CHAPITRE IV
«CITE DU MÊME SUJET. — LA BÊFOBME N’A LAISSÉ APBËS ELLE QUE L’ANABCHIE ; PBEUVE MANIFESTE QU’ELLE N’EST
PAS LA VÉBITÉ.
Si la voix de la violence et du sang accusent la réforme» l’anarchie qu’elle a traînée partout après elle » a aussi son cri de réprobation , et d’après Dieu même rien ne ressemble moins à la vérité.
Écoutons l’oracle; Isaïe parlant de la vérité : « Sous son règne , dit-il , le loup habitera avec l’agneau , le léopard reposera auprès du chevreau » la génisse » le lion et la brebis se joueront ensemble» et un petit enfant suffira pour les conduire. L’ours et le taureau prendront la même nourriture ; leurs petits dormiront ensemble. Le lion et le bœuf iront au même pâturage. L’enfant à la mamelle se jouera avec l’aspic ; l’enfant nouvellement sevré portera la main dans la caverne du basilic. Les animaux ne nuiront plus et ne tueront plus sur la montagne sainte ; la science de
Diea étendue comme la mer inondera toute la terre (1). »
L'Esprit saint nous parle ainsi de Jésus-Cbrist la vérité même : u Voici celui que j'ai choisi , dit l'Éternel ; il est l'objet de mes complaisances. J'ai répandu mon esprit sur lui ; il portera la justice parmi les nations , il ne criera point , il ne fera acception de personne , sa voix ne sera pas entendue dehors , il ne foulera pas aux pieds le roseau brisé ^ il n'éteindra point le lin qui fume encore; il jugera dans la vérité (2). »
Arrivé sur la terre , le Fils de Dieu veut que ses disciples et ceux qu'ils lui auront gagnés soient unis par un même amour ; c'est à cet amour mutuel qu'il les reconnaîtra pour ses disciples. Saint Jean ne cesse de recommander aux premiers fidèles de s'aimer les uns les autres; c'est là, leur dit-il , le nouveau commandement du Seigneur (3). Après Jésus-Cbrist et les apôtres , les saints Pères ne cessent de dire que l'amour et la charité sont toujours les
(1) Habitahit lupus cum agno , et pardus cum hœdo accubabU ; vitulus et leo et ovis simul morabuntur, et puer parvulus minabit eos: Vitulus et ursus pascentur ; simid requiescent catuU eorum , et leo quasi bos comedet paleas. Et delectabitur infans àb ubere super foramina aspidis , et in caverna reguli , qui àblaclatus fuerit , manum suam mitiet. Non nocebunt et non occidunt in universo monte sancto suo , quia repleta est terra scientia Domini , sicut aquœ maris operienles. Is. c. xi.
(2) Ecce,.. electus meus, complacui sibi in iUo anima mea; dedi spiritum meum super eum , judicio gentibus proferet. Non clamabit , neque accipiet personam , nec audietur vox ejus foris. Calamum qtiassatum non conteret , et Unum fumigans non extinguet ; in veritcUe educet judi~ cium. Is. c. XLH, V. 1 et seq.
(3) Mandatum novurn do mbis : ut diligatis invicem , sicui dilexi vos ; ut et vos diligatis invicem. In hoc cognoscent omnes quia discipuli mei estis , si dileclionem habueritis ad invicem. Joan. ill, c. xill. v. 34 et seq.
compagnes de la vérité (1) ; les fidèles le savaient si bie» , qu’ils ne faisaient tous qu’un cœur et qu’une âme , et les païens en les voyant ainsi unis , laissaient échapper ce cri de surprise: voyez comme ils s’aiment !
Union, paix, bonheur , tels sont donc les grands carac^ 1ères qui signalent la présence de la vérité sur la terre ; si le protestantisme ne les a pas , s’il en a de tout difTérents, de quel droit voudrait-il qu’on le reconnût comme le dépositaire de la vérité? Or les faits parlent, ici, bien haut contre lui ; et s’il faut les en croire , on ne verra qu’anarchie > et dans scs apûlrcs , et dans ses doctrines , et dans scs églises , et dans les royaumes qui eurent le malheur de l’écouter.
Anarchie dans ses apôtres. Celte anarchie est souvent déplorée par les hommes modérés du parti. Témoin des guerres, des divisions qu’il voyait dans le sein de la réforme , Mélanchton s’écriait : « Toute l’Elbe ne pourrait me donner assez de larmes pour pleurer la misère de la réformation, en guerre avec elle-même (2). » Casaubon, voyant que Luther , Zwingle , Calvin ne s’accordaient pas plus entre eux qu’avec les anciens , tremblait pour le nouvel évangile. « Si nous continuons ainsi , écrivait-il à son ami Uittembogaerdt, où arriverons-nous? 5i siepergimus, quis tandem erit eocitusln Calvin rougissait de ces divisions qui régnaient parmi les réformateurs, lorsque, écrivant à Mélanchton , il lui disait : « Il importe beaucoup que la postérité ne s’aperçoive pas de nos dissensions ; car il
(1) s. Cypr. Epist. ad Ant. I. v.
(2) Epist. 1. IV.
serait souverainement ridicule, que nous qui nous gendar^ mions contre l’univers entier, nous soyons cependant , et dès l’origine de la réformation, si désunis entre nous (1). » Souvent la chaire était le théâtre de la guerre que se fai* saient les nouveaux réformateurs ; d’après Capiton , c’est là «qu’ils étalaient leur haine contre leurs ennemis, qu’ils assouvissaient leurs passions , et donnaient lieu aux gens d’appeler leur ministère une chaire d’impudence. »
Tout le monde sait les démêlés de Luther et deCarlostadt, et leur entrevue à la fameuse auberge de l’Ourse-Noire à Orlemonde , à l'occasion de leur opinion différente sur la présence réelle. « Luther délie Carlostadt d’écrire contre lui , et lui promet un florin d’or s’il l’entreprend ; il tire un florin de sa poche , Carlostadt le met dans la sienne ; ils touchent à la main l’un de l’autre , et se promettent mutuellement de se faire une bonne guerre. Luther but à la santé de Carlostadt et du bel ouvrage qu’il allait mettre au jour, et avala le verre plein. Ainsi la guerre fut déclarée, à la manière du pays, le 22 août 1524. L’adieu des combattants fut mémorable : Puissé-je te voir sur la roue ! dit Carlostadt à Luther. Puisses-tu te rompre le cou avant que de sortir de la ville! L’entrée n’avait pas été moins agréable : par les soins de Carlostadt , Luther, entrant dans Orlemonde , fut reçu à coups de pierre et presque couvert de boue. Voilà le nouvel évangile et les actes des nouveaux apôtres (2). »
Us allaient quelquefois plus loin dans la haine qui les
(1) Epist. ad Mêla n, fol. 143.
(2) Bossuet, t. XIX, p. 93. edit. de Lcbel.
divisait : selon Hpspinien , Luther rangeait Zwingle , Olücolampade avec Arius , Muncer , les anabaptistes , les idolâtres ; il les traite d'insensés , de blasphémateurs , de gens de néant, de damnés, pour qui il n'est pas permis de prier (1). Zwingle et les docteurs de son parti ne restaient pas en arrière pour les injures ; eux aussi savaient couvrir leurs ennemis de boue et d'infamie, car les luthériens se plaignent d’ètre traités a de fous , de fanatiques , de gens remplis de l'amour d'eux-mémes, de méchants sophistes, de calomniateurs , de furieux , d'hommes sans modestie et sans pudeur, de superbes, de farouches, de scélérats , de iiestoriens, d'eutychéens, de partisans de Mahomet, d*opi> niàtres, de cruels, de trompeurs, de fourbes, de nouveaux capbarnaïtes, d’ennemis communs de la vérité, d'impudents chicaneurs , de rénovateurs de l'idolâtrie , de factieux schismatiques , de sacramentaires , d'antropophages , de mangeurs de chair humaine (2). »
« Luther nous traite de secte exécrable, disaient les zwingliens... Mais que cet homme se laisse emporter par ses démons ! que son langage est sale et que ses paroles sont pleines de diables d’enfer ! 11 dit que le diable habite maintenant , et pour toujours , dans le corps des zwiugliens ; que le blasphème s'exhale de leur sein insatanisé, sursatanisé et persatanisé ; que leur langue n'est qu'une langue mensongère, remuée au gré de satan, infusée, perfusée, transfusée de son venin infernal ! Vit-on jamais de tels discours sortir d’un démon en fureur ?... » On ne
(1) Uist. pars li , p. ISO.
(i) Le Consentement orthodoxe.
doit pas s'étonner que Luther tienne un pareil langage : « 11 écrit , dit Zwingle , tous ses livres par l'impulsion et sous la dictée du démon, avec lequel il eut alîaire, et qui, dans sa lutte , parait l'avoir terrassé par des arguments victorieux. »
Chose incroyable ! si les faits n'étaient pas là pour le prouver , ces hardis zwingliens , qui viennent d’épuiser toutes les ressources de leur langue pour trouver assez d’épithètes insultantes qu’ils jettent à leurs ennemis, ces mêmes zwingliens, dans d'autres occasions, les appelleront saints , leur.donneront le titre glorieux de défenseurs de la foi , sans se douter qu'ils combattent leur propre cause et se condamnent eux-mêmes. Dans un écrit intitulé Apo~ logélique des religions réformées , on lit : a Marchant sur les pas de nos saints pères, Luther, Capiton , Bucer... » Or, ici quelqu’un se trompe nécessairement. Nous avons vu deux camps, deux partis bien tranchés; mais la vérité ne peut être des deux côtés, avec leurs dogmes opposés. Qui donc se trompe? les luthériens? les zwingliens? nous ne voulons pas décider, seulement nous constatons le fait. Donc la réforme vient de proclamer l’erreur dans son sein, de l’écrire dans ses annales (1 ) , et seule elle ne le voit pas , tant elle est aveugle î
(1) Comme c’est le Saint-Esprit qui l’inspire, il s’ensuit que c’est le Saint-Esprit qui a erré ; cependant si cette conséquence repu^rnait trop à certains protestants timorés, il y en aurait une autre: ce serait de dire que ces premiers réformateurs , qui se traitent de fourbes^ de menteurs , (Venticmis de la vérité , de possédés du démon, de factieux schismatiques , etc., sont réellement tels qu’ils sc qualifient, puisqu’ils ne parlent . disent-ils , que par l’inspiration divine, qui ne se trompe pas.
Ainsi étaient oublieux ses derniers enfants, les philosophes du dix -huitième siècle. Ces hommes , qui se disaient les apdtres de la vérité, se moquaient les uns des autres , livraient au ridicule et au mépris leurs systèmes comme leurs personnes; et cela aux yeux de Tuoivers, qui admirait leur folie; mais aussi, comme leur mère, ils savaient se réunir, joindre leurs eflorts pour attaquer rennemi commun , le Christianisme. Alors , point de divisions ; ils n étaient d’accord que pour détruire. Voilà le protestantisme : ses divisions cessent , ses haines s’apaisent , les outrages réciproques s’oublient, quand il s’agit de combattre la religion catholique ; et, bien qu’ils nous aient reproché les noms de Pères que nous donnions à nos saints docteurs, en nous disant que nul ne doit s’appeler père que Dieu , Luther, Bucer, Zwingle seront ainsi appelés , et l’on marchera sous leur bannière parce qu’ils combattent le Catholicisme.
Anarchie dans ses doctrines. Les protestants s’irritent quand nous mettons en présence leurs dogmes opposés , ennemis, qui se combattent , s’excluent , se détruisent les uns les autres ; mais ils devaient s’y attendre ; quand on a posé un principe , il faut , bon gré mal gré , subir les conséquences. Pourquoi ont-ils proclamé pour leur dogme essentiel , dogme vital dans leur religion , la liberté de former la foi d’après la lecture de la Bible ? Il était clair dès lors, que jamais il n’y aurait rien de stable; tout devait être irrésolu , changeant comme les passions humaines. Ainsi , personne n’a été surpris d’entendre la réforme , confesser la présence réelle , et puis blasphémer ; soutenir que Jésus -Christ n’est qu’en figure sous les deux
espèces, et puis avouer uue présence du propre corps et du propre sang de Jésus-Christ dans la cène ; accuser Dieu d’èlre l’auteur du péché, puis décider que l’homme est coupable ; soutenir que les bonnes œuvres sont contraires au salut , puis avertir les lidèles qu’on ne peut se sauver sans elles ; s’élever contre l’autorité du Pape , puis vouloir qu’elle soit rétablie ; prêcher l’autorité des souverains , puis ne reconnaître que celle du peuple ; ordonner aujourd’hui la soumission aux puissances , et demain la révolte ; proclamer dans les synodes des articles de foi auxquels les églises doivent se soumettre , et déclarer ensuite qu’ils ne sont point infaillibles ; dire aux peuples de former leur croyance sur la Bible , et puis les soumettre à l’autorité des pasteurs ; nier que l’on puisse se sauver dans l’Église romaine , et puis avouer qu’on le peut...
Au reste les protestants ne nient point ces contradictions de tous les jours , ces variations continuelles , si bien stigmatisées par Bossuet ; ils en conviennent. Et si vous faites tomber d’aplomb sur leur tête cet arrêt de saint Paul , qui ne regarda jamais que l’erreur : « Ils flottent comme des enfants , et tournent à tout vent de doctrine ; » ils vous feront cette réponse pleine de franchise, et qu’il faut se rappeler : « Si nous avons si souvent varié dans notre foi, s’il y a éternelle anarchie , on ne doit point s’en étonner , c’est que nous ne sommes ni inspirés , ni infaillibles (1). »
Ces paroles sont bien imprudentes. Les protestants ne sont point inspirés! Mais qu’est-ce donc qu’une religion qui n’est point inspirée ? elle est tout humaine, et alors oa
(1) Burnet, Ont, des Var. p. 7-8.
ne lui doit rien , pas plus qu'à un système de l'ccole , pas plus qu a une opinion de géologue ou d'antiquaire. Elle n'est pas infaillible, la réforme ; et il faut monter sur des bûchers , sur des échafauds , pour ses articles de fui , qui peuvent n'ètre que des erreurs I Je m'adresse à l'équité , au bon sens de tous les hommes : que pensait l'Europe quand elle se soumit à une religion pareille? à une religion qui commence par vous dire qu'elle n'est ni inspirée , ni infaillible, et qui ensuite vous assure qu'elle est la vérité? à une religion qui fait cet aveu , peu capable de lui gagner la confiance : « On laisse parmi nous les choses aller comme elles peuvent , pour ne rien dire de pis ; on est tombé dans beaucoup de fautes sans raison (1). »
Anarchie dans ses églises. « Nos gens, disait Bèze, sont emportés par tout vent de doctrine, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre. En quel point les églises qui ont déclaré la guerre au Pape , sont-elles d'accord ensemble ? Si vous preniez la peine de parcourir tous les articles depuis le premier jusqu'au dernier , vous n'en trouveriez aucun qui ne soit reconnu par les uns comme de foi , et rejeté par les autres comme impie (2)... Le vulgaire, incertain > se partage en des sentiments contraires, et si Jésus-Christ n'avait pas promis d’ètre avec nous jusqu'à la consommation des siècles, je craindrais que la religion ne fût toutà-fait détruite par ces dissensions ; car il n'y a rien de plus vrai que le sentiment qui dit , que la vérité nous échappe par trop de disputes. » « Les papistes nous
(1) Lib. IV , Epist. 19i.
(i) Epist. I.
— loi —
objectent nos dissensions , disait Georges Major , j’avoue qu’on ne saurait trop les déplorer ; j’avoue aussi que les simples en sont troublés au point de ne plus savoir où est la vérité, et s’il est encore à Dieu, une Eglise sur la terre (i). » « Nos périls , disait Mélancbton , me troublent plus que nos fautes. » « Luther me cause d’étranges trouble^ , ajoutait-il , par les longues plaintes qu’il me fait de ses afllictions : il est abattu et déliguré par des écrits qii’on ne trouve point méprisables. Dans la pitié que j’ai de lui , je me sens affligé au dernier point du trouble universel de l'Eglise. »
Capiton, écrivant conüdentiellement à Farci : a La multitude a secoué tout joug... Ils ont bien la hardiesse de noos dire : Je suis assez instruit de l’Evangile ; je sais lire moi-même, je n’ai pas besoin de vous (2). » Quelquefois même l’auditoire menaçait le prédicateur. Un jour, après avoir déclamé contre ses ennemis, Farel termine ses attaques violentes par ces mots : « Aujourd’hui je ne distribuerai point la cène. » Tous les assistants se levant aussitôt , ta cène , la cène ! s’écrièrent-ils , en apostrophant le ministre. Farci fit signe qu’il voulait parler ; le tumulte cessa. Alors l’orateur : Point de cène , à des ivrognes , à des ... tels que vous ! » En ce moment les épées brillent ; Farel allait être égorgé , si quelques amis ne lui avaient fait un rempart de leurs corps. Les mêmes scènes de désordres avaient lieu , en même temps , au temple où prêchait Calvin , et en sortant on criait dans les rues : mort aux ministres !
(1) Sur la conf. des Dogmes.
(i) Int. Epist. CcUv. p. 4.
Aussi , indigné de ccs troubles , l'intrépide Gonz disait en face à Calvin cl à Farel : « Vous n’ètes que des brouillons; l’église helvétique était en paix , vous l’avez troublée par les nouveautés que vous lui avez apportées. » Ne pouvant le nier, Calvin avait recours à son arme habituelle, quand il manquait de raisons ; et comme s’il avait pu défendre son église en souillant celle de son ennemi : « Gens haineux, disait-il , en parlant des partisans de Conz , qui feraient la paix avec les turcs , et donneraient aux papistes le baiser fraternel , plutôt que de nous accorder une trêve de quelques jours (1). »
Celte anarchie, si amèrement déplorée en Allemagne par les apôtres de la réforme , eux-mêmes , n’était pas moins réelle en Angleterre. Là aussi le mal fut si grand , qu’on en fut épouvanté et que l’on chercha un remède. Mais les barrières avaient été enlevées, et l’on ne devait plus s’arrêter ; le char de la réforme était précipité sans retour. « Le monde s’est étonné , une fois , d’être devenu arien , disait un prédicateur , devant la chambre des communes , en 1647, l’Angleterre peut s’étonner maintenant d’être devenue anabaptiste*, antinomienne , arminienne, socinienne, arienne, anti-scripluriste; que sais je ? Qu’étaient les cérémonies , comparées à tous ces excès? tolerabUes inepliœ , comme Calvin les appelle ( des jeux d’enfants ) ; c’était sans doute un moindre mal , de s’incliner àu nom de Jésus- Christ, que de nier ou blasphémer le nom de Jésus- Christ (2). »
(1) Contra Westphal. p. 791.
{«) Thom. Moore, p. 359.
« Nous avons prononcé des vœux contre l’erreur , l'hérésie et le schisme , dit le célèbre hébraïsani Lightfoort , et nous avons juré au Dieu de vérité et de paix , de tra~ vailler de tout notre pouvoir à les exterminer , et à les détruire. Ces pierres , ces mars , ces colonnes ont été témoins de notre engagement solennel ; et maintenant si le Seigneur venait nous demander ce que nous avons fait de conforme à ce vœu , et à ce contrat , je tremble à la pensée de ce que ce grand Dieu trouverait au milieu de nous. Ne trouverait-on pas maintenant dix schismes , pour un qui existait alors ? vingt hérésies pour une , lorsque nous avons juré de les détruire (!) 7 »
11 faut retenir ces paroles ; la réforme convient qu’elle a fait tous ses elTorts pour prévenir l'anarchie ; car elle sait bien que la vérité et la paix sont deux sœurs iuséparablés , comme elle le disait au Dieu de vérité et de paix , en lui promettant de faire tous ses efforts pour éteindre l'erreur. D’où vient qu'elle n'a produit que des déchirements nouveaux? Ne serait-ce pas que chez elle l’erreur a pris la place de la vérité ? car Juricu dit : <( L’esprit du Christianisme , qui est un esprit de société , assemble et ne disperse pas. »
Ces plaintes et ces serments au Dieu de vérité et de paix, doivent porter la lumière dans les bons esprits , et faire penser les cœurs droits. Si la réforme refuse de confesser ses torts » les peuples lui diront : a Tu parles du Dieu de vérité et de paix , ce Dieu n’est pas avec toi ; nous étions tous frères , et tu nous as divisés. Un chrétien , avant toi ,
(1) Thum. Moore.
pouvait aller d’un bout du monde à l’autre ; partout c’était sa famille, et avec elle il priait au pied du. même autel. Celte foi unique embrassant tous les hommes et les présentant ainsi unis au même Dieu, avait quelque chose d’admirable , de divin ; les anges et les élus , auprès du trône de rÉlernel, reproduisaient seuls le beau spectacle de la terre. Et voilà que, grâces à toi, ces rapports admirables ont cessé ; les hommes se sont isolés ; divisés entre eux comme leurs religions diverses, ils n’échangent plus que l’indifférence ou la haine. Oh ! non , une religion qui a produit dans le monde des résultats aussi funestes, le Dieu de charité , ce Dieu père de tous les hommes , ce Dieu qui veut que nous soyons tous frères, ce Dieu ne l’aime pas, cl celte religion ne saurait être la vérité ! »
Anarchie dans les royaumes qui Vont écoutée. Nous demandons au protestantisme s’il se reconnaît dans ces calamités qu’une hérésie fameuse causa autrefois au monde ? « Alors, non-seulement les petites choses, mais encore les plus grandes furent ébranlées ; non-seulement les affînilés, les alliances , les affections , les familles souffrirent de ce mal , mais aussi les cités , les peuples , les provinces , les nations, et enfin l’empire romain, qui fut agité, remué de fond en comble; car lorsque la profane innovation des ariens , semblable à une Bellone ou à une furie, après s’ètre emparée du prince tout le premier, elle ne cessa plus désormais de confondre et de troubler toutes choses , le prince comme le public , le sacré comme le profane ; ne faisant aucune attention ni au bon , ni au vrai , et frappant , comme d’un lion élevé , tous ceux qu’il lui plaisait choisir. Alors on il les femmes déshonorées , les veu-
ves dévoilées , les vierges profanées , les monastères démolis , les clercs dispersés , les lévites battus , les prêtres jetés dans l’exil ; les cachots, les prisons, les mines regorgeaient de saints, dont la piapart proscrits des cités, bannis et fugitifs, errant dans les déserts , dans les cavernes , an milieu des bêtes sauvages et des rochers, périrent misérablement, brisés de froid, épuisés de faim, consumés de soif.
» Or, quelle fut la cause de tous ces maux ? c’est que l’on introduisait des superstitions humaines à la place d’un dogme céleste ; c’est que l’on ruinait par de criminelles innovations une antiquité si bien assise ; c’est que l’on violait les institutions des supérieurs ; c’est que l’on déchirait les décrets des pères ; c’est que l’on cassait les définitions des anciens , et que la fougue d’une profane et capricieuse curiosité ne pouvait se contenir dans les chastes limites d’une antiquité sainte et incorruptible (1). »
Le protestantisme peut se défendre tant qu’il voudra ; Vincent de Lcrins vient d'écrire une page de son histoire. Tout le monde sait , comme Grotius , que partout où - ü a passé , il a troublé les empires. Que d’autres disent scs guerres affreuses (*2) , et tout le sang qui fut répandu
(1) Atqui hœc omnia numquid aXiam causant , nisi ulique dum pro cælesti dogmate huinancB superslitiones introducuntur? Dum bene fundala antirpiitas scelesta novitate subruUur , dum superiorum inslituta violarUur, dum rescinduntur scita peUrum, dum convelluntur definila majorum , dum sese intra sacratœ atquê incorruptœ vetustatis castissimos limites , profanœ ac novellœ curiositatis libido non confine/ ? Commonitor, c. vi.
(2) <r De la rérormation , dit un homme qui ne lui est pas trop oppose , résulta un double malheur ; que les guerres qui survinrent prirent un caractère religieux et fanatique , par conséquent plus
eu Angfelerre , en Bohème , en Hongrie , en Allemagne , en Suède , en Hollande , en Suisse , en France. Qu’il» disent les millions d’hommes qu’il a fait périr de mort violente , dans toutes les parties de l’Europe , et les ruines qu’il y a faites. Pour nous , nous n’en parlons pas. Que ces souvenirs s’oublient , s'il, est possible , ou bien qu’ils ne vivent que pour servir de leçons aux peuples ; nous
voulons seulement constater un caractère de l’erreur : le sang et les ruines n’accusèrent jamais la vérité. Certains dieux païens voulaient du sang humain sur les autels; vous en avez horreur, vous comprenez que la Divinité doit être bienfaisante.
Si cela est vrai , quels sentiments inspirera la réforme ? Car notre France aura toujours sur le cœur ces guerres de religion , aussi longues que cruelles ; ces divisions funestes qui , depuis plusieurs siècles, lui montrent ses enfants toujours prêts à se déchirer et à sc détruire ; cet appel fait à l’étranger, qui vint fouler nos provinces et traiter le royaume en pays de conquête (1). Elle aura toujours
animé, plus terrible, plus sanguinaire que celui des autres guerres; et c’en est assez pour être forcé de convenir que, depuis le débordement des peuples du nord sur l’empire romain , aucun événement n’avait encore provoque en Europe des ravages aussi longs et aussi universels que la guerre allumée au foyer de la réforraation. » (Essai sur l’esprit et Vinfluence de la Ré format ion de Luttier.) ’ (1) La conduite des premiers chrétiens était un peu différente : chez eux point de complots contre l’état , contre le prince , lors même qu’ils étaient tout-puissants. « Une seule nuit, avec quelques flambeaux, leur disait Tertullien, et c’en serait assez, s’il nous était permis de rendre le mal pour le mal ;,maisà Dieu ne plaise qu’une religion divine ait recours à des moyens humains pour sc ven-
sur le cœur la perle de tant de français même rebelles , que l’on se vil forcé de punir ou de proscrire , et qui allaient porter leur génie , leurs richesses aux nations étrangères, en leur montrant nos calamités. Elle aura toujours sur le cceur la foi de ses pères aflaiblie, le trône de ses rois menacé ou brisé , sa tranquillité compromise pour des siècles , et cette terrible révolution qui l’a rendue la fable et l'horreur de l’univers. Il est étonnant qu’il y ait des hommes de beaucoup d’esprit qui ne pensent point , et qui ne savent point lire; ils auraient appris que la réforme , après ceux qui incendièrent l’Europe au seizième siècle , a produit le
ger !.. Jamais un chrétien ne s’ost rien permis contre i'état, même pour venger les chrétiens, quoique traités inhumainement. » Que le protestantisme nous réponde ; Si une nuit et quelques (lambeaux avaient suffi pour se défaire de tous les catholiques , en commen- •ant par les rois, croyez-vous qu’il y en eût.'un seul en Europe?
Et puis, on trouve encore de bonnes gens qui crient à la persécution. Criez d'abord contre toutes les persécutions exercées autrefois sur tant de catholiques innocents; criez à présent même contre les persécutions de l’Irlande , de la Pologne et des provinces Rhénanes; voilà des hommes soumis et fidèles injustement persécutés, parce qu’ils le sont pour leur foi. Mais des protestants punis « à cause de leurs violences nombreuses, comme dit le ministre Starck , de leurs sacrilèges et de leur révolte réelle contre l’état, ainsi que cela est prouvé par une foule d’exemples tirés des histoires de France et des Pays-Bas , concernant les camisards , les huguenots et les gueux » ; ces protestants portent la peine de leurs crimes. Et dans quel pays , sous quelles lois iaissc-t-on faire tranquillement les brouillons, les pillards et les rebelles? Que le protestantisme cesse enfin de se plaindre; il ne fait que rappeler des souvenirs qu’il doit faire oublier, s’il le peut; c’est lui qui a tout fait, et la Saint-Barthélemy, et le massacre de Vassy, et la révocation de rédit de Nantes....
pliilosopliismc voltairien du dix-liuilième , et ensuite les enragés de 93 que tout le monde conoait.
On en croira au moins Condorcet : « Voltaire a rendu la raison populaire ; et si le peuple n'cùt pas appris à penser t jamais il ne se serait servi de sa force. C’est la pensée des sages qui prépare les révolutions politiques ; mais c’est toujours le peuple qui les exécute. La réforme eut ses penseurs , les anabaptistes , en qui l’on voyait les mêmes prétentions à la liberté et à l’égalité absolue , qui ont causé tous les excès des jacobins de France. La loi agraire , le pillage des riches faisaient déjà partie de son symbole , et sur leurs enseignes aurait pu être inscrit : Guerre aux châ- ' teaux , paix aux chaumières (1). » Et si le sol de l’Europe tremble ^ si l’édiûce social y est miné , si à chaque instant on est à la veille de le voir crouler , c’est à la réforme qu’il faut s’en prendre (2). « Il est une autorité , a-t-elle dit , qui n’a pas besoin d’avoir raison pour valider ses actes ; cette autorité est celle du peuple. » Le jour où cela fut dit , les lois , les trônes ne furent plus ; le dernier des rebelles armé se crut l’égal des rois (3). La royauté descendit dans
(1) Essai sur l'esprit^ etc.
(2) Un ministre écrivait, il y a quelques années , à un archevêque : a J’abjure à jamais les erreurs de Calvin , de Luther et de tous les autres hérétiques dont les doctrines perverses ont semé sur toute la terre l'esprit de révolte et d’anarchie. »
(3) Nous demandons la permission de citer cette réponse d’un réformé à Henri III : « Eh quoi ! ie roi m'écrit comme roi et comme si je devais le reconnaître ; je veux bien qu'il sache que ceia serait bon en temps de paix et iorsque je le reconnaissais pour tel, mais en temps de guerre , qu'on a le bras armé et le cul sur la selle , tout le monde est compagnon. » (Addit. attx Mémoires de Castell. t. Il , p. 643. )
la rae , et la popalace , couverte de baillons et tenant un morceau de pain qu'on venait de lui donner, fut couronnée ; cela s'appela le peuple-roi, pendant que quelques vils ambitieux prenaient pour eux les richesses et les honneurs. Vous savez le reste ; vous pouvez dire ce que devient une société qui a le malheur de préférer les enseignements de l'homme aux enseignements de Dieu.
Voilà donc les grands résultatsde la réforme : une haine implacable entre ses. chefs ; des divisions honteuses dans ses églises , plus vicieuses , plus dépravées qu'aulrefois ; les guerres et l'incendie dans les royaumes qui l'ont accueillie ; la révolte des sujets contre les rois ; les peuples dont elle fait le malheur, au point d'exciter les plaintes des protestants eux-mèmes , et de leur faire Vempire
du paptsme. Certes, devant de pareils résultats que la réforme est forcée d’avouer (t), nous sommes autorisé à inten-
(1) Calvin convient de tout cela ; seulement II en accuse le diable. Il dit à François !•» : o C’est de fort mauvaise foi qu’on nous reproche les troubles , les tumultes et les contestations dont la prédication de notre doctrine est accompagnée , et les mauvais effets qu’elle produit dans l’esprit d’une infinité de personnes ; car c’est une très-grande injustice de lui attribuer tous ces maux-Ià , que Ton devrait imputer à la malice du diable ; car c’est ici comme le génie et le destin de la parole de Dieu , qu'elle ne commence jamais à se faire voir au monde, que cet esprit infernal ne se réveille et ne se remue tout Incontinent pour en éteindre la lumière. C’est ainsi que pendant l’espace de quelques siècles, lorsque tout était enseveli dans de profondes ténèbres , le démon , le dieu ce siècle, se jouait des hommes à sa fantaisie, se plongeait, comme un autre Sardanapale , dans le repos et l'oisiveté , et prenait , au milieu d’une profonde paix , ses aises et scs délices. » ( Dédicace de l’Institution. )
(er contre elle une accusation grave : — Vous voyez tout ce que vous avez fait ; les rois, les peuples, la société comme la famille vous maudissent ! Il faut donc que vous ayez eu quelque grande raison de prêcher vos doctrines , puisque de si grands malheurs ne vous ont point arrêtée. Que vouliez-vous ? renouveler le vrai Christianisme qui avait péri ? rendre la foi à l’Europe qui ne l’avait plus ? Donc , on ne pouvait plus se sauver dans la religion catholique ? vous aviez des vérités essentielles dont les peuples ne pouvaient se passer ? — Ce n’était point notre prétention, dites-vous; « l’Église catholique a conservé plusieurs choses qu’il serait à désirer que nous eussions retenues (1). » « Il n’esl aucun article nécessaire au salut qui soit prohibé par l’Église de Rome (2). ««Nous reconnaissons que sous la
(1) La ducliosse d’York , convertie à ia religion catholique, voulut avoir une conférence avec les cvéqiics les plus distingués d’Angleterre ; tous lui assurèrent que « l’Eglise catholique avaitconservé plusieurs choses qu'il serait à désirer que l’église d’Angleterre eût retenues. » Un d’eux lui dit , v que s’il était catholique , il ne voudrait pas changer de religion ; mais qu’ayant été élevé dans une religion dans laquelle il croyait avoir tout ce qui est nécessaire au salut, et y ayant reçu son baptême , il ne croyait pas la pouvoir quitter sans scandale. » (Disc. amie. t. ii, p.70.) Ainsi donc, si saint Paul l’avait consulté sur sa conversion , même apres le miracle du chemin de Damas, le prélat anglican lui aurait dit : Gardez-vous bien de suivre Jésus-Christ , vous ne pouvez renoncer à ia religion juive sam un grand scandale. Il est bien malheureux que tous les évêques anglais n’aient pas toujours été ainsi dominés par la crainte de donner au monde de grands scandales!
(2) Thorndyke , un des plus savants docteurs d’Angleterre , a dit : « Je déclare, et je dois le déclarer franchement, je ne sache aucun article nécessaire au salut qui soit prohibé par l'Église de Rome, comme il n’en est point d’incompatible avec le salut qui ne soit proscrit par elle. » (In Epilog. p. 146.)
— lit —
papaalé se troave tout le bien chrëtieo, toutceque le Christianisme doit avoir (Ij. » « On peut se sauver dans la religion catholique , y être agréable à Dieu , y être orthodoxe , y bien vivre , y bien mourir, car elle a conservé les fondements de la foi chrétienne (2). »
Quoi donc ! sons la papauté se troave tout le bien chrétien, tout ce que le Christianisme doit avoir ; on pouvait se sauver dans la religion catholique, y être orthodoxe, y bien vivre , y bien mourir, et vous venez imposer aux
(1) Apres avoir rapporté les articles fondamentaux des protestants, Dallié ajoute : « Rome ne contredit pas les articles que nous croyons , elle fait même profession de les croire. Qui peut nier, même aujourd'hui, que Rome admette les articles nécessaires? » {La Loi fondée, 5* partie. )
(2) « Quand Henri IV , dit Bossuet , pressait les théologiens protestants , ils lui avouaient de bonne foi, pour la plupart, qu’avec eux l’état était plus parfait, mais qu’avec nous il sufHsait pour le salut. La chose était publique à la-cour. Les vieux seigneurs, qui le tenaient de leurs pères, nous l’ont raconte souvent, et si on ne veut pas nous en croire , on en peut croire M. de Sully, qui, tout zélé réformé qu'il était, non-seulement déclarait au roi qu’il tient infaillible qu’on se sauve étant catholique , mais nomma à ce prince cinq des principaux ministres protestants qui ne s’éloignaient pas de ce sentiment. » (Voir les Mémoires de SuUy..y '
La faculté de théologie de l'université protestante d’Ilcimstadt , interrogée sur cette question : Une princesse protestante, destinée à épouser un prince catholique, peut-elle, sans blesser sa conscience, embrasser la religion catholique? répondit le 27 avril 1707 : « Nous avons démontré que le fondement de la religion subsiste dans l'Église catholique romaine, en sorte qu’on peut y être orthodoxe, y bien vivre, y bien mourir, y obtenir le salut, et il est aisé de décider la queslion'proposée. Partant, la sérénlssime princesse de Wolfcmbulhel peut , en faveur de son mariage, embrasser la religion catholique. »
peuples ane religion qui ne leur offre, peut^lre, aucun de CCS avantages I car on ne convient pas généralement que la réforme possède tout le bien chrétien , tout ce que le Christianisme doit avoir , que l’on poisse s’y sauver ; et celte religion , il a fallu l’établir parmi des ruines immenses et des flots de sang ! et les maux que vous aurez faits ne seront rachetés par rien I Mais vous n’aviez donc aucun but , vous ne pouviez vous proposer aucun bien. Vous avez donc détruit pour le plaisir de détruire ! Vous avez ébranlé l’Europe par délassement, et pour jouir d’un spectacle qui vous amusait ! Napoléon se frottait les mains à la vue d’un vaste champ de bataille que ses canons venaient de joncher de morts ; il trouvait cela beau ! Celte joie féroce avait au moins pour lui quelque chose au delà de ces monceaux de cadavres ; dans son idée , c’était de la gloire. Mais vous , de quelque côté qu’on vous prenne , vous ne pouviez recueillir que de l’opprobre ; vous faisiez le mal , et vous saviez que vous ne pouviez recueillir que du mal 1 Donc les mauvaises passions restent seules pour mobile de votre entreprise. Il y avait y comme dit Brantôme , plus de malcontentement que de religion , plus de vengeance que de zèle pour le salut de vos semblables , plus d’amour de la licence que de désir de la vraie réforme. Mais alors , que penser d’une religion qui est ainsi caractérisée par l’histoire , qui n’obtiendrait des tribunaux des hommes qu’un arrêt infamant ; qui n’a été , comme on l’a dit souvent , qu’un surcroît de calamites pour Vespècehn^ maine ? Hommes de bonne foi ! ne voyez-vous point ici un grand besoin des peuples, un grand devoir pour les rois ?
CIlAPlTRi: V.
I.F.S MINISTRES QUI PRÊCHENT, QUI DÉFENDENT LE PROTESTANTISME, PEUVENT-ILS ÊTRE EN MÊME TEMPS ÉCLAIRÉS ET SINCÈRES?
Il y a là une accusalioD grave ^ nous le savons, el pourtant nous venons de la prouver ; ce qui va suivre ne fera qu'ajouter à l’évidence. Nous demanderons aux ministres leurs litres comme pasteurs des peuples, et, s’il leur est impossible d'en présenter aucun, il faudra bien convenir qu’ils ne sont que de faux pasteurs , que leur ministère est un mensonge , puisque , le sachant bien , ils trompent lus peuples, les perdent en se perdant eux-mômes. Ici le doute serait terrible et devrait peser horriblement sur leur cd'ur ; état violent que beaucoup de ministres n’ont pu supporter, et ils sont venus au sein du Galliolicisme chercher le repos et la paix qu'ils n’avaient plus.
D’abord , les ministres instruits doivent avouer qu’ils manquent de mission. El qui donc la leur aurait donnée? est-ce l’Église romaine? est-ce Dieu? il faut qu’ils répondent , laquelle de ces deux puissances les a envoyés ; car il n'en est pas une troisième. Telle était du moins la croyance
tous les peuples el de tous les siècles à TapparitioD de la réforme ; tout l'univers lui montrait le Fils de Dieu choisissant ses apèitres, les envoyant chez toutes les nations avec ordre de les instruire , de les baptiser, de leur administrer les sacrements. On lui faisait voir, l’histoire à la main, que les apôtres , à leur tour, se choisissaient des successeurs , leur imposaient les mains et les plaçaient à la tète des églises qu’ils avaient fondées (l). Saint Paul ordonne Timothée, lui rappelle les devoirs que son ordination lui impose (2); puis lui défend d'imposer les mains à personne avec précipitation (3). Il dit à Tite qu’il l'a laissé à Crète pour ordonner des prêtres dans chaque ville (i). Voilà la pratique des apôtres et les enseignements qu’its donnaient a leurs successeurs , el nous voyons que ceux-ci y étaient fidèles. A mesure que l’Évangile s’étendait, ils appelaient, au nom du Saint-Esprit, des hommes éprouvés , pleins de foi et de piété , et les plaçaient à la tète des peuples nouvellement convertis.
Ainsi Jésus-Christ constitua son Église; ainsi le saint ministère s’est perpétué jusqu’à nous, et de nous il passera à tous les siècles , comme l’enseignait Luther lui - même ,
(1) Et cum constituissent iüis per singulas ecclesias presbiteros. Ad. XIV, V. 22.
(2) Les paroles de l’apôtre sont remarquables : NoU negligere gra~ tiam^ quœ in te est , quœ data est libi per prophetiam , cum impositione manuuin præsbiferi. {Ep. I.c. iv,v. U.) Admoneo te, ut ressuscites gratiam Dei quœ data est in te per impositionem manuum mearum. II. ad Timoth. c. i , v. 6.
(3) Manus cita nemini imposueris, I. Timoth. c. v , v. 22.
(V) Reliqui te , xU ea quœ désuni corripias et constituas per chitcUes jirepsbiteros , sicut et ego disposxti tibi. Ibid. C. l , v. 5.
dans un de ces aveux que lui arrache si souvent la vérité: <( La mission des évêques , dit-il , est double : médiate et immédiate ; médiale , c’est-à-dire, dérivant de l'homme , mais immédiate chez les apôtres, qui la tenaient de Jésus même. Les apôtres ont transmis celte mission à leurs disciples , saint Paul à Timothée et à Tite , qui la transmettent aux évêques leurs successeurs, les évêques à ceux qui leur succèdent ; ainsi jusqu'à nos jours et à la consommation des siècles , en sorte que cette mission , bien que médiate , est cependant toute divine (t). »
Au reste, Luther ne pouvait parler autrement ; l’Écriture et la tradition publiaient trop haut et trop clairement cette doctrine : tout sacerdoce comme toute mission vient des évêques , et nul n'a jamais été regardé comme vrai ministre de Jésus -Christ , qui n'ait été ordonné et envoyé par eux. Ceux qui venaient d’ailleurs étaient appelés faux pasteurs ; ils étaient des ministres sans pouvoir.
11 ne servait de rien aux schismatiques d'avoir été ordonnés , s'ils l’avaient été hors de l'Église. Les novatiens , les lucifériens, les donalistes avaient reçu l'impusition des mains des évêques, mais comme ils cherchaient à diviser le troupeau de Jésus-Christ , on leur disait anathème ; et saint Cyprien , au nom de l’Église, s’écrie que les schismatiques, même avec leur ordination et l’imposition des mains , ne sont que de faux prophètes , puisque , sans aucune commission divine , ils s’érigent en pasteurs des âmes. On sait la réponse de ce saint docteur à un évêque qui hésitait à condamner Novatien , et demandait aupara-
(1) Luther, dans le !•' chap. de l'Épft. auw Gai. i. part. 2. .
IIG —
vanl à examiner sa doctrine. « Quant à ce qui regarde la personne de Novatien , répondit saint Cyprien , puisque vous désirez qu'on vous apprenne quelle hérésie il a introduite , vous devez savoir , mon cher frère , avant toute chose , que nous n’avons pas besoin de rechercher curieusement ce qu'il enseigne ^ puisqu'il enseigne hors de l'Eglise ; quel qu’il soit , il n’est plus chrétien , puisqu’il n'est pas dans l’Église de Jésus-Christ (1). »
Saint Augustin ne tenait pas un autre langage : « Ils sont hors de l’Église , écrit- il à Boniface , et le Saint- Esprit n’esl plus avec eux viviliant ; qu’ils ne le cherchent plus , il ne se trouve que dans le Corps de Jésus-Christ : Extra corpus neminem vivi/ical Spiritns sanctus ; non ha~ bent Spirilum sanctum qui siinl extra Ecclesiam , non quœ^ runt Spirilum sanctum. » Lorsque touchés de Dieu , ces membres séparés abjuraient leurs erreurs, l'Église, usant d’indulgence , et plutôt que de laisser périr les peuples qu’ils avaient entraînés avec eux dans le schisme et l’hérésie , les recevait à l’unité , et alors seulement ils recouvraient la mission qu’ils avaient perdue. C’est ainsi qu’elle en usa avec les ariens, c’est ainsi que saint Augustin en agit avec les donatistes convertis. « Vos évêques et vos clercs , disait le saint docteur à Crescent , en ce qui regarde les fonctions ecclésiastiques, ont été reçus à l’unité catholique, selon qu’il a paru qu'il était expédient au salut de ceux à qui on voulait pourvoir, en les privant ou en ne les privant pas de leur ministère (2). »
(1) Episl. 52. ad Ant. p.
(2) Lib. H , c. 11 .
C’était inutilement qu’ils cherchaient, comme les hérétiques (le nos jours, à détourner ranathcme en se mettant à l’abri de ces paroles de Jésus - Christ : « Si deux ou trois personnes sont assemblées en mon nom , je suis au milieu d’elles ))’, on leur répondait que Dieu n'y était pas, si ces personnes étaient hors de l’Église , et qu’il ne pouvait pas même y avoir unité entre elles. « Et comment , demande saint Cyprien , deux ou trois personnes peuvent-elh's être assemblées au nom de Jésus-Christ, s'il est constant, dans le même temps, qu’elles sont séparées de Jésus-Christ et de son Évangile? Car ce n'esl pas nous qui nous sommes séparés d’avec eux , mais ce sont eux qui se sont sépares d'avec nous; et puisque les schismes et les hérésies sont toujours postérieurs à l’Église, s'étant formés des convcnticules différents et des diverses assemblées, ils ont quitté le chef et l’origine de la vérité (1). »
Nous ne croyons pas devoir nous arrêter à répondre à Claude et à Jurieu ^ qui cherchent , par tous les moyens possibles, à se débarrasser de cette tradition, par laquelle ils sont si hautement condamnés ; il est trop facile d’avoir raison avec des hommes qui veulent effacer tous les faits, tous les monuments de l’histoire par de simples allégations. Ainsi, que Claude dise, même avec une assurance incroyable : « Il est certain que le ministère des apôtres fut unique, c’est-à-dire, uniquement attaché à leurs personnes , sans succession , sans communication , sans propagation ; » Claude n’aura pas plus avancé que s'il disait sans preuve et contre tous les témoignages, tous les livres.
(l) De Unit. Ecd. p. 198.
tous les monuments, que César n’a pas conquis les Gaules ; son opposition seule ne ferait pas que l’histoire eût meuti.
Jurieu, lui> daigne au moins entrer dans quelques détails ; il accepte le témoignage de la tradition ; seulement il regarde l’ordination comme une simple cérémonie , et attribue la mission et tous les pouvoirs à l’élection populaire. Celte réponse peut plaire au peuple et servir la politique de la réforme ; mais elle a , comme celle de Claude, un inconvénient grave , c’est qu’elle n’est appuyée sur rien. Nous ne sommes pas très-exigeant à l’égard de Jurieu ou de ses représentants ; qu’ils citent un seul fait contre nous ; qu'ils nous montrent un seul évêque, un seul prêtre ordonné , envoyé par d’autres que par les successeurs des apôtres , c’est-à-dire , par l’Eglise , et nous leur donnons gain de cause. Quand on ose dire que l’on est certain , c’est que les preuves ne manquent pas , et si l’on refuse d’en donner une seule , surtout quand il s’agit de si grands intérêts , du fondement même de la réforme , que faut-il penser ?
En attendant , nous prouvons que le peuple n’était pour rien, ni dans l’ordination , ni dans les pouvoirs de l’élu ; seulement , comme pour l’ordinaire , il était connu de lui , on le consultait sur sa conduite. Comment les ministres ne sont-ils pas arrêtés par cette foule de témoins qui viennent ici déposer contre eux ? et par le concile de Nicée , canon iv , qui ordonne que le nouvel évêque soit établi par tous les évêques de la province assemblés ; et par le pape saint Martin, qui dit qu il n’est pas permis au peuple de faire l’éleclion de ceux qu’on élève au sacerdoce , mais que cela soit au jugement des évêques , afin quils
connaissent euœ-mêmes, etc. ; et par le pape Étienne, qui écrit à l'archevêque de Bâvenne : « II faut l'élection des prêtres et le consentement du peuple Adèle ; car le peuple doit être instruit et non suivi ; » et par le pape Célestin , qui emploie les mêmes paroles, et ajoute de plus : « Nous devons avertir le peuple de ce qui lui est permis , et de ce qui ne l’est pas , s'il l'ignore , et non pas consentir à ce qu'il veut » ; et par le huitième concile général qui , se conformant aux précédents conciles , ordonne « que les consécrations et promotions d’évêques se fassent par l'élection et le décret du collège des évêques , et défend que tout laïque , soit prince , soit noble se mêle des élections , puisqu’it ne convient pas qu’aucun des grands et des laïques ait aucune puissance en ces matières; mais qu’ils se taisent, et qu’ils soient attentifs jusqu'à ce que l'élection de l’évéque futur soit conclue par le collège de l’Église ; que si quelque laïque est invité par l'Eglise à s’en mêler et à y concourir, il peut avec respect , s’il le veut , obéir à ceux qui l’appellent. »
Nous faisons grâce aux ministres de bien d'autres autorités ; celles-là prouvent assez que lorsque leurs premiers apdtrcs commencèrent à prêcher, l’Eglise seule, dansl’univers , choisissait , ordonnait , envoyait les évêques et les prêtres ; que nul n’était quelque chose que par elle, et que par conséquent c'était à elle seule qu’ils devaient s’adresser pour être ministres, pour avoir juridiction sur les peuples, pour leur annoncer l’Evangile et leur administrer les sacrements. L’ont-ils fait ? non. lis ne veulent plus rien de l’Eglise , de cette nouvelle Babylone , la prostituée ! Luther repousse son ordination qu'il appelle un graissage^
une tonderie , une supercherie qui ne peut faire que des histrions , des charlatans , des prêtres de satan. Grâces à Dieu , s’écrie Calvin, je n’ai pas été oint de Vhuite puante ; et l’ordination et l'imposition des mains, et la mission de l’ancienne Eglise , tout cela est aboli , rejeté comme un opprobre (1).
On ne pouvait se séparer de l'univers catholique avec plus de violence et plus d’éclat. Mais alors les premiers réformateurs n’appartiennent plus au corps de VEylise, le Saint-Esprit nest plus en eux (2) ; ils ne sont évidemment qu’une branche morte , détachée du grand arbre ; or , dans ce cas, il faut qu'ils disent où est leur mission , d’où ils viennent , qui les a établis sur les peuples ?
Avez -vous jamais pensé à l’étrange position de ces hommes ainsi séparés de l’univers , qui les presse de ces terribles questions, auxquelles ils ne peuvent rien répondre ? Ce fait est accablant , et ce qui suit est décisif : Ils en appellent aux principales universités de l’Europe, et ces universités les condamnent ; ils en appellent aux difl'é-
(1) Calvin avait dit cependant dans l'Institution ^ l.iv : « S’éloigner de l’Eglise , c’est renier Jésus-Christ ; il faut bien se garder d’une séparation si criminelle.... On ne saurait s’imaginer attentat plus atroce, que de violer, par une perüdic sacrilège, l’alliance que le Eils unique de Dieu a daigné contracter avec nous.... L’Eglise est une mère que nous ne devons quitter que lorsque nous nous dépouillons de notre enveloppe terrestre , pour revêtir la nature de l’ange... »
(2) Le catéchisme de Genève n’a pas plus d’égards pour les premiers réformateurs que Calvin : « Tous ceux qui se séparent de la communion des fidèles , pour faire secte à part, ne doivent point espérer de salut, tant qu’ils restent dans la séparation. »
renies Eglises de la chrétienté , et ces Eglises les condananent ; ils en appellent au témoignage de Tantiquité , et toute l'antiquité les condamne ; ils en appellent au Chef de l'Église , et le Pape , au nom de l'Eglise les condamne; ils en appellent au concile général , et le concile générai les condamne ; ils en appellent aux passions , à la cupidité , à la licence , au libertinage , ici seulement ils ont une Toix, mais il faut qu'ils s'en contentent ; et le monde entier saura que les passions , et les passions seules ^ leur ont imposé les mains et ont donné naissance à ce ministère nouveau.
C’est vainement que tes ministres croiraient lui donner une plus noble origine, en disant avec un de leurs synodes: « Lorsqu’on voudra disputer de la vocation des premiers pasteurs , il s'en faudra seulement rapporter à la vocation extraordinaire par laquelle Dieu les a poussés extraordinairement à leur ministère ; car , ajoutent-ils , l’état de l’Eglise était interrompu , et il a fallu que Dieu ait suscité des gens d’une façon extraordinaire , pour dresser l'Église de nouveau, qui était tombée en ruine et en désolation (1). »
(1) Ce qui est singulier, c’est que ces hommes que Dieu a suscités d’utie façon extraordinaire pour dresser VEglise tombée en ruine , étaient puissamment secondés par le diable. C’est par ses avis qu'ils ont Tait plusieurs rérormes importantes. Luther raconte que « dans uncoiloquequ’il eut avec le diable, celui-ci l’avertit de plusieurs abus qui s’etaient glissés dans la messe; » et comme il le connaissait trés-zélé pour le bien de l’Eglise , il ne lui jeta pas , cette fois , son écritoirc à la tète , mais il profita de ses observations.
Un autre jour, le diable apparut à Luther, et lui adressant la parole avec vivacité : o Que fais-tu dans ce coin , lui dit-il? Tu as fait de la messe un sacriHce propitiatoire , contre l’institution de Jésus - Christ, ce qui est une abomination par dessus toutes les
ir»
Au lieu d’un ministère, on ne trouve ici qu’un blasphème contre Dieu , et un blasphème à pure perte. L’Église était tombée en ruine I mais alors Dieu a manqué ou de bonté , ou de sagesse , ou de puissance. Sa religion , si solennellement promise , si long-temps attendue , établie par tant de sacrifices, partout le sang de Jésus-Christ ; cette religion à laquelle Dieu avait dit : je serai avec toi tous les jours , jusques à la consommation des siècles, et les portes de l’enfer ne prévaudront point contre toi , celte religion en ruine \ Tu as menti. Seigneur, ou lu t’es trompé ! vois ta confusion afiiehée dans tout l’univers , et tes apdtres obligés de rétracter leur défense. Paul avait défendu aux fidèles d’écou* ter un ange descendu du ciel , s’il leur apportait un Évangile différent de celui qu’il leur avait prêché ; rien n’était plus sacré que cette maxime ; Il ne faut jamais innover ; mais s’en tenir à ce que nous avons reçu de nos pères ; il faut revenir sur tout cela , la religion est en ruine I Ainsi Dieu, comme les rois fainéants qui, par leur indolence on leur incapacité, laissent périr leur royaume , ainsi Dieu a laissé périr son Église , et Luther et Calvin l’ont sauvée I!
L’Eglise en ruine ! C’est un blasphème à pure perle ; car nous l’avons déjà dit : il s’est élevé depuis la naissance de l’Eglise jusqu’à nous, un nombre prodigieux de sectaires , qui tous se disaient appelés pour ressusciter l’Eglise , ou la réformer ; et les ariens , et les nestoriens , et les manichéens , et les donatistes , et les vaudois , et les saintssimoniens , et les méthodistes , etc. Eh bien ! qui a raison 7
abominations. » Ces raisons du diable contre le sacrifice de la messe ont été trouvées excellentes par les calvinistes, car ils nous les opposent sans cesse.
à qui faut-il s'attacher? Nous voyons dans tous, les mémeS' droits , les memes titres , et il nous parait évident , que la réforme n'en donne pas de meilleurs que toutes les sectes qui l’ont précédée ou qui l'ont suivie. Comment donc nous déclarer pour elle, plutôt que pour toutes les autres qu'elle condamne et par qui elle est justement condamnée? car elles sont autant qu’elle, et leur mission est aussi bien prouvée.
Si la réforme veut être préférée , il faut qu'elle nous dise pourquoi ; si elle ne répond pas , il en résulte une conséquence fâcheuse pour ceux qui l'ont prise au mot ; ils se sont attachés à elle sans raison et contre toute raison. Sutiit-il donc que quelques factieux , courant dans une rue, nous crient qu'à eux seuls appartient le pouvoir, pour qu’ils soient crus ? Non , la révolte et l'audace seules ne prouvent point que les magistrats , qui l'exercent au nom du prince l'aient perdu. Les factieux ne montrant que par le crime , qu'ils succèdent au pouvoir ancien , ne peuvent être écoutés ; et leurs noms flétris ne figureront que sur la liste des criminels justement punis. Voilà les nouveaux réformateurs qui , à la suite de tous les autres , sont venus dire à l’Eglise : retirez-vous , nous sommes appelés à vous remplacer ; l'autorité que Dieu vous avait donnée nous appartient désormais ; retirez-vous !
L'Eglise était faite à ce langage ; souvent on le lui avait adressé ; et, usant de toute l'autorité que Dieu lui a donnée, elle a dit aux réformateurs : prouvez-moi que cette autorité , que je tiens de Dieu et qui doit être éternelle , m'a été enlevée , et vous appartient. Si vous n’avez aucune preuve que mes pouvoirs ont cessé et que les vôtres commencent , je serais criminelle de vous laisser faire, comme
les magistrats qui se démettraient de leurs charges devant IfS premiers rebelles qui se présenteraient. Ici , que la bonne foi prononce entre l'Église et les sectaires , nous admettons son arrêt.
L*Ëglise en ruine ! vous avez donc voulu la relever ; mais , dans ce beau zèle , que nous louerions de bon cœur s'il était sincère, un devoir vous était imposé, et, faites>y bien attention , c'était le seul : vous deviez vous presser auprès de cette Église , si affligée et si raallieureuse ; vous auriez trouvé^ malgré toutes les déclamations et toutes les calomnies , des hommes de science, de vertu , de zèle, qui vous auraient puissamment secondés (1). Il fallait vous
(1) On trouve des gens bien lents à comprendre; ceux-là vous diront sans cesse, contre tous les faits, que l’Europe était dans l'ignorance sous le Catholicisme, et que la reforme l’en a tirée; comme si tout le monde ne savait pas que le mouvement intellectuel du seizième siècle, était venu de ritallc, de Home. Alors brillaient à la cour de Léon X , qui avait su réunir autour de lui tous les talents et toutes les gloires , Michel-Ange , Raphaël , Bembo . Sadolet, Brieonnet,Sannazar, L’Europe connaissait le Tasse, Copernic , Lascaris , Alciat , Scallger, Ximenés , Commandon , Morus , Polus , Theorenus, Erasme, Polydore Virgile , et tant d’autres qu^ ne devaient leur savoir et leur renommée qu'au Catholicisme.
LTtilic catholique prêtait à la France , Léonard de Vinci, Jules Romain , André del Sarto, Benvenuto Ceilini, Le Primatice, Vicelli, etc. Je ne sache pas que François !•% quand il appelait les artistes . les plus célébrés, et qu'il partageait, comme dit le président Uénault , avec Léon X , la gloire d’avoir fait fleurir les sciences et les arts en Europe , je ne sache pas qu’il eût pris conseil de la réforme, qui, loin d'inspirer ies chefs-d’œuvre, n’a jamais su que les détruire.
Lorsque Luther commença à prêcher ses erreurs , il se trouva vis-à-vis d’hommes que toutes les calomnies n’ont pu rendre méprisables ; nous nommerons le cardinal Cajetano,à qui Luther,
réunir au concile de Trente ^ qui a été » lui , un grand réformateur, et qui a prouvé , par ses décrets , par ses travaux , qu'il ne noanquait ni de zèle, ni de lumières, ni
vaincu par son éloquence et sa charité , disait : « Je suis affecté , mon père , repentant ; je vous demande pardon ; je dirai mon repentira qui voudra l’entendre;» Je cardinal Aleandro , dont Erasme a vanté la gloire ; Eck, dont le nom seul, dit un historien de Luther, donnait des vertiges au moine saxon ; Prlerlas et Tezel , dont la dialectique claire et pressante aurait étouffé la réforme, si ia raison pouvait tuer l’erreur, si Luther battu n’avait eu recours à ses armes habituelles , à la satire et aux sarcasmes , qui avaient toujours un grand succès parmi les émeutes des écoliers et les gros rires des tabagies allemandes.
La France avait aussi ses gloires à l’apparition de la réforme. L’université de Paris était toute brillante de scs savants, de ses érudits, de ses littérateurs; lé étaient Vatable, Danès, Budée , Tissot, Cordler, qui fut le maître de Calvin, Jean du Bellay et tant d’autres dont les ouvrages' remarquables prouvent que l'on était habile sans la réforme. A cette époque, l’épiscopat français s’était' rendu assez recommandable, puisque , dit Brantéme, François I®*’ avait voulu avoir à sa cour les cardinaux et les prélats les plus distingués de son royaume, afin de rendre par là sa cour la plus brillante, et de polir les mœurs de ses courtisans, qui se ressentaient de la rudesse de la guerre , par le savoir, les talents, les exemples , de ce premier corps de l’Etat. Parmi res prélats on distinguait l’évèque de Paris, Porcher, qu’Erasme regardait comme un ange descendu du ciel pour ranimer le culte des lettres; Pélissier, l’évèque de Maguelone, dont l’érudition était passée en proverbe ; Jacques Colin , aumônier du Roi, qui improvisait en latin et en français, et que Marot a chanté ; Jean du Bellay Longai que la cour de Léon X écoutait avec ravissement ; l’évéque de Meaux, René du Bellay , qui fondait un cabinet de physique , le premier que l’on ait vu en province.
Telle fut l’influence de la cour de Rome sur les iellres : « le Pape est poète peintre , musicien , linguiste ; nos évêques , par une louable ambition, s’ils ne peuvent ni peindre, ni chanter, ni seul-
d’amour poqr cette Église que vous aimiez , dites-vous, et que vous avez pourtant abandonnée dans la ruine et dans la désolation. De quoi a servi tout votre zèle ? à faire une église à part, à méconnaître l’autorité de l’ancienne, qui était là , aux yeux de tout l’univers » comme toujours , avec son Chef, ses évêques, ses docteurs, l’amour des
peuples , le respect des rois Cette Eglise, vous l’avez
couverte d’outrages ; vous l’avez déchirée , et jamais peutêtre elle n’a eu des ennemis plus implacables ; mais c’est le rôle de tous les hérétiques. Et si vous dites , comme Claude, que l’Eglise était vous et qu’il n’y en avait pas
pter, étudieront’ les sciences humaines, apprendront les vieux idiomes, grec, hébreu, syriaque, qu’on a cessé de parler ; élèveront des collèges , comme le cardinal de Tournon; instruiront la jeunesse, comme René du Bellay; appelleront à eux les lettrés, comme Brlçonnet de Meaux ; relèveront le culte de la pensée , comme Ladolet , l’évèque de Carpentras ; ressusciteront de la tombe les vieilles pierres romaines, comme l’archevêque de Vienne; et sauront guider, éclairer le prince qui les aura revêtus de la pourpre, o ( Vie de Calvin , par Audin , 1. 1 , p. 86. )
Ensuite l’on dira que l’on doit la lumière à la réforme ! et l’Institut couronnera un ouvrage destiné à publier ce mensonge ! Heureusement que l’histoire avait déjà fait justice de l’auteur et de sa couronne. On a lu enlin, et l’on avoue assez volontiers, maintenant, que la réforme , au lieu d’être pour quelque chose dans le mouvement intellectuel du seizième siècle, l’a plutôt ralenti par ses arguties, ses disputes, dans lesquelles tant de talents se sont perdus. Si , au lieu d’employer leur esprit et leur vie à attaquer et à se défendre , les hommes de mérite , alors divisés , se fussent donné la main pour seconder de leurs talents et de leurs lumières, l’impulsion donnée par le Catholicisme, que de maux n’eùt-on pas évités d’abord, mais ensuite que de bien n'eùt-on pas fait aux lettres, aux arts, à la religion et au monde ! C’est la pensée de Bacon.
QD6 autre ^ on vous fera observer que toutes les sectes auraient pu en dire autant , coronic répondait Bossuet , et
par conséquent vous n'avez rien prouvé. D’ailleurs, que faites - vous de cette règle de A^incent de Lerins que vous avez trouvée sure et même employée contre vos adversaires ? Permettez qu’on vous la rappelle. Vous savez que ce puissant défenseur de la vérité a réfuté, dans son petit livre, toutes les hérésies.
« Souvent , dit Vincent de Lerins , je me suis enquis , avec grand zèle et grande sollicitude , auprès de bien des personnages éminents en sainteté et en savoir , de quelle façon je pourrais, par une sorte de voie générale et régulière, discerner la vérité de la foi catholique d’avec la fausseté des hérésies perverses ; et j’en ai toujours reçu cette réponse , presque unanime : que si moi ou un autre voulions démêler les artifices, éviter les pièges des hérétiques naissants, et demeurer sains et entiers dans une foi ferme, il fallait, avec le secours du Seigneur, affermir sa croyance en deux manières : par rautorilé de la loi divine , puis par là tradition de l’Eglise catholique... Mais en l’Eglise catholique on doit avoir grand soin de s'en tenir à ce qui a été cru dans tous les temps et par tous les fidèles ; car voilà ce qui est vrai et proprement catholique, comme le déclare la - force et le sens du mot, universellement. Or, nous serons catholiques si nous suivons funiversalilé , l’antiquité , le consentement. Nous suivrons l’universalité, si nous reconnaissons pour la seule vraie foi celle que toute l’Église confesse dans l’univers entier ; l’antiquité , si nous ne nous éloignons en rien des sentiments que l’on sait avoir été ceux de nos vrais aïeux et de nos pères; le consentement enfin ,
si , dans cette ancienneté de foi , nous professons les définitions et les enseignements de tous ou de presque tous les prêtres et docteurs.
» Que fera donc un chrétien catholique , si quelque partie de TEglise se retranche de la communion universelle ? qu’a-t-il de mieux à faire , que de préférer la santé de tout le corps à un membre pestiféré et corrompu,
» Au temps de Donat , quand une grande partie de l’Afrique se précipitait avec force dans les erreurs de ce sectaire ^ et que , oublieuse de son nom , de sa religion , de sa profession , elle préférait à l’Eglise du Christ la sacri lége témérité d’un seul homme \ alors de tous les chrétiens répandus sur la terre africaine , ceux-là seulement purent trouver sûreté dans le sanctuaire de la foi catholique, qui détestèrent un schisme profane , pour s’associer à toutes les églises du monde , laissant ainsi à la postérité un modèleadmirable, et lui enseignant à préférer désormais, par une sage coutume, la prudence de tous à la folie d un seul , ou tout au plus d’un petit nombre (l). »
(1) Sœpe magyvo studio et summa attentione perquirens à quamplurimis sanctitate et doclrina prœstantibus viris , quonam modo possim certa quadam , et quasi generali ac regulari via cat/iolicœ fidei veritatem ab hœreticœ pravitatis faLsitate discernere.hujusmodi semper responsum ab omnibus fere reluli , quod sive ego, sive quis alius vellet exsurgciUiuni hcereticorum fraudes deprehendere , laqueosque vitare, et fîde sana sanus atque integer permanere , duplici modo munire fidem suam , Domino adjuvante, deberet ; primuin scilicet , divinoe legis auctoritate, tum deinde ecclesiœ catholicœ traditione... In ipsa catholica eedesia magnopere curandum est, ut id teneamus, quod ubique, quod semper, quod ab omnibus creditum est. Hoc est etenim vere proprieque catholicum , quod ipsa m nominis , ralioque déclarai , quœ omnia fere universaliter corn-
D'après cette règle , que tout homme raisotmable doit approuver et à laquelle il doit conformer sa coiiduilc » nous disons aux réformateurs : Avec votre petit nombre, vous n'étes donc pas TÉglise ; vous vous en êtes séparés en la calomniant, et par là vous n'avez prouvé qu'une chose, c'est que vous n'ètes que des sectaires , ou l'on n’en vit jamais dans l’Église. Vous n’avez fait , comme tant d’autres, qu’un schisme déplorable , mal plus grand que toutes les corruptions que vous supposez (1). « Les corruptions
preh$HâÜ. Sed hoc Ua demum flet , si sequamur universilalem , antiqui* totem, consensionem. Sequemur autem universilatem hoc modo : si hanc unam fidim veram esse fafeamur, quam iota per orbem terrarum con~ fUetur Ecclesia ; antiquitatem vero ilà , si ab his sensibus nullatenus recedamus quos sanctos majores ac paires nostros célébrasse manifes-^ tum est ; consensionem quoque itidem , si , in ipsa vetustate , omnium vel certe pene omnium sacerdolum pariter et magistrorum definitiones sententiasque sectemur^
Quid igitur tune faciet christianuscatholicus, si se aligna ecclesiœ particula ab universalis ftdei communione prœciderit ? Quid utique nisi ut pestifero corruptoque membro sanitatem universi corporis anleponat?..
Tempore Donali , à quo Donatistœ , Cum sese multa pars Africœ in erroris sui furias prcecipitaret , cumque immemor nominis , religionis, professionis^ unius hominis sacrilegam temeritatem Ecclesiœ Christi prœpûneret ; tune quicunque per Africam constitua , profano schismate detestato, universis mundi ecclesiis adsociati sunt , soli ex iüis omnibus inlra sacraria calholicœ fldei salvi esse potuerunt ; egregiam profecto relinquentes posteris formam , quemadmodum scilicet dsinceps , bono more , unius , aut certe paucorum vesaniœ universorum sanitas ant^ferretur. Commonllor. c. i, ni, iv, v.
(1) Bossuet disait au ministre Feri : « Vous vous plaignez de nos abus et de nos désordres ; êtes-vous si étrangement aveuglé, que vouscroyiezqu'iln’yen ait point parmi vous? S’il y a des abus dans l’Eglise, sachez que nous les déplorons tous les jours; mais nous détestons les mauvais desseins de ceux qui ont voulu les réformer
dans. rÉgUse > a dit South , ne ^ont jamais d’une influence aussi destructive que les divisions et les schismes ; il en est du corps spirituel comme du corps naturel , où ce qui divise et opère solution de continuité , tend plus a la destruction du tout , que ce qui corrompt simplement les parties. Vous pouvez bien guérir le corps quand il est ulcéré, mais non quand il est coupé (1). » Ne cherchez donc pas à légitimer votre séparation ; si vous trouviez une raison , elle vaudrait pour toutes les hérésies , et l’Eglise du Christ ne serait plus.
Il ne vous est donc plus permis de dire que l’Eglise était en ruine ; et puis nous vous rappellerions que ces accusations ne sont point anciennes. Luther venait de dire : « Dieu ne peut mentir , ainsi l’Église ne peut errer. » Et encore ; <( Je suis avec vous jusqu’à la fin du monde ; l’Eglise de Dieu est la colonne et le fondement de la vérité (2). » Jurieu
par le sacrilège du schisme. Le triomphe de la charité est d’aimer l’unité catholique malgré les troubles, malgré les scandales , malgré les dérèglements de la discipline , qui paraissent quelquefois dans l’Eglise... Dieu saura bien , quand il lui plaira, susciter des’^ pasteurs fidèles qui réformeront les mœurs du troupeau , qui rétabliront i’Egllse'en son premier lustre; qui ne sortiront pas dehors pour la détruire , comme ont fait vos prédécesseurs , mais qui agiront au dedans pour l’édifier. Puissiez-vous enfin vous repentir d’avoir ajouté le malheur du schisme à tous les autres^ maux ^dc l’Église! » \
a Ceux-la se sont donné beau Jeu en notre temps, dit Montaigne, qui ont essayé de choquer la vérité de notre Eglise par les vices des ministres d’icelle : elle tire des témoignages d’ailleurs. »
(f) Sermons^ vol. v, 1717.
' {%) Opéra Jenn. t. v, fol. 490. — « Mais, dit le ministre Starck, tant que l’Église n’eut pas condamné Luther, elle était infaillible ; du momieht qu’elle l’eut fait, elle se trouva pleine d’erreurs. »
n*avait pas proclamé moins clairement cette infaillibilité > quand il disait aux socinieos : « Est-il apparent que Dieu ait abandonné TEgtise universelle, à cë point, que toutes les communions, unanimement dans tous les siècles, aient renoncé à des vérités de la dernière importance (1) ? » Non Dieu ne l'avait point abandonnée cette Eglise , puisque ,' dans des aveux que nous n’avons pas oubliés , vous avez dit qu’elle était la vraie Église des apôtres , qu’elle avait la vraie Ecriture , les vrais sacrements y que Von pouvait y faire son salut, etc. Terribles adversaires î quand ils vous font un argument , crainte qu’il vous blesse , ils ont soin' de vous dire qu’ils l’ont rétracté et qu’il ne peut plus vous atteindre.
Mais enfin, si, contre toutes vos preuves, vousdisiez encore que l’Eglise était en ruine, nous demanderions pourquoi Luther, Calvin, Henri VIII et autres, dont les protestants eux -mêmes rougissent aujourd’hui , ont été choisis pour la rétablir, préférablement à tant de saints qui avaient paru dans le monde? Nous savons qu’il ne nous appartient pas de demander à Dieu la raison de ses décrets ; mais nous pensons pourtantque saint Bernard, saint François deSales, saint Charles Borroméeet tant d’autres, méritaient aussi' bien l’honneur de celte mission. D’où vient donc que ces saints personnages se sont distingués, surtout par leur soumission à l’Eglise romaine, par leur zèle pour Ses intérêts, et ont tenu à salut , malgré les abus et les désordres , de
mourir dans son sein ? Mais nous ne voulons pas insister
(1) Juricu parle absolument comme Tertullien : Ecquid verissimile est tôt ac tantæ in utiam fldem erraverint ! { Prœs. c. xxvm. )
sur ceüe préférence ; nous nous contentons de faire remarquer qu’elle est singulière.
Quoi qu’il en soit , nous admettons le choix de Dieu , selon ces paroles de Luther à l’électeur Frédéric : « Ce n’est pas des hommes , c’est du ciel et du Christ que j’ai reçu mon évangile ; » et d’après celles de Calvin à Sadolet : n Mon ministère a pour fondement la vocation divine ; je le tiens du Christ.» Mais , avant tout, ne sommes-nous pas en droit, sous peine de ne plus faire acte d’homme et de risquer de nous attacher à des novateurs quU nous est ordonné d$ fuir , ne sommes-nous pas en droit de leur demander des preuves de leur mission?
Les Pères ne se laissaient pas imposer par le premier hérésiarque qui s’élevait dans l’Eglise ; voici comment ils parlaient à Novalien : « Nous savons de qui vous tire* votre origine et votre nom. Novatien , est-ce un homme pur et sans tache , qni n’ait point été disciple de Novat , qui n’ait jamais abandonné l’Église , qui ait été ordonné légitimement, qui ait occupé une église vacante et libre? — Que fait cela, me direz-vous , à la question ? il suffit que Novalien ait enseigné telle doctrine. — Mais , mon frère, quand l’a-t-il enseignée? en quel temps? Aussitôt après la mort du Sauveur ? Point du tout , ç’a été environ trois cents années après et sous l’empire de Dèce. Et d’où lui est venu cette autorité ? a-t-il eu le don des langues ? était-il prophète ? quels morts a-t-il ressuscités ? quels miracles a-t-il faits ? car il lui fallait au moins quelqu’une de CCS prérogatives pour tenter d’introduire un nouvel évangile. Encore l’apôtre nous crie-t-il à haute voix : « Quand un ange descendu du ciel viendrait noos annon^
cer lin autre évangile, qu’il soit pour nous anathème ! » — Novalien la entendu ainsi, direz^vous, et c’est ce que Jésus- Christ a enseigné. — S'il en e^l ainsi , il faut donc que depuis Jésus-Christ jusqu’à Novalien , il n’y ait eu personne qui ait compris la doctrine de Jésus-Christ ; il faut que.
depuis Dèce tous les évêques aient été dans la voie de
l'ignorance et de l'erreur, et Novatien seul dans la voie de la vérité et de la justice (1). »
Nous dirons donc à Luther et à ses amis : Avez-vous le don des miracles ? ressuscitez-vous les morts ? êtes-vous prophètes ? le Saint-Esprit est - il descendu sur vous pour annoncer votre mission divine et commander aux hommes de vous croire? Tout apôtre , c’est-à-dire tout envoyé , doit montrer ses lettres de créance; sinon , quel qu’il soit , il n’a aucun droit de parler. Ainsi Tertullien parlait aux novateurs , à tous ces hommes inquiets et orgueilleux qui voulaient mettre le trouble dans l’Eglise et égarer les Ûdèles: « Moïse a prouvé sa mission, Jésus-Christ a prouvé la sienne, les apôtres ont prouvé la leur, et alors. seulement on les a écoutés , iis ont été crus. Qu’ils prouvent donc aussi qu’ils sont de nouveaux apôtres , que Jésus- Christ est descendu une seconde fois sur la terre, qu’il a de nouveau enseigné , que de nouveau il a été crucifié , est mort, est ressuscité ; que de plus il leur a communiqué le pouvoir d’opérer les mêmes prodiges que lui-même. C’est à ces traits que nous reconnaissons les vrais apôtres de Jésus- Christ (2). »
(1) Saint Pacien , Lettre à Sympronien.
(î) Probent se novos apostolos esse ; diçant Christum iterum descen-
Oa est d’autant plus fondé à faire cette demande au protestantisme , que Luther lui-mème la faisait à ceux qui s’élevaient contre lui. Quand Muncer avec ses anabaptistes voulut dogmatiser^ Luther, dédaignant d’entrer en discussion sur la doctrine , se contenta de lui faire demander, qui lui avait donné la charge d’enseigner? « S’il répond que c’est Dieu , qu’il le prouve par un miracle manifeste ; car c'est par de tels signes que Dieu se déclare quand il veut changer quelque chose dans la forme ordinaire de sa mission (1). »
11 n’aurait servi de rien aux prédicateurs de prêcher le pur Evangile, d’être des anges du ciel ; ils devaient appor> ter ade bons et assurés témoignages de leur mission ; autrement , disait le réformateur saxon , il ne fallait pas les admettre.» Sa décision à l’occasion de la révolte de Carlosfadt, qui osa mépriser son autorité et s’ériger en nouveau docteur, est énergique. Selon lui , rien ne pouvait excuser ces gens qui s'envoyaient eux-mêmes. « Je les défendrais , disait-il dans ses serinons , aisément devant le Pape; mais je ne sais comment les justifier devant le diable , lorsque le mauvais esprit à l'heure de la mort leur opposera ces paroles de l'Ecriture : c< Toute plante que mon Père u'aura pas plantée sera déracinée^ » Et encore : « Ils cou-
raient et cë n!était pas moi qui les envoyais. « Qiie répondront-ils alors? ils seront précipités dans les enfers (2). »
disse ^ Üerum ipsum docuitse , iterum crucifixum ^ iterum mortuum , iterum ressuscitalum. Sic enim apostolus solet facere^ dare iUis preeterea virtutem , eadem signa edendi^ quœ el ipse. Prœs. c. xxx.
(1) Sleld. I. V.
( 2 ) Sermons, t vu, p. 373.
Dans son commenlairo du Psaume 71 , Luther est plu» pressant encore contre les apôtres sans mission : a 11 n'est pas besoin, dit-il, d'attendre qu’on les défère aux pastèurs et au magistrat civil ; ce sont des voleurs et des fripons , qu'il faut traiter en voleurs et en fripons. Que si un pauvre diable a eu le malheur de tomber dans un pareil guêpier, il faut que, sous peine de parjure à Dieu et aux hommes, il déclare à quel troupeau il veut appartenir , ayant qu’on l’écoute. Veillons soigneusement à ce que nul prédicant, quand il vivrait en saint, ne vienne usurper la parole parmi les paroissiens qui ont un pasteur papiste ou on ministre hérétique. £n vient-il un qui n'apporte pas avéC' lui les litres de sa vocation divine et le mandat humain en vertu duquel il veut exercer le ministère évangélique , quand ce serait un ange , Gabriel lui-même , descendu du ciel, cbassez-le comme un apôtre d’enfer, et s’il ne s’enfuit pas, livrez-Ie, le polisson et le séditieux , au bourreau. »
• -La réforme est éloquente quand elle voit des sectes qui
sans litre chercbenl à se mettre à sa place; Dernièrement
elle disait aux méthodistes , qui voudraient mettre de côté leur mère devenue infidèle : « Qui êtes-vous? d’où venezvous? où sont vos litres, où sont vos lettres de créance pour publier un autre Evangile que celui qui s’est conservé àtravers les âges dans toutes les communions chrétiennes? Quels miracles faites-vous pour que nous vous croyions? Comptez-vous bien ; si vous n’aviez pas derrière vousdesinditîérents et des incrédules, non parce qu’ils partagent vos opinions, mais parte qu’ils craignent et baissent les doctrines orthodoxes, à quelle poignée imperceptible de disciples seriez - vous réduits! El vous parlez de votre autorité ! et
vous prophétisez votre triomphe dans Tavehir ! Àh ! cette pierre sur laquelle est assis le monde chrétien , ce rocher des siècles est trop lourd pour vos bras impuissants ; v(»us ne le déplacerez pas de sa base immense, vous ne réussirez pas même à l’ébranler, et vos inutiles efforts ne serviront qu’à constater une fois de plus que l’œuvre de Dieu ne se laisse pas détruire par l’opposition de l’homme (l). »
Les sentiments de Luther et de la réforme ne sont donc pas douteux; il est bien arrêté qu’il fauldestitresàunap6tre pour légitimer sa mission , pour se faire croire. Luther va donc opérer quelques miracles signalés; il les faut tels , Dieu le doit; car il s’agit d’une grande mission ; l’univers est dans l’erreur, et on lui apporte la vérité !... Eh bien ! les prodiges que l’on verra ici, c’est que Dieu dispensera Luther d’en faire ; Jésus-Christ , les apôtres en avaient besoin . mais le grand réformateur peut s’en passer; lui-même vous dira qu’il dédaigne d’en faire ; et si , sans respect pour la dispense divine , vous les lui demandez au nom de ses engagements , il vous montrera , pour tout miracle, son titre de docteur et les succès de sa prédication. « Presque tous les monastères , s’écrie-t-il , sont ravagés par ma plume et par ma bouche , et on publie que , sans violence , j’ai moi seul fait plus de mal au Pape que n’aurait pu faire aucun roi , avec toutes les forces de son royaume. » Voilà les miracles du chef de la réforme : des ravages , le fer et le feu ravageant l’Église ; la foi était éteinte ou ébranlée partout où sa parole passait. Mais Mahomet sera plus grand apôtre , car il a plus ravagé. « Etranges miracles , ajoute
(1) L’Espérance^ 26 scplombro 18*0.
Tertullien ; ceux des anciens a|>ù(rcs rendaient la vie aux morts , cl ceux des nouveaux tuent les vivants (t). »
Quant aux prophéties , Luther en a fait plusieurs, mais leur accomplissement , qui devait être très-prochain , est encore attendu : par exemple , la tin de la papauté , qui n’avait pas deux ans à vivre. Ceci est grave pourtant ; si Jésus-Christ , après avoir annoncé qu’il ressusciterait le troisième jour , n’était pas ressuscité , que faudrait-il conclure? il aurait été faux prophète, un imposteur. Et Luther que sera-t-il donc, malgré Mélanchton qui cherche à prendre sa défense , en disant qu'il ne faut pas mépriser les prophètes , mais les éprouver ? Nous pensons, nous, que les épreuves ont été assez longues , et qu’il est temps d’en linir avec le prophète Luther (2).
Malgré tous ces désappointements , les prophéties sont toujours chères à la réforme; Jurieu a fait celle-ci : ((Nous irons bientôt porter la vérité jusque sur le trône du men-
(1) Volo igitur et virtutes eorum proferri ; nisi quod agnosco maxi^ mam virtutem eorum , qua apostolos in perversum cemulanlür : iüi enim de nwrtuis vivos faciebant , is/i de vivis mortuos faciunt. Præs. c. xxx.
(â) Cependant Luther ne Tut pas toujours faux prophète ; voici une de ses prophéties qui a eu son accomplissement; il avait dit ; a Je lis dans l’avenir, Dieu m’en a levé un coin : je vois' des tempêtes prochaines , si satan n’est pas enchaîné... Il faut renoncer à la paix , ou renoncer à la parole divine. Le Seigneur est venu apporter la guerre et non la paix... Je suis tout frappe de terreur... 31alheur à la terre !... Des visions nouvelles ont été vues dans le ciel : à Vienne , des flammes et des incendies ; je voudrais les voir... c’est ma tragédie que ces signes célestes annoncent au monde... » (Lettre à Stanpits et à Spalatin.) Incendie des églises etdescouvents, meurtres et exécutions sanglantes , guerres qui coûtent la vie k cent mille paysans , etc. , dites si Luther fut faux prophète l
songe , et le relèvement de ce qu'on vient d abattre se fera d'une manière si glorieuse , que ce sera rélonnement de toute la terre. » Il voulait dire , probablement , que la réforme irait s’établir au Vatican, à la place du Pape; et que si elle avait été humiliée en France par Louis XIV, elle se relèverait plus forte et plus puissante que jamais, au milieu de l’étonnement et de l’admiration de toute la terre, et tout cela devait avoir lieu bientôt. Jusqu’ici rien n’annonce que Jurieu ait été meilleur prophète que Luther. Si la réforme a jamais eu devant elle un avenir prospère et glorieux, certainement ce n’est pas au dix-neuvième siècle.
Elle aurait tort de se retrancher derrière ses succès, d’oser répéter avec Luther : « Si mon œuvre est une œuvre humai, ne, elle périra ; si c’est une œuvre divine, elle est éternelle.» <( Cet argument, dit le protestant Menzel, contriste le cœur . car le Catholicisme, que Luther devait remplacer, était debout et après' trois siècles .vit encore (1). » D'ailleurs, Mahomet a eu plus de succès , plus de duréè , et.ee n’est
qu’une vile erreur. Certains scélérats aussi ont pu parler de
leurs, triomphes. Si tous n’entrainent pas avec eux leurs pareils ,* s’ils ne font pas secte , c’est que la force a appuyé la justice ; autrement nous verrions les voleurs et les brigands élever leur tribunal sur tous les tribunaux brisés ; et puis, au milieu de leurs arrêts et de leurs crimes , ils pourraient , comme Luther , défendre leur mission par leurs succès.
Il est donc certain que Dieu n’a rien fait pour recommander aux peuples la mission du nouvel apôtre ; il a
(5) Vie de Calv. l. i, p. 408.
permis , au contraire , que Ion vit par des signes manifestes qu'il n'était point en lui, et qu’il le désapprouvait. On n’avait donc aucune raison d’abandonner l’ancienne Eglise. Je dis plus , la chrétienté en avait de très>grandes de lui rester toujours fortement attachée ; cl c'était Dieu qui le voulait. L’Eglise, au sein de laquelle on vivait alors, avait été fondée par les apôtres, illustrée par un nombre infini de miracles , cimentée par le sang de nuées de martyrs , dirigée par de saints évêques , soutenue par les lumières de tant de docteurs, recommandée par toutes les vertus. Comment ne pas être retenu dans l’erreur par des liens si forts, et séduit par des voix si éloquentes ? S'il est permisde s’égarer , c’est avec une scæiélé pareille ; et l’on peut , ce semble, être tranquille dans la voie où l'on marche, quand on est précédé par tout ce que les siècles et l’univers ont possédé de plus grand , de plus illustre , de plus saint. Gai, si Luther avait la vérité de son côté , Dieu aérait coupable ; il aurait tout fait pour que le monde restât dans l’erreur , et rien pour qu’il connut la vérité. Mais , dans ce cas , le premier mot du symbole de la réforme est un blasphème.
Que l’on cesse de calomnier Dieu ; il avait annoncé les derniers réformateurs , et prescrit aux peuples la conduite qu’ils devaient tenir à leur égard. Les apôtres avaient dit aux fidèles : a II s’élèvera parmi vous de faux docteurs qui introduiront des sectes pernicieuses ; et plusieurs les suivront dans leurs débauches ; et à cause d’eux on blasphémera contre la voix de la vérité. — 11 y aura des hommes amateurs d’eux-mèmes , avares , orgueilleux , médisants, sans foi et sans parole, inhumains, ayanf plus d'amour pour la volupté que pour Dieu , qui auront une apparence
de piété , mais qui eu renonceront la vérité et l’esprit ; évitez-les , car de tels hommes ne servent point le Christ notre Seigneur. Ils s’insinuent dans les maisons, emmènent captives les femmes simples chargées de péchés et conduites par divers appétits... Ils sont vains à parler , séducteurs : ce sont des hommes corrompus dans l’esprit et pervertis dans leur foi.... Ce sont des orgueilleux , qui résistent à la vérité ; repoussant la bonne conscience , ils font naufrage dans la foi ; leurs discours y vains et profanes , contribuent beaucoup à l'impiété... mais ils ne feront plus de progrès, car leur folie sera manifeste à tout le monde , comme l’a été celle des autres (1). »
Ainsi avertis , les peuples pouvaient-ils écouler les novateurs du seizième sièle ? Mais malheur à ceux qui > malgré tant d’avertissements, se laissent séduire ; ils sont sans excuse. « Apparemment, leur dit Tertullien, s’adressant à des chrétiens que des erreurs de son temps avaient entraînés , apparemment que vous obtiendrez grâce , tandis que ceux qui se sont souvenus des oracles du Seigneur et de ses apôtrcs,el qui auront persévéré dans la foi orthodoxe, courront risque de leur salut ! J'avais annoncé, il est vrai, leur
(1) In vobis erunt magistri mendaces , qui introducent sectas perdiiionis... et tnuUi sequentur eorum luxurias^ per quos via veritatis blas~ phemabitur. — Erunt homines se ipsos amantes , cupidi , superbi , Wos phemi.... sine pace criminatores , incontinentes^ voluptatum amatores magisquam Dei. Et hos devita^ ex his enim sunt qui pénétrant domos^ et captivas ducunt muUerculas oneratas peccatis^ quœ ducuntur variis desideriis... Hi résistant veritati , homines corrupti mente , reprobi circa fidem , sed ultra non profteient; insipientia enim eorum manifesta erit omnibus^ siciit et illorum fuit. (S. Pétri H. Epist. 3. 2. II. Tiraotli. S. 2. et seq. )
dira le SeigDcur , qu’il viendrait des maîtres de mensonge en mon nom , au nom de mes prophètes et de mes apôtres ; j'avais ordonné à mes disciples de répéter les mêmes pré' dictions ; j'avais confié à mes apôtres mon Evangile et le symbole de la foi ; mais , comme vous refusez de croire , il m’a plu ensuite y faire des changements. J'avais promis la résurrection de la chair, mais j'ai craint de ne pouvoir accomplir ma promesse ; j'avais montré que j’étais né d'une vierge , mais j’ai rougi d'une pareille naissance ; j’avais assuré que le Créateur du monde était mon père , mais un meilleur père m’a adopté ; je vous avais défendu de prêter l'oreille aux hérétiques , mais j’étais moi-même dans l’erreur. Voilà les absurdités que sont forcés de dévorer ceux qui s’écartent de la règle, et qui ne sont point en garde contre le danger de perdre la foi (1). »
Les premiers apôtres de la réforme n’ayant donc rien pour eux , ni la mission de l’Eglise romaine , seule puissance compétente qui fut au moude, ni les miracles, ni les prophéties , signes d’une mission extraordinaire et que Luther a si hautement demandés, ces premiers apôtres ne sont donc , prêtres ou laïques, docteurs ou garçons d’imprimerie, évêques ou cardeursde laine (*2), que de faux pasteurs , lesquels n’ont pu transmettre à leurs successeurs que le malheur de leur révolte et de leur usurpation.
(1) Prœs. c. XLiv.
(2) L^auteur des Éléments de l'histoire de Brandebourg^ ii part. p. 146, raconte que pendant la visite des églises ordonnée en 1541 par l'électeur Joachim II , on avait trouvé « plusieurs pasteurs qui n'étaient proprement que des tailleurs, des maréchaux , des maçons, des tanneurs, et des individus d'autres professions scmhia-
Si les ministres noas opposaient la consécration ou la succession du ministère, comme source de leurs pouvoirs , nous laisserions à un protestant qui sait dire la vérité , le soin de leur répondre; il leur prouverait qu’ils ne peuvent accepter ce terrain sans devenir catholiques ; voici ces paroles : « Les idées des réformateurs , sur la manière dont les pouvoirs sont conférés au clergé , conduisent encore au Catholicisme. En eflet, du moment où ce n’est pas le choix du troupeau qui confère au pasteur ses pouvoirs , comment les pouvoirs lui sont-ils conférés? par la consé-
blés. Luther lul-mème donna Tordination à des compagnons d’imprimerie et les envoya ensuite dans les endroits qui désiraient des pasteurs, pour y lire scs sermons imprimés. »
Il y a dix-sept siècles qu'un de nos apologistes parlait ainsi des protestants : « Je ne dois pas omettre de décrire ici la conduite des hérétiques, combien elle est frivole , terrestre, humaine, sans gravité, sans autorité, sans discipline, parfaitement assortie à leur fol. On ne sait qui est catéchumène, qui est fidèle... Le renversement de toute discipline. Ils rappellent simplicité , droiture; et notre attachement à la discipline , ils le traitent d’affectation. Ils donnent la paix à tout le monde indifféremment. Opposés les uns aux autres dans leur croyance, tout leur est égal , pourvu qu’on se réunisse pourtriompherdela vérité. Tous sontcnflés d'orgueil, tous promettent la science ; les catéchumènes sont parfaits avant d'étre instruits ; et leurs femmes , que ne sc permettent-elles pas? Elles osent dogmatiser, disputer, exorciser, promettre des guérisons , peut-être baptiser. Leurs ordinations se font au hasard, par caprice et sans suite. Tantôt ils élèvent des néophytes, tantôt des hommes qui sont engagés dans le siècle , tantôt même des apostats, pour s’attacher par l’ambition ceux qu'ils ne peuvent retenir par la vérité. Nulle part on n’avance comme dans le camp des rebelles , où la rébellion tient lieu de mérite : aussi ont-ils aujourd’hui un évêque , et demain un autre ; celui qui est diacre aujourd’hui sera demain lecteur; le prêtre deviendra laïque, car ils chargent les laïques des fonctions sacerdotales. »
craUon^ qui est un sacrement ? Cette consécraiion, par qui est-elle etîectuëc? par les pasteurs de l'Eglise. Ces pasteurs, par qui out-ils ëlë consacrés ? par d'autres pasteurs. Et les premiers pasteurs, par qui furent-ils consacrés? Ici est la difliculté : le seul moyen de la résoudre est celui qu'emploie Dumoulin. 11 s'applique à établir la succession des pasteurs réformés, soit aux pasteurs vaudois ou albigeois , soit aux prêtres romains, et emploie divers raisonnements pour établir que le ministère consacré dans l’Eglise de Rome reste légitimement consacré , bien qu'il passe dans un autre. De cette manière on retombe dans la succession apostolique, et de là dans le Catholicisme ; aussi Calvin , sans rejeter tout-à-fait l'idée de la succession , ne pouvant admettre la vocation légitime des prêtres romains , déclare que cette succession n'est rien là où n'existe pas la vraie foi. C'est donc la doctrine, en dernière analyse , qui distingue les pasteurs légitimes ; mais quelle est la règle de la doctrine de l'Eglise? les confessions de foi. Qui est -ce qui rédige les confessions de foi ? les pasteurs. C'est donc la doctrine qui juge les pasteurs , et ce sont les pasteurs qui jugent la doctrine.
» Le système romain est tellement logique et lié dans toutes ses parties , qu’il faut n’en rien admettre , on l'admettre tout entier. Les protestants seront battus sur le terrain des principes toutes les fois qu'ils n'adroettront pas sans réserve la liberté avec toutes ses conséquences ( 4 ). »
Donc, encore une fois, les ministres n’ont aucune mission. Ici , toutes les issues leur sont fermées ; et il faut
(1) Thèses publ. soutenues à i'Acad. de Oeneve, 1839.
qu'ils conviennent que , séparés de l'Eglise , <( ils ne sont pas plus ministres, comme le disait Jurieu, que les bonzes de la Chine et les bramines des Indes (l).» Au lieu de Dieu , ce n'est plus que l'homme qui les envoie ; mais l'homme n'est rien et ne peut rien sans Dieu.
De là, celle dégradation qui fait la douleur de la réforme , et la position fâcheuse des ministres. Avec nous , autrefois, ils dépendaient du ciel ^ maintenant ils dépendent d'une autorité humaine et arbitraire (2). Le joug
(1) Voici les paroles de Jurieu , Xfl Lettre past. « Si les bonzes de la Chine et les bramines des Indes annonçaient eux-mèmes Jésus- Christ cruciné, comme moi, un même Christianisme pur, sans corruption, ils auraient avec moi un môme ministère. Il Importerait fort peu d’où ils tireraient leur mission : Dieu n’a point attaché son salut à telles ou telles mains, et ne nous a pas attaches à la nécessite de recevoir l’Èvangile de certaines gens plutôt que d’autres. » Luther s’était montré encore moins difficile ; lisez: «Si le diable apparaissait et que j'apprisse qu’il s’est mêlé de l’office de pasteur ; qu’ayant revêtu une figure d’homme , ii a prêché , enseigné , baptisé , messe , absous et fait ces fonctions selon l’institution de Jésus-Christ, nous serions forces d’avouer que ces sacrements ne sont pas inefficaces, mais que nous aurions reçu un vrai baptême , un véritable Evangile , une vraie absolution , un vrai sacrement du corps et du sang de Jésus-Christ ; car notre foi et reflicacité des sacrements ne reposent pas sur lu qualité de ia personne. Qu’importe qu’elle vaille quelque chose ou rien, qu’elle ait reçu l’onction ou non , que sa vocation soit légitime ou non , que ce soit un diable ou un ange ? » [De missaprivala,)
(2) Un des plus savants organes de l’église d’Angleterre, déplorant tous les maux de ce pays, fruits de la séparation du Catholicisme, avoue que « L’église anglicane n’est plus qu’une administration civile dont on se sert pour enregistrer les mariages , les naissances et les décès. »- Les pasteurs ne sont pas mieux traités en Allemagne : « L’état ne les prend plus que pour des officiers de police. .. Il ne les estime guère et ne les place que dans la dernière
papal , dit Mélanchton , était de bois , et on s'en est imposé un de fer» savoir : celui des politiques » qui se sont arrogé une autorité bien plus terrible que celle du Pape (1). Ce réformateur aurait voulu éviter à tout prix riiumiliation d'uu ministère sans dignité» sans autorité» sanr puissance. Il dit » dans son Instruction contre les anabaptistes : u Que ron place l'ordination des prêtres au nombre des sacrements» cela me plait très-fort ; mais par ordination, il faut entendre la vocation au ministère de la parole et des sacrements, par conséquent le ministère lui-même. Car il est utile et même nécessaire que dans l’Eglise chrétienne on le regarde comme une institution sainte et salutaire ; il est nécessaire que les lidèles sachent que Dieu veut donner
classe de scs offleiers. » ( Sur le vrai caractère du Prêtre évangélique. par le professeur Marheinexe, à Heidelberg.- Rev. Brit. mal 1840. )
L'Espérance parle ainsi de la triste position des mlnistresen Suisse : « Les grands-conseils, se déclarant ridiculement eux-mèmes stmmi episcopi, se donnent une compétence usurpée cttyrannique sur les églises , en pétrissent de leurs mains mondaines les institutions. Non contents d’une juridiction circa sacra, dont pourtant avaient été satisfaits jusqu’ici certains despotes , les conseils se sont attribué un droit in sacris, et ils ont si bien fait , que l'égli.se n'est plus bientôt qu’une branche de l’administration , et les pasteurs , des employés de l’État, révocables à volonté. Bien plus, en certains endroits le pasteur doit être réélu tous les cinq ans par la paroisse , et pour peu qu'il se trouve dans la commune quelque adversaire tant soit peu influent d’un fidèle ministre de la parole de Dieu , il lui sera facile d’obtenir sa destitution sous le nom moins âpre de non-réélection. Cela s’est vu à Heiden, au canton d’Appenzel, et ailleurs; on a vu jusqu'où était venu dans cette voie le gouvernement de Zurich , lors de la nomination de Straus à une chaire de théologie. » (4 nov. 1840.)
(1) Du corps de Doctrine.
TEsprit saint par la prédication et la lecture de TEcriture , atin que personne , à l’exemple des anabaptistes , ne cber> che des révélations hors du ministère. »
Gomme tout cela est misérable ! Gomme ces premiers réformateurs se moquaient de leur église ! Est>ce qu'il suffisait de dire aux peuples de venir environner de leur respect le ministère nouveau pour le rendre recommandable? L'ordination catholique lui manquait » et , sans pouvoirs, il était nécessairement sans respect , sans confiance. La secte même a dit que cela était juste , lorsqu'elle s'est exprimée ainsi sur ce ministère , condamné par son institution même à la nullité et à l'humiliation : a Qui sera d’humeur, a-t-elle dit , d'écouter les avis , les remontrances d'un homme qui exerce un état méprisé dans la société , un état qu'on peut laisser debout parce qu'on l'a trouvé en place , et qu'on ne pourrait le supprimer [1] ? »
Les doctrines y perdent autant que les prédicateurs. « Gar, ajoute encore la réforme avec la même franchise , un peuple quiacesséd’honorer les ministres de la religion , ne tarde pas aussi à se prévenir contre les doctrines que ces ministres exposent; les principes de la vertu et du vice deyiennent pour lui un problème; l'égoïsme, la férocité et tous les vices viennent à la suite.. (2) » « Gela n'est que trop bien prouvé , et nous voyons le culte public , la religion et les mœurs tomber de jour en jour davantage, depuis que les ecclésiastiques ont été métamorphosés en simplesserviteursde
(1) ErUretiens phüosoplüques sur la réunion des communions chrétiennes.
(i) Ibid.
TËtat , 6D instructeurs du peuple , en donneurs d*avis office que chacun peut remplir $ot~mêine ; ils ont bien moins d'autorité sur ceux qui sont soumis à l'exercice de leur emploi , que toutes les autres classes d'employés dans l'Etat n'en ont sur les subordonnés de leur catégorie ; depuis , surtout , que les liens , qui doivent unir étroitement le clergé et le peuple pour le maintien de la religion et des mœurs , se relâchent journellement. »
Cette vérité^ au reste, est écrite en gros caractères dans rattitude et la conduite des ministres. Gomparez*les à nos évéques et à nos prêtres catholiques , et vous direz qui est sans mission, qui est étranger au ministère de Jésus-Christ. ^ Voyez comme les premiers faiblissent, hésitent, se contredisent, selon que le demandent leurs besoins, leurs craintes ou leurs espérances.^ Le fameux Cranmer ira mettre sa mitre schismatique sur le berceau d'un roi-enfant ; les autres recevront leurs pouvoirs des mains d’une femme; ceux-ci accepteront une crosse que leur donnera le Grand- Turc, qui les destituera à son gré ; on verra ces hommes accorder autant que possible à la faiblesse de l’homme , à ses passions ; et , bien que l’Évangile crie et que tous les siècles réclament , ils permettront deux femmes à la fois au landgrave de Hesse, ils retrancheront lesjeûncs, toutes les pratiques pénibles ou crucifiantes. Afin que les remords se taisent, que la conscience soit en paix, ils proclameront toutes les actions innocentes, la vie tout entière sera pure; et , repoussant le péché originel comme un scandale, Adam n’aura point péché (1).
(Ij Dans une lettre de lord Chedworth au rév. Th. Cropton, on*
Tout cela se conçoit dans les nouveaux apôtres ; la religion étant leur œuvre , ils en font bon marché; tontes les concessions, toutes les avances sont possibles. Les lulbériens embrasseront les calvinistes ; le même ministre, dans le même temple , dira à ses fidèles , dans la célébration de la cène, bien qu'ou le prenne en flagrant délit de mensonge et d'impiété : a Ccd est mon corps , ceci est la figure de mon corps... »
Ob ! que l'on voit bien que ce ministère ne vient ni de haut, ni de loin! il n'était pas hier; ce sont des hommes qui font fondé, des hommes qui le soutiennent, des hommes qui le paient... Osez tout, il ne s’agit que de demander.
Un ministre parlait ainsi de scs malheureux confrères , qui , en se séparant du Catholicisme , se sont faits les esclaves du pouvoir : a Pour ne pas avoir l’air d’aspirer à la hiérarchie catholique , prêtres protestants se sont défaits bien vite de toute apparence religieuse , et se sont tous mis très-bumblemcnt aux pieds de l’autorité temporelle... Parce que la vocation des pr^/res protestants n’était' nullement de gouverner l'Etat, il n'aurait pas fallu en conclure que c'était à l'Etat à gouverner l'Eglise... Dès que la^' religion devient lia servante de l'Etat , il est permis de la
Cf J- • \ irtiRj nr;
Ut Phistoirc suivan'.c : a Deux théologiens contra-remontrants s’a>l musaient à plaisanter un pauvre diable qui était remontrant , et lui dirent ; A quoi pensez-vous avec cet air de gravité ? Je pensais, ^ messieurs, répondit- il, à une question controversée : Quel est l’auteur du péché? Adam s’en excusa et le rejeta sur sa femme Eve le passa au serpent ; le serpent , qui alors était jeune et timide , ne trouva pas un mot à dire en sa faveur; mais, ensuite devenu vieux et hardi, il vint au synode de Dordrecht , et il eut l’audace d’en accuser Dieu même. » * ’ : ' ? î : : - cr * (j
regarder , dans cel état d’abaissement , comme l’ouvrage des hommes , et même comme une fourberie. C’est de nos jours seulement qu’on a pu voir l’industrie , la diète , la politique, l’économie rurale , et la police dans la chaire... Le prêtre doit croire qu’il remplit sa destinée et tous ses devoirs en faisant lecture en chaire des ordonnances de la police. Il doit dans ses sermons publier des recettes contre les épizooties , montrer la nécessité de la vaccination , et prêcher sur la manière de prolonger la vie humaine. Comment donc s’y prendra-t-il après cela pour détacher les hommes des choses temporelles cl périssables , tandis qu’il s’efforce lui-mème , avec la sanction du gouvernement , d’attacher les hommes aux galères de la vie (l) ? »
C’est la juste punition de la révolte. « Il faut choisir entre la hiérarchie catholique et la suprématie civile , il n’y a pas de milieu ; cl qui oserait blâmer les souverains qui établissent l’nnité civile partout où ils n’en trouvent point d’autre? Que ce clergé séparé, qui ne se plaint que de lui- . même, rentre donc dans l’unité légitime , et tout de suite il remontera comme par enchantement, à ce haut degré de dignité dont lui-même se reconnaît déchu ; avec quelle bienveillance , avec quelle allégresse nous l’y reporterions de nos propres mains I Notre respect les attend (2) . »
Des regrets amers, de nobles vœux ne viennent -ils pas leur dire quelquefois, et ce qu’ils ont perdu, ctcequ’ilsdc- . Vraient recouvrer ? Ne pensent-ils jamais à la dignité, à la
(1) Sur le vrai caractère du Prêtre évangélique , par le professeur Marheinexe.
(î) Du Pape, t. Il , p. 168.
noble atlilude de nos évèqaes, de nos prêtres calholiqaes? A ceax-là que le pouvoir ne demande ni servilité ni complaisance; comme sujets, ils seront respectueux et ûdèles, mais . comme évêques et comme prêtres , ils ne connaissent que Dieu. Envoyés par lui , dépositaires de sa foi, ne leur demandez rien ; ils vous diraient de demander à Dieu. Ne cherchez pas à les intimider, ils sauront mourir, non faire des concessions , non faiblir. Loin de s’humilier devant les grands, les rois de la terre, si leur foi est attaquée , ils se lèvent, ils grandissent; et les monarques céderont, et on les verra s’humilier, non devant les hommes, mais devant Dieu , car ils ont à faire à ses ambassadeurs , à ses lieutenants : Pro Christo legalione fungimur. On comprend alors tous ces beaux traits de grandeur et de sainte hardiesse qui remplissent Thisloire eccléiiaslique ; l’on trouve tout simple que les Léon , les Basile , les Ambroise aient été si grands devant Attila , Constance et Tbéodose. Dieu est avec eux, il parle par eux, et ils sont puissants comme la vérité , inflexibles comme elle.
Ceci est grand et parle haut: il n’est pas nécessaire de demander aux protestants quels sont les légitimes et les vrais pasteurs; ils s’étonneraient, si vous vouliez mettre sur
la même ligne nos évêques ou nos prêtreset les envoyésd’un
magistrat ou d’un consistoire. Le respect et la confiance qu'ils ont pour les uns et pour les autres, diffèrent comme leur mission et leur autorité. Quel ministre protestant osera jamais dire à scs auditeurs ce qu’un de nos évêques disait autrefois à des protestants convertis : « Quand j’ai prêché la sainte parole, le Saint-Esprit vous a fait ressentir que j’étais votre pasteur. Je vous ai vus autour de la chaire
Digilize^^^oo
avec le même cmpresscmeot que le reste du troupeau ; la saine doctrine entrait dans vos cœurs à mesure qu’on vous l’exposait telle qu’elle est , et les doutes que l’babitude plutôt que la raison élevait encore dans vos esprits , cédaient peu à peu à la vérité. Vous n’avez pu vous empé» cher de reconnaître que j’étais à la place de ceux qui ont planté l'Évangile dans ces contrées ; vous les avez vénérés en ma personne , quoique indigne. Je ne vous ai point annoncé d’autre doctrine que celle que j’ai reçue de mes prédécesseurs ; comme chacun d’eux a suivi ceux qui les ont devancés , j’ai fait de même. Regardez tout ce que nous sommes d'évéques autour de vous et dans toute I étendue de ce royaume , nous avons tou s la même gloire que nous ne laisserons pas alîaihtir (1). »
C’est sans doute parce que les ministres ne peuvent parler ainsi, qu’ils ne disent rien dans leurs discours ; le dogme est mis de côté , et ils passent leur temps à répéter ces mots : morale , union , fraternité. On peut voir dans le docteur Ptanck , savant théologien protestant , quelque chose de cette nouvelle théologie à l’nsagc de la réforme. « Quoique Jésus-Christ, dit ce docteur, ait prévu d'abord qu’une église naîtrait par la suite des temps et par l’empire des circonstances ; quoiqu’il ait même très- probablement désiré que la chose arrivât ainsi , il n’avait cependant jamais eu l’intention, que les disciples de sa doctrine parussent dans le monde , comme une société visible et réunie par un lien extérieur , pour former une Eglise dans ce sens ; mais il a voulu qu’ils se bornassent à se sentir unis
(i) Bossuet, LeW. petst, sur la Com. pose.
ol enchaînés par les liens moraux de l’unité^ de l'harmonie des affections et des pensées , et de Tégalilé des iolcDtions et des espérances. Enfîn , dans la pensée de Jésus Je baptême et la cène n'étaient pasdes articles essentiels au culte externe^ ni une condition nécessaire pour former une liaison extérieure (1). »
Vous le voyez ; il ne s'agit plus que d'une union d'esprit et de cœur. Mais cela posé , nul n'est exclu ; le protestao* lisme reçoit tout et presse tout sur son cœur, tant il est plein de charité: et les juifs, et les musulmans, et les brames, etc. Il consentira même , de peur que ces nouveaux membres soient blessés par quelques vieux restes de l'ancieune croyance, à effacer les dogmes auxquels il semblait tenir encore ; a et nous savons, dit le savant auteur de la Cène, que les choses en sont venues au point, qu'on fait déjà des allusions plus ou moins claires à l'entière suppression de la cène , comme un rit devenu absolument inutile. Il y a plus , un des coopérateurs du journal littéraire de M'ageoetz a osé dire que , très-probablement , il ne serait bientôt plus question de baptême ni d’eucharistie. » « Voyez , ajoute le ministre Starck , avec quel zèle on travaille chez vous , après y avoir détruit les idées d'une église chrétienne , à supprimer également tous les sacrements , pour opérer celte belle union de l'esprit , cette harmonie des affections et cette égalité des espérances , qui nous enebainent en même temps avec fous les inûdèlcs. »
Ainsi, lasse de tant d'efforts inutiles, de tant de travaux sans fruits , la réforme a pris un parti désespéré , mais le
(1) Sur la séparation cl la rcunion , etc., p. 10 à 13, par Planek.
seul raliouncl , le seul possible ; pour avoir la paix avec tout le monde et avec elle-même, elle a ouvert ses temples à toutes les religions , comme les païens à tous les dieux ; et , bien qu’elles vinssent avec leurs fables, leurs extravagances , leurs vices , elle a dit à tout le monde : soyez les bienvenus , entrez ; et alors seulement elle s’est reposée , faisant , pour se distraire , du senlimcntalisme.
Ne cherchez pas à la défendre, en disant que l'on a conservé la Bible , et que c’est d’après elle que l’on instruit dans les prêches ; un savant ministre vous répondrait: «Il est vrai que tous vos ministres sont astreints , sous serment , à la prendre pour base de leur foi et de leur enseignement ; mais parmi cent de vos savants théologiens , peut-être n’en trouverait-on pas dix qui croient et qui enseignent conformément aux livres symboliques. D’après la doctrine conservée par les premiers réformateurs, et celle professée par vous , de nos jours, je me crois très-fort autorisé à m'écrier avec Lessing : « Jadis, mes chers enfants, jadis (1) ! »
Il ne reste donc aux ministres, et ce sont eux-mêmes qui viennent de nous le dire, il ne leur reste que le rôle de scntimenlalisics, et c’est le seul qui leur soit permis désormais, à
(1) Lessing raconte quelque part, qu'un voyageur ayant relâché dans une lie , y trouva des enfants nés de parents européens , lesquels venaient de mourir. Sur la question qu’il leur lit s’ils étaient chrétiens, ces enfants répondirent, à la vcrile, très-afnrmativement. mais sans pouvoir d'aucune façon justifier de ce qu’ils avaient appris de leurs parents. Interrogés d’une manière plus pressante, ils produisirent enfin la reliure vide d’un catéchisme , en disant : (f Tout est renfermé là dedans. » Jadis , mes chers enfants , oui , jadis tout y était renfermé , répondit le voyageur.
moins qu'ils ne veuillent être tout simplement « des hommes habillés de noir qui montent en chaire tous les dimanches, pour tenir à leurs auditeurs des discours honnêtes. » Singer le zèle , vouloir être écoutés et surtout être crus , ce serait hâter le triste dénouement qu'ils prévoient et qu’ils redoutent. En faisant le procès à leurs premiers apôtres , ils remettraient les choses sur l’ancien pied ; iis ramèneraient le peuple au Catholicisme. Que répondirent Luther et ses pareils, quand l'Église tout entière leur fit entendre sa voix , cette voix reconnue partout, et toujours, comme la voix de Dieu même? nous l’avons dit , par la révolte et l’outrage. Or, si ces chefs et ces modèles ont eu raison, sans doute que tous leurs auditeurs protestants en imitant leur exemple n’auront pas tort ; car on ne peut exiger de leur part plus de respect et de soumission. Mais alors, vous, ministres calvinistes , anglicans , luthériens , vous ne serez plus écoulés; on répondra à vos exhortations par la pitié, à vos menaces par des menaces, à vos anathèmes par des anathèmes: et si Luther s’arrogeait le droit d’appeler le Pape antechrist, pourquoi vos auditeurs n’auront-ils pas aussi le droit de vous donner ce nom? Donc , vous dirontils , choisissez : si la révolte de vos chefs a été légitime , la nôtre l’est aussi ; descendez de vos chaires, rentrez dans vos familles , et au nom de Luther et de Calvin , et d'après vous-mêmes , c’en est fait du protestantisme. Si , au contraire , vous dites que Luther a eu tort , c’est à vous à réparer sa faute ; descendez encore de vos chaires , revenez au Catholicisme, et ramenez-lui vos peuples que la révolte lui a ravis.
Il faut remarquer que les principes les plus chers aux
ministres, le plus hautement proclamés par eux , viennent appuyer fortement celte logique et démolir de fond en comble le protestantisme. La Bible, rien que la Bible ! n’esl-ce pas là ce que vous répétez sans-cesse ? Eh bien ! si Ton vous prend au mol , qu’arrive-l-il ? c’est que toutes vos prédications sontüiHes^ et votre ministère est la plus inutile des créations humaines ; tout le monde peut se passer de vous ; car que direz-vous qui vaille la Bible? Et si l’on ajoute ces paroles^ souvent répétées par Luther , par Calvin et par vous-mêmes : <t Tout le monde est prêtre , tout le monde est apôtre , tout le monde est docteur , le Saint-Esprit enseigne à chaque ûdéle toute vérité , » qu’aurez-vous à répondre ?
Ceci n’est pas une ûction : ces scandales , donnés par les enfants de la réforme , se sont plus d’une fois reproduits , même dans ses beaux jours.
— De qui as-tu reçu ta nàission ? voulut dire un jour un luthérien à un anabaptiste qui dogmatisait.
— De qui ? tu ne connais donc pas le livre où ton maître dit qu’il a lu toute sa vie? Or , qu’est-il écrit dans ce livre ? Que la charité est un titre suffisant pour prêcher sa parole.
— Tu es un apôtre d'iniquité , tu calomnies saint Paul , tu blasphèmes l'Evangile ! Sans doute , tout chrétien doit pratiquer les œuvres üq charité , mais tout chrétien n’est pas appelé à annoncer la parole divine ; il faut , pour la répandre , d’aulres titres et une autre mission que la sainteté des mœurs et l’amour du prochain.
— La vocation , sans doute ? reprend l’anabaptiste : je te comprends ; mais dis-moi de qui lu la tiens ?
— Des magistrats ; c'est deux que nous avons reçu le pouvoir de prêcher TEvangile.
— Et moi , du choix de nos églises : nos églises ne valent-elles pas les magistrats? Ouvre donc notre livre commun , lettre morte pour toi et pour nous lettre de vie ; où donc as-tu lu que Christ ait conféré aux hommes le pouvoir de députer des apôtres et de leurdire : Allez , prêchez, répandez la parole de vie , au nom du Christ , le sauveur des hommes (1) ?
Ainsi , les arguments du luthérien viennent trop tard ; on s'en tenaità ceux de Luther ; et les nouveaux protestants de la Saxe , se sutfisant à eux-mêmes , ne voulurent plus de pasteurs ; pour s'en délivrer, ils refusèrent de pourvoir à l'entretien du culte nouveau (2).
mais, quand même les ministres trouveraient des auditeurs dociles , ils ne les garderaient pas long-temps, iis les auraient bientôt découragés par leur air embarrassé , par l'impossibilité où ils sont de leur dire ce qu'ils croient , et ce qu'ils doivent faire croire. Toujours incertains dans leur foi , ils n'ont rien de ûxe , rien d'arrêté ; les temps , les événements font leur symbole (3). Voilà la réforme. Or ,
( 1 ) Vie de Luther , i.UypABO. *■
(2) Luther en était dans la désolation, a Si l'on n'apporte à cela un prompt remède , disait-il , ç'en est fait de l’évangile, des cures et des écoles de ce pays ; Il faut bien qu'ils s'enfuient ( les curés) ; Ils n'ont rien , Ils peuvent à peine se traîner , iis ressemblent à des déterrés. » Et ailleurs : « Les gens ne veulent pins rien donner ; leur ingratitude est si révoltante , que , si la conscience ne me retenait , je leur ôterais leurs curés ou' prédicateurs , pour qu'ils vivent comme des cochons qu'ils sont. » ( Mœlher , t.n, p. 109 ).
(3) Cette élasticité de croyance est consacrée dans les livres de
« est-ce là UD6 religioD? diraient aux ministres ceux qui d’abord auraient consenti à les.entendre, une religion que l’on puisse présenter à un homme qui réfléchit ?Et l’on prétendrait que le Saint-Esprit est avec elle ? Et ses ministres prêchent ! Et ils veulent qu’on les écoute? Qu’ils cessent de faire de leur religion une espèce de système à la Fourkr, une perfectibilité en espérance ; ils se marqueraient euxmêmes du sceau de l’erreur, car, dit le protestant Staudlin : « Les vérités de la religion ne peuvent jamais faire des progrès ; elles ne peuvent être sujettes à aucun changement , ni atteindre l’àge viril ; elles nont jamais eu d’enfance ni de jeunesse ; toujours immuables , elles ont êa d’abord tout ce qu’elles devaient avoir. Celui qui peut parler de la perfectibilité des. dogmes d’une religion révélée, méconnaît absolument le caractère de la révélation (t). » Donc , il nous est impossible de croire des ministres qui
là réforme ; ainsi , dans ic Formulaire des Concordes^ ia confession d’Augsbourg est appeiée le symbole du temps ^ bien que Luther eût déclaré qu'elle durerait autant que le monde; et Mélanchton ne craint pas de dire que a les articles de foi doivent être souvent changés et être calqués sur les temps et les circonstances. » D’où il suit que l'on peut rejeter demain la divinité de Jésus-Christ et du Saint-Esprit, la mort expiatoire du Christ, sans cesser d’ètre bon protestant; attendu que le temps et les circonstances peuvent demander différents changements dans la doctrine.
Mais l'Esprit saint ne se contredit pas comme ’îes hommes; vous ne pouvez le faire parier tantôt d’une manière , tantôt d’une autre ; ce qu’il a écrit une fois, il ne vous est pas permis de. prendre la plume et de l’effacer. Eck était vrai quand 11 disait aux protestants : a Vous nous avez donné , à Augsbourg , votre exomologèse comme inspirée du Saint-Esprit; pourquoi vouLcz-vous aujourd’hui corriger une révélation divine? »
( 1 ) Supp. pour la Mig. et la Morale.
n'onl point de symbole , qui se contredisent , qui s’imaginent que la vérilé d’aujourd’hui n’est pas la même que celle d’hier , qu’elle ne sera pas pour nos neveux ce qu’elle a été pour nos pères ; qui ne savent pas ce qu’ils croiront demain , parce que , disent-ils , les années et les méditations nous apportent des progrès comme aux arts et aux sciences (l); qui , enfin , pour éviter les
(1) Un ministre disait, il y a quelques années : a Les recherches dans la nature, dans l'Écriture sainte, dans Hiistoire de l'Eglise, sont et demeurent non-seulement permises, mais nécessaires; et si les recherches sont permises, il est permis, il est juste, ii est nécessaire d'en admettre les résultats prouvés. Les sciences théo-
logiques ne peuvent plus demeurer stationnaires ; elles doivent marcher comme les autres sciences et tendre sans cesse à une plus grande perfection , à une plus grande pureté. » ( Observations sur Vlndifférence en nuUière de Religion , de M. de Lamennais. )
A merveille ! ii est fàcheu^t seulement que le ministre ait oublié qu’avec tous ces progrès, toutes ces découvertes , tous ces perfectionnements, il n’est plus rien resté de la Bible, comme nous l’avons prouvé, plus rien du Christianisme, comme nous le verrons bien-
tôt. Nous voulons bien des progrès, nous, mais comme rentendait Vincent de Lerlns, lorsqu’il disait :
« Qu’Il y ait des progrès , qu'il y en ait beaucoup , mais il fau t que ce soit vraiment progrès , et non pas un changement. Ce qui constitue le progrès d’une chose, c’est qu’elle prenne de l’accroissement sans changer d'essence ; ce qui en fait au contraire le changement, c’est qu’elle passe d'une nature à une autre. Il est donc nécessaire que l’intelligence , la science , la sagesse de chacun comme de tous, d’un seul homme comme de l'Eglise entière, suivant l’âge et le siècle , croissent et grandissent beaucoup ; mais toutefois en leur espèce, c'est-à-dire, en conservant la même doctrine , le même sens , la même pensée. Que la religion des «âmes Imite l’état du corps , qui , tout en se développant et en grandissant avec l'âge, ne laissent pas néanmoins d’ètre les mêmes
. Ainsi la doctrine de la religion chrétienne doit suivre les lois de
ob|ectioDS et les blâmes , cflacent tous les dogmes , et coDScuteut à ne plus faire que des discours en Tair , comme ceux de racad^u’^ des sciences morales. »
Condition étrange du protestantisme ! Si i’on voulait se servir de toutes les armes qu’il fournit à ses adversaires , il serait perdu ; il n’aurait plus de temple , plus de ministres « plus de place au budjet. Toutes les paroles qu’il fait entendre sont des accusations contre lui , des arrêts qui le condamnent. Jamais erreur ne prit moins de peine à se cacher ; son faible parait à tous les yeux. Partout un décousu qui frappe les moins clairvoyants ; des contradictions qui étonnent , des imprudences qui déconcertent ses meilleurs amis, et mettentaux abois ses plusbabiles apologistes^
Nous serions désolé si ces réflexions, que nous consentons à supprimer , si elles ne sont pas vraies , ou peu fondées , pouvaient blesser les ministres. S’ils sont instruits , ils nous rendront justice. IMais , ce n’est pas assez ; nous leur demandons si la position qu’on leur a faite n’est pas inquiétante , terrible ? Respect aux secrets de la conscience; nous ne voulons pas savoir ce qu’elle leur dit , ce qu’elle désirerait ; mais nous leur promettons de les croire sur parole , s’ils nous assurent que les ministres protestants peuvent être instruits et sincères.
perfectionnement, se consolider par les années , s’étendre avec le temps, s’élever avec l’âge; mais demeurer cependant pure et intacte , se montrer pleine et entière dans toutes les mesures de ses parties, comme dans ses sens et scs membres en quelque sorte , n’admettrc[aucun changement , ne rien perdre de ce qui lut est propre j’^ct ne subir aucune variation dans les points définis. » Commonitor. c. xxili.