‹ De la réforme des prisonsChapitre 7 sur 32 · REGIME PHYSIQUE. — ARCHITECTURE · texte numérisé non relu

REGIME PHYSIQUE. — ARCHITECTURE

. L'état doit aux condamnés une nourriture suffisanle, des vêlements sains et un logement salubre : rien de moins, mais aussi rien de plus. S'il y a de l'inhumanité à surcharger les souffrances de Temprisonnement, il y aurait une véritable immoralité à rendre la condition du détenu préférable ou même égale à celle de l'ouvrier libre. Les prisons ne sont point des asiles ou des hospices ; et quand on séquestre le crime, ce n'est pas assurément pour l'engraisser.

Le régime alimentaire des maisons de détention sera ce qu'il doit être, si l'on prend pour base celui de la famille dans les classes laborieuses, en s'arrêtant à un degré un peu inférieur. On mettra ainsi la prime du côté du travail, et non du côté delà débauche ou de l'oisiveté. La situation des travailleurs n'est pas la même dans toutes les contrées ; le régime des prisons ne saurait donc être uniforme : il doit varier au contraire comme varie celui de la famille sur les deux continents.

Aux Etats-Unis, où les salaires sont trés-élevés et où l'ouvrier vit dans une grande abondance, il paraîtrait difficile de soumettre les condamnés au régime des prisons européennes. A Auburn , la ration quotidienne de chaque détenu consiste dans une livre de bœuf, une livre de pain fait de seigle et de maïs, sans compter la soupe et les pommes-de-terre qu'on leur distribue. Il y aurait là de quoi nourrir deux détenus français.

En Angleterre, la nourriture des condamnés est, à quelques différences prés, ce qu'elle est dans les pénitenciers américains. Mais par cela môme, elle devient un régime de luxe relativement à l'existence des ouvriers de cette contrée qui ne sont point, malgré le haut prix des salaires, dans la situation de ceux de Boston ou de New- York. M. Ed. Bulwer a établi, d'après les documents officiels, les proportions suivantes entre l'alimentalion des travailleurs libres et celle des condamnés:

« Le laboureur se procure par soo travail 122 onces de nourriture solide par semaine, dont trois de porc;

H Le soldat reçoit 168 onces de nourriture solide, dont 56 de viande cuite;

» Les pauvres, dans les maisons de travail^ ont 151 onces de nourriture, dont 21 de viande cuite, 16 de fromage et 16 de pudding, sans compter la soupe et les légumes ;

» Les prévenus, dans les geôles du comté de Lancastre, reçoivent 181 onces de nourriture, dont 16 de viande cuite ;

» Les condamnés à l'emprisonnement ont 239 onces de nourriture, dont 38 de viande cuite ;

» Les condamnés à la déportation reçoivent 330 onces, dont 112 de viande après la cuisson ;

« Ainsi, dit M. Bulwer, l'ouvrier laborieux n'est pas traité aussi bien que le pauvre, ni le pauvre aussi bien que le prévenu de vol, m celui-ci aussi bien que le voleur condamné, ni le voleur condamné aussi bien quo le malfaiteur dépQrté ; en atteignant le dernier degré de l'échelle, vous trouvez que le voleur condamné à la déportation obtient une pitance à peu près triple de celle que l'ouvrier honnête a pour se nourrir! »

En France, dans les maisons centrales, la nourriture ne difTère pas sensiblement de celle que prennent les ouvriers des villes; mais elle est bien supérieure en quantité et en qualité à celle dont se contentent par nécessité les laboureurs de plusieurs départements. Ceux-ci vivent de seigle, de châtaignes ^ et de pommes de terre ; le bit ne fait pas toujours partie de leurs aliments, et la viande ne paraît sur la table des paysans qu'aux grandes fêtes de l'année. Opposons à cette esquisse de la vie agricole le tableau que fait M. de Martignac (1) du régime suivi dans les principales maisons de détention.

« Les condamnés reçoivent, chaque jour^ une livre et demie de pain de ména^ et deux onces de pain blanc pour la soupe (182 onces par semaine ). Le soir , ils ont une portion de quatre déci-

( 82) litres de légumes. Une fois par semaine , ils mangent une soupe grasse le matin, et le soir un mélange cte yiande et de pommes de terre ou de légumes secs; ils reçoivent aussi une portion de riz une fois par semaine. (Maintenant deux fois.)

» L'hiver, ils sont vêtus avec des étoffes de laine; l'été', leurs vêtements sont faits avec des étoffes de coton ou de toile. Des sabots leur sont distribués tous les trois mois. Les hommes reçoivent pour l'hiver des cravates, des guêtres et trois pai^res ^e chaussons; les femmes des bas et des chaussons ; une ou deut couvertures suivant la saison. Les draps de lit sont changés tous les mois, et les chemises une fois par semaine. Les nialades trouvent à l'infirmerte tousles soins et tous les secours dont ils peuvent avoir besoin. »

N'est-ce pas là un traitement humain et plein de douceur ?M. de Montbel u'avait-il pas raison d'affirmer, en 1830, « que le régime matériel des maisons centrales avait reçu toutes les améliorations qu'il était possible d'y introduire, et que Tonne pouvait ah 1er plus loin, sous ce rapport,sàns blesser la morale publique? (1)»

La philosophie a mis, pour ainsi dire, aux voix la question de savoir s'il fallait donner du vin aux détenus. Howard avait vu ces malheureux plongés dans une telle misère, qu'il pouvait bien pousser l'humanité Jusque-là. Mais que Ton conseille ou que l'on autorise l'usage des boissons fermentées dans les prisons où le régime alimentaire est meilleur et plus succulent que dans'les échoppes et que dans les chaumières , c'est une incroyable aberration de Jugement. Le paysan du Limousin, de l'Auvergne ou de la Bretagne, n'a que de l'eau pour mêler au pain grossier de ses repas, et cette eau n'est pas toujours pure; quand vous aurez rendu la France assez riche pour que le vin ou la bière figure sur la table du laboureur, alors seulement vous pourrez discuter s'il convient d'en étendre l'usage aux condamnés; bien qu'il y ait en tout temps de l'imprudence à introduire le moindre principe d'excitation dans un régime qui doit amortir les passions et rafraîchir le saag.

Les détenus sont nourris aussi bien que les ouvriers libres, et le

(83^ travail a'a pas pour eux lanième durée .La journée de travail d^ns les prisons est communément de dix heures; elle est de- douze et souvent de treize heures dans les ateliers; les tisserands travaillent qual(»rze heures, etj'aivuàLyon de malheureux ouvriers quUse courbaient, tous les jours,pendant seize heures sur leur métier. N'at-il pas fallu rendre une loi dans la Grande-Bretagne pour réduire i dix heures par jour lef travail des enfants au-dessous de douze ans? mais quelle loi peut empêcher, dans le tissage qui se fait en famille, qu'un p<^re n'emploie ses enfants jusqu'à l'épuisement de leurs forces et de leur santé? Dans l'état précaire et transitoire de notre civilisation les détenus ne sont pas les plus malheureux; il n'y a plus aujourd'hui que les travailleurs libres qui soient réellement condamnés aux travaux forcés.

La propreté et l'exercice ne sont pas moins nécessaires à la santé que les aliments. Les anciens avaient fait de la propreté une obligation religieuse; aujourd'hui encore cette partie de l'hygiène touche de prés à la morale. Les soins que l'on s'habitue à donner à la personne en relèvent la dignité; on apprend à veiller sur soi, on contracte l'amour de l'ordre , et l'on nettoie dans ces ablutions répétées autant les souillures de la pensée que celles du corps. M. Marquet-Yasselot, ayant remarqué que les individus qui alimentent le plus spécialement les prisons sont accoutumés à se vautrer dans une sojT/e d'ordure hér éditaire y q\x' on les contrarie et quW les irrke même «n exigeant d'eux toutes les petites observances qu'entrafnelapropretéi ne conseille pas de fa\re violence à leurs goûts sur ce point. Yoilà un étrange scrupule» et c'est pousser bien loin le res- . pesct de la liberté. M. Yasselot oublie que nos soldats, qui sortent du peuple comme les prisonniers, se plient très-promptement à .^ habitudes hygiéniques, par cela seul qu'ils les trouvent établies. Pourquoi la discipline, qui réussit dans les ^aserjoes, n'aurait-elle pas le même succès 4aos les prisons? L'éducation qiû.craindraitde contrarier Iûjl penchants les plus dépravés, qui composerait avec les vices et i|tii éviterait de les réformer, ne serait pas l'éducation.

On néglige quelquefois impunément tes devoirs de la propreté dans les familles; mais ils deyiennent impérieux pour chacun parmi 1ns grandes agglomérations d'iiommes. Là, chaque pratique que l'on néglige est un jour que Ton retranche de la vie. La malpropreté, à l'état d'isolement, n'est qu'un germe de maladie ; la malpropreté en commun, c'est la peste, c'est le typhus, c'est la mort. La propreté pour un homme libre n'est qu'un devoir personnel ; c'est un devoir envers les autres, un devoir public pour un détenu. N'y a-t-il pas de quoi trembler quand on songe que des malfaiteurs qui ont longtemps menacé nos personnes et nos propriétés, pourraient encore, & la faveur d'un règlement trop indulgent, produire, couver et répandre la peste dans la société ?

M II faut obliger tous les prisonniers, dit M. de Villermé, à se tenir propres ; la première condition est qu'ils se lavent le <isage chaque matin, les mains plusieurs fois dans la journée et après le travail ; que tous les jours ils se peignent, fassent leur lit, balaient leurs cellules ; que toutes les semaines ils se lavent les pieds et soient rasés deux fois. Les cheveux des condamnés doivent être courts. Ces soins entretiendront leur santé et feront perdre à leur figure le caractère sinistre qui prévient si fortement contre eux. Je désire qu'on astreigne les prisonniers à des revues de propreté, à l'instar de celles qu'on fait passer aux militaires »

A ces soins, qui concernent le prisonnier, ajoutons ceux qui regardent l'administration. Que les murs soient blanchis à la chaux et grattés deux fois par an ; les salles, les cours, les escaliers, lavés toutes les semaines et nettoyés tous les jours ; qu'une fontaine, placée dans chaque cour et au milieu d'un bouquet d'arbres, donne une eau abondante*, que l'air circule pur et que la propreté reluise partout. L'ordre tient à ces détails autant qu'aux principes. Une prison propre est déjà une maison bien réglée.

Un général grec, étroitement bloqué dans une citadelle, voulant conserver ses chevaux, ima^na de les suspendre en l'air par des courroieg f et > dans cette porition , de les obliger, à

(85 ) grands coups de fouet , à frapper l'espace de leurs mouyt ments. Les Anglais ont inyenté un procédé , ou plutôt u supplice du même genre pour remédier au défaut d'exercice cor porel dans les prisons. Le treadmill est une espèce de rode qu le détenu doit faire tourner parle mouvement de ses pas, comm* ^nëcureil sa cage. On enfermé jusqu'à 52 hommes dans la mèm* roue, et, la machine une fois mise en branle, il faut marcher, i faut monter sans s'arrêter, sous peine d'être renversé et foulé aui pieds. M. Julius, qui analyse minutieusement les effets <lu tread milly pense que cet exercice est loin d'être préjudiciable à la santé; seulement il est indispensable, de son aveu, avant d'y assujettir u£ prisonnier, de le faire visiter par un médecin.

Que l'on adopte le treadmill comme travail ou comm^ moyen d'exercice, nous n'y saurions voir qu'un stupide et barbare traitement. D'un autre côté, peut-on permettre aux détenus de passer leurs récréations, comme ils le font en France, dans des joies turbulentes , ou couchés tristement sous un rayon de soleil dans les préaux? M. Livingston veut que l'on construise dans les prisons des machines hydrauliques, ou que l'on y dresse des mâts, pour exercer la force et l'agilité des détenus. C'est forcer, comme l'a remarqué M. Yasselot, les gens à se bien porter en les châtiant. Mais M. Yasselot ne s'est-il pas jeté dans l'extrême opposé lorsqu'il demande que l'on rende les récréations de la prison attrayantes, et que l'on permette le jeu de paume ou le jeu de volant? La gymnastique ne doit être ni une récompense, ni une peine, mais bien un exercice pour des hommes condamnés.

Le travail dans les ateliers exerce suffisamment les muscles ; ce qui est nécessaire aux détenus , dans lés intervalles du travail, ' c'est moins l'effort que le mouvement. A Mllbank , pendant les récréations, les détenus se promènent à la file, au pas et en silence autour de la cour. C'est l'exercice le plus convenable, et les détenus s'y livrent d'eux-mêmes dans nos prisons, où Ton a observé que leur habitude était de circuler en )ing lé long des murs.

( »7 ) me de construction ne dispense pas de l'impulsion du réfonm»-

leur, et une surveillance intdligente peut corriger le plan le plus défectueux. Tout bfttiment qui admet le régime cellulaire, el où Fair circule libremenl^peut donc servir de champ à la réforme. Nous sommes loin de coùtester les progrès récents qu'a faits l'archUec* ture des prisons ; on a combiné avec quelque succès en Amérique^ dans les nouveaux pénitenciers, les moyens de surveillance av«o les conditions de salubrité; d'autre part, il y a telle disposition defl bâtiments que la science a définitivement condamnée, par exemple le plan circulaire et le carré fermé qui interceptent l'air, facilitent les communications entre hp détenus , et mettent les obstaclei du côté des surveillants. G'est au fond de ces cours humides, mal éclairées et mal ventilées, que les miasmes délétères s'amassent comme dans un puits ou comme dans un tombeau. M||pies for^ mes étoilées ou rayonnantes, la croix grecque, le carM^éuvert, peuvent être adoptés suivant les lieux; pourvu qu'une ^Mson soit bien aérée,, et que la surveillance placée au centre rayonne faoi« lement vers les extrémités, il est permis de se déterminer par des considérations d'économie.

£n général, tout changement essentiel dans le régime pénilen* tiaire entraîne un changement d'égale valeur dans lesconstructicms. Quand les bâtiments dos maisons centrales ne seraient pas aussi ^éfeclue^ qu'ils le sont sous le rapport de la surveillance et de la salubrité, et quand il ne fiaudrait pas dépenser des sommes considérables pour y construire des cellules de nuit, retendue même des constructions qui en encombrent déjà l'enceinte s'opposerait à ce qu'on les rangeât dans le cadre d'un système qui divise les agglomérations de détenus pour les répartir entre un plus grand nom^^ bre de prisons. L'économie consistera donc à bâtir.

Si l'on reconnaît la division que nous avons proposée des maisons pénitentiaires en pénitenciers agricoles et en pénitenciers ma« nufacturiers, on sera conduit â demander^ pour chaque classe, un système différent de Constructions. Les miftqB S destinées aux dé-

(88) tenus Jigrkoleft, qui paMeroni hors de la maison le temps du irayail, n'exigent point le même laxe de combinaisons. De longues rangées de cellules à plusieurs étages, dans un seul corps de bâtiment,* entouré de cours , et dans ces cours des hangars pour les forges ainsi que pour les instruments aratoires, sous la protection d'un double mur d'enceinte : ce sera là tout le plan de la prison. On peut imiter ainsi celui de Wethersfield, en supprimant, par la pensée, la chemise de pierres de taille qui enveloppe le bâtiment des cellules habitées par les condamnes.

Pour les détenus des yilles, qui passent la Journée entière dans les prisons , et que la surveillance a intérêt à tenir à portée de son inspection, soit dans les cellules, soit dans les ateliers, rien ne convient mieux que le plan rayonnant de Philadelphie ou la croix grecquf de M. Powers(l).

Daafïilbrme rayonnante ou étoilée, cinq, six ou sept ailes, dans les^foelles sont rangés les ateliers et les cellules, se rattachent à un bâtiment central, qui sert d'observatoire aux surveillants ; comme ces ailes soi^t séparées du centre par une tranchée circulaire^ la ventilation s*opëre avec une grande faciiilé; les sons convergent ainsi vers le centre, et la disposition des murs trahit le moindre bruit fait par les détenus. Bans le système de M. Powers, le point central, n'étant point isolé, ne reçoit l'air et la lumière que 4'enhautou des ouvertures latérales les plus éloignées;. mais, e^ revanche, il diminue considérablement les difficultés de l'inspection. Un surveillant, se tenant au centre, n'est pas éloigné de plus de 50 ou 60 pieds des cellules de chaque extrémité; le chapelain peut de là se faire entendre à tous les détenus. La prison devient une espèce de toile d'araignée dont le directeur peut tenir tous les fils dans sa main.

Le plan de M. Powers isole chaque rangée de cellules entre deux galeries, celiui doit avoir pour effet de rendre la ventilation plus

(i^Voir les plans de rdbvrage de MM. Beaumont et Tocqiieville.

(89; parfaite et les eommanications plus difficiles entre les con^amnéi. Il n'a pas encore été appliqué ; cependant les hommes spéciaux^ disent MM. de Beaumont et de Tocqueyille , le jugent supérieur à tous ceux que Ton connaît. On peut, du reste, en faire Fessai avant d'en généraliser l'application; mais Jes expériences analogues qpe Ton connaît déjà nous autorisent à le regarder comme le système le plus simple et le plus complet.

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