CHAPITRE VI
parlementaire, ceux qui parlentet ceux qui écrivent? Assurément leur vie de château, cette vie si splendide, si animée, si séduisante, est bien faite pour les retenir, et ils y trouvent des plaisirs auxquels il est toujours difficile de s’arracher. Ils s’y arrachent pourtant, pour parcourir les comtés, pour présider les réunions publiques, pour assister aux banquets politiques; ils s’y arrachent, pour éclairer, pour ranimer toujours et partout l’opinion publique; ils s’y arrachent, pour soutenir leurs amis, pour combattre leurs adversaires. C’est dans celte double action, dans cette action réciproque du pays sur le Parlement, du Parlement sur le pays, que s’entretient l’esprit politique, que se retrempe l'opinion publique, que"s'éIabore la pensée nationale. Si Robert Peel, vaincu en 1 83 1 et en 1 834, eût attendu paisiblement, dans son cabinet ou dans ses champs, quela fortune lui revint, croit-on qu’il eût reconstitué le grand parti qui vient de se dissoudre, mais qui, pendant cinq ans, a gouverné l’Angleterre? Si O’Connell, pendant le cours de sa longue vie, fût resté muet et oisif, croit-on qu’il eût arraché aux préjugés, à l’orgueil anglais l’émancipation catholique d’abord, et bientôt sans doute l’égalité des deux peuples? Si Villiers, Cobdcn, Bright se fussent bornés à quelques discours en plein Parlement, croit-on qu’ils eussent fait capituler le ministère et soumis, réduit l'aristocratie territoriale? La lutte politique n’est pas plus que les autres luttes exempte de soucis et de
CONCLUSION
fatigues, et le succès appartient à ceux qui savent le conquérir à le sueur de leur front.
Dernièrement, au reste, l’Angleterre nous a offert un exemple bien plus curieux , bien plus frappant encore de ce que doit être la vie politique et de ce qu’elle est chez un peuple qui la comprend. Trahi par ses chefs naturels , par ceux-là mêmes qu'il avait portés au pouvoir , le parti proteclioniste voit tout à coup ses généraux qui lui manquent et la majorité qui lui échappe. Qui ne croirait que, dans une telle situation , il va s'abandonner lui-même et ouvrir son cœur au découragement? Eh bien ! non : le parti protectinniste rassemble ses forces, serre ses rangs, et de son sein sort tout à coup un homme de grande famille, à peu près étranger aux affaires, connu seulement comme grand parieur, comine grand chasseur, dont personne ne soupçonnait la capacité politique, et qui, depuis vingt ans au moins, n’avait pas fait un discours. Poussé par la nécessité, inspiré par la nouveauté de sa position, cet homme, rival improvisé des ministres passés et présents, parle avec talent, avec succès, et son parti, d’une voix unanime, lui décerne le commandement. Aussitôt le parieur renonce aux courses, le chasseur vend sa meute, l'homme étranger aux affaires se plonge dans toutes les difficultés de la statistique, de la politique, et le voilà qui, non content d accomplir ses devoirs parlementaires , va de comté en comté , relevant le drapeau proteclioniste , ranimant les fer-
CllAl’lTRti VI.
micrs , promettant à ses amis une revanche procliaine; le voilà qui , d’accord avec d’autres membres des deux Chambres, reforme ainsi une nouvelle armée, un nouveau parti, le lendemain même delà défaite! Ce sont là les vraies mœurs, les vraies habitudes du gouvernement représentatif. Ces mœurs, ces habitudes sont-elles les nôtres, à nous, qui n'avons pas mémo su opposer nos banquets d’opposition aux banquets ministériels de MM. Guizot, Ditchàtcl et Lacave-Laplagne?
Je ne veux point vanter l’Angleterre à nos dépens. Elle a ses qualités, nous avons les nôtres. Ce qu'il y a de fâcheux , c’est que les nôtres ne sont pas les plus propres à garder entre l'insurrection et la soumission, entre la révolte et l’obéissance, le milieu qui seul maintient et vivifie les institutions libres. C’est beaucoup de conquérir la liberté par un effort prompt et sublime; c’est plus encore, de la conserver par des efforts obscurs et journaliers. Aujourd’hui, ces efforts— là sont ceux dont la cause libérale a besoin.
Après la persévérance vient le bon accord , non . moins dillicilc à obtenir. Qu'on ne puisse sans beaucoup de soins, sans beaucoup de bonne volonté, sans beaucoup de tolérance réciproque, réunir, même pour quelques jours , des partis dont les vues sont vraiment divergentes, cela est tout naturel. Ce qui l’est moins, c’est qu’on se donne autant de peine, chez nous, pour faire apparaître des dissidences iraaginai-
CONCLUSION
res, qu’on s’en donne, ailleurs, pour en effacer de réelles; c’est que chaque parti, si petit qu’il soit, tende sans cesse à se diviser en deux ou trois partis, lesquels, à peine formés, tendent à se subdiviser de nouveau ; c’est qu’ainsi l'esprit de coterie remplace l’esprit de paiti, et que toute action concertée, toute action commune et puissante devienne à peu près impossible. N’est-ce pas là ce qu’on a vu trop souvent, en France, depuis quelques années? II faut dire toute la vérité : si, pour beaucoup de membres de la majorité ministérielle, il n’v a dans la vie politique qu'une question , faire son chemin; pour quelques membres de l’opposition, en revanche, il n'y a qu'une affaire, se distinguer de ses collègues. Or, quand on n’a pas la taille très-haute, on a plus de chance d'étre vu dans un petit groupe que dans la foule. Ajoutez qu’il n’apparalt pas, dans la Chambre, ou dans la presse une dissidence quelconque, sans qu’il se trouve des mains complaisantes pour la recueillir, pour la cultiver, pour la faire fleurir et fructifier.
Je ne dirais rien de ces misères, si elles n'avaient fait plus de tort peut-être à la cause libérale que l’indifférence des uns, l'avidité des autres et toutes les manœuvres ministérielles. Si Pou veut n’ôtre d’un parti qu'à la condition d’aimer tous ceux qui appartiennent à ce parti et d'approuver tout ce qu'ils font, tout ce qu’ils disent, tout ce qu’ils pensent, autant vaut renoncer à la politique et se réfugier dans la solitude. Être d’un parti, c’est mettre en