ils ont laissées au dehors. Ils pourront à leur gré grossir leur épargne, obtenir une ration de plus pour mieux supporter les travaux pénibles, ou se rendre utiles à leur famille. La récompense de leurs efforts sera immédiate, et cependant elle se trouvera placée hors delà sphère de l'emprisonnement.

Après la répartition des produits, vient la difficulté d'organi- ^rle travail. Quel sera le mode suivi? Doit-on l'affermer à un entrepreneur ou le mettre en régie intéressée pour le compte de l'État? En thèse générale , les travaux que l'État entr^ prend lui-même, sont ceux que l'industrie particulière s© trou-

( 76) ye inhabile ou impuissante à exécuter ; là où la concurrence n'offre pas une garantie suffisante , quand il s'agit d'une œuyre d'art ou d'ouvrages de défense qui engagent la responsabilité de l'administration, elle doit non-seulement voir de ses yeux, mais faire de ses propres mains. En revanche, partout où l'économie de la production ainsi que la quantité des produits sont en premiére ligne dans les intérêts delà gestion, l'Etat fera moins et feraplusmal que l'industrie privée; car il est réduit à confondre dans la personne de ses agents deux attributions distinctes, qu'il ne faut réunir que dans le cas d'une impérieuse nécessité, le pouvoir de contrôle et le pouvoir d'exécution.

La même raison qui veut que l'on sépare, dans l'économie des maisons pénitentiaires, l'autorité morale des soins tout mercantiles de la fabrication, s'oppose encore à ce que l'on donne à bail au même entrepreneur, comme cela se pratique en France, lo travail, la nourriture, l'entretien et la santé des détenus. Quand un seul homme tient ainsi la prison à ferme, il y est bientôt toutpuissant ; il dispose des détenus par les gratifications , des gardiens par les distributions de vivres, et peut annuler, quand il lui plaît, l'autorité du directeur. Le contrôle que l'on exerce sur lui se réduit à une pure formalité.

Il ne faut pas d'autre unité de pouvoir dans la prison que le directeur qui représente l'État. Ayez une entreprise pour les travaux et une autre pour les approvisionnements. Mais nous ne conseillerons pas de scinder le contrat dans chacune de ces attributions, parce que ce serait scinder la responsabilité. Un entrepreneur général s'oblige à occuper tous les détenus, et en toute saison. Qu'un atelier s'arrête, il doit le remplacer à l'instant par une autre industrie; c'est à la fois son devoir et son intérêt. Traitez directement avec les entrepreneurs ou sous-traitants de chaque atelier; et, en cas do mort ou de faillite de l'un d'eux, vous exposez les condamnés & manquer do travail

( 77 ) En conservant le système de l'entreprise, il est nécessaire d'en

modifier largement les conditions.

Dans les marchés actuels, les travaux sont affermés en masse à l'entrepreneur général ; les tarifs doivent être renouvelés tous les ans par les préfets, soit sur l'avis de la Chambre de codamerce, soit à dire d'experts. Gomme par compensation, Too accorde à l'entrepreneur le droit de choisir, parmi les détenus, les ouvriers de chaque atelier, et do faire passer ainsi son iolérèt avant le leur. Avec cette double condition du despotisme adjugé à l'entrepreneur sur les condamnés et de la révisîoBjuumélle des tarifs, l'ordre devient impraticable dans la prisoo/

Les inconvénients de la révision annuelle des tarifs ont été nettement dénoncés dans une brochure de M. Guillot, entrepreneur des traTaux à Gaillon (1); nous en citerons les passages suivants, qui ont le mérite de retracer fidèlement la physionomie du régime actuel.

« Cette révision tient le détenu en état d'hostilité constante contre le fabricant, et celui-ci, contre le détenu; toute l'année se passe en luttes, en supercheries de part et d'autre ; l'un veut montrer que les prix sont trop bas , l'autre, qu'ils sont trop élevés; la discorde est habilement entretenue par les confrères du fabricant, qui, s^ns cesse, vont disant qu'on ne paie pas la moitié des prix du dehors : les dénonciations collectives pieu vent à la préfecture et au ministère. Pendant ce débat, si le fabricant veut obtenir la baisse de son tarif, il fournit peu d'ouvrage, afin de prouver qu'il ne peut tenir ; si, au contraire, le détenu s'est mis en tête d'obtenir de l'augmentation, il travaille peu, ou refuse entièrement l'ouvrage : le fabricant, qui, souvent en est pressé, est réduit à donner des gratifications , mais malheur à lui s'il les supprime un seul jour ! ce sera le signal d'une lutte corps à corps. Les voies de fait s'en suivront, et iront jusqu'à V assassinat des contre-maîtres et agents du fabricant. Dès lors, la destruction des ustensiles, des

(1) Quelques Observations concernant roccupation des détenus.

(78) niatiëres premières eo fabrication ou fabriquées est résolue etexécutée ; l'enfer est un séjour moins dur que celui d*une maison centrale dans cet état.

« Si Tautorité administrative appelle à son secours la protection de la loi, les juges sont tout indulgence pour les détenus ; et tel magistrat qui^parapplication de l'art. 443 du Gode pénal, condamnerait un ouvrier libre, père de fainiUe, à 5 ans de prison, absout un détenu coupable du même fait ou le condamne à 15 jours. Cette impunité enhardit l'audace du prisonnier. S'il est reconduit dans le même établissement, il devient indomptable; s'il est transféré dans un autre, c'est un encouragement à ses camarades de se mettre dans le même cas pour obtenir la permission de voyager. »

Pour faire cesser cet état de choses funeste à tout le monde, au détenu qu'il maintient dans le désordre, à l'administration dont l'action est sans force ^ et au fabricant qu'il finit par ruiner, M. Guillot propose un système nouveau qui consisterait à n'adjuger l'entreprise générale des travaux qu*après l'adjudication partielle de chaque atelier. L'entrepreneur, avant de contracter, connaîtrait ainsi l'étendue des engagements qu'il va contracter ; il ne serait appelé qu'à couvrir l'insuffisance des adjudications partielles, et comme le garant des concessionnaires dont la soumission aurait été acceptée. Les travaux seraient adjugés pour plusieurs années, afin qu'il y eût compensation entre les chances de hausse et celles de baisse ; on pourrait débattre le tarif de la main-d'œuvre, en évaluant d'une manière précise les frais d'exploitation, et en appelant la concurrence à le fixer. Aujourd'hui l'adjudication n'a pas de base; elle reposerait désormais sur des éléments certains. Les concessionnaires pourraient entrevoir quelque avenir pour leur industrie , et cette garantie engagerait les plus solvables, qui s'écartent mamtenant , à se présenter. Les détenus, de leur côté, n'auraient point à redouter que trois ou quatre genres divers d'occupations, après autant d'apprentissages successifs , disparussent de la maison ; ils n'auraient rien à espérer de la mobilité du tarif, dont la

( 79 ) fixité mettrait un yterme aux émeutes intérieures et aux coalitions.

Dans les maisons centrales, chaque condamné a gagné, en moyenne, pendant Tannée 1834, 26 centimes par jour ou 95 francs par an. Le produit total des travaux a été de 1,509,575 francs; les dépenses, pour 15,797 détenus, y compris le tiers de ce produit qui est abandonné h l'entrepreneur, se sont éleyées à 3,760,000 francs. L'entretien d'un condamné coûte donc 56 centimes à l'Etat, et à lui-même prés de 9 centimes par jour, au total 65 centimes.

En Amérique, le produit des travaux dans les pénitenciers d'Auburn, de Wethersfield et de Baltimore , couvre les frais d'entretien (1). Le dernier , déduction faite des dépenses, a même rapporté 235,025 francs en trois ans. L'entretien d'un condamné aux Etats- Unis revient généralement à 80 centimes. Il convient de remarquer que le détenu ne reçoit pas la moindre rétribution.

En supposant qu'il en fût de même en France, le produit du travail, appliqué aux dépenses d'entretien^ ne couvrirait guéres que les deux cinquièmes des frais. Mais on doit tenir compte des conditions de la main-d'œuvre, qui ne sont dans aucune partie de la France ce qu'elles sont aux États-Unis. Par une circonstance particulière à cette dernière contrée, l'existence y est facile et le tra^ vail cbérement rétribué; il y a plus de concurrence dans la demande que dans l'offre, et les ouvriers font la loi sur le marché des salaires, tandis qu'ils la subissent ailleurs.

En considérant la condition des salaires en France, et l'état de l'industrie, l'on reconnaîtra que le travail est suffisamment productif dans les maisons centrales, et qu'aucun système de* prison ne peut s'enorgueillir d'une organisation industrielle plus avancée. Mais, comme on l'a dit avec raison, les meilleurs pénitenciers ne sont pas ceux qui produisent le plus ; et il vaudrait encore mieux que les entrepreneurs fissent des conditions moins avantageuses, si l'on obtenait d'eux, par ce sacrifice, un système de travaux conçu dans l'intérêt des détenus.

(1) Du Système Pénitentiaire aux États-Unis.

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