‹ De la Réforme parlementaire et de la réforme électoraleChapitre 34 sur 139 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

n’en est point ainsi , et l’exemple de l’Angleterre depuis plus d’un demi-siècle est là pour le prouver. Ce n'est point sérieusement en effet qu’on nous parle d’un roi qui aurait des yeux pour ne rien voir , des oreilles pour ne rien entendre, et qui passerait à travers les grandes affaires de l’État sans se faire un avis. Quand le magistrat quitte son siège, il ne lui est point interdit de juger la loi qu’il vient d'appliquer. Quand le général d’armée est sous sa tente, il est libre d’approuver ou de blâmer la guerre qu’il est chargé de soutenir. Tout ce qu’on peut demander à la couronne au milieu de sa cour, comme au magistrat dans le prétoire, comme au général d’armée sur le champ de bataille, c’est de ne pas souffrir que ses opinions personnelles interviennent dans l’exercice des hautes fonctions que la constitution lui confère. Sans doute la distinction est délicate, la limite est étroite, et il faut, pour ne pas la dépasser, plus de sagesse que pour la franchir. Il arrivera donc quelle sera franchie quelquefois. Mais, depuis la monarchie absolue jusqu’à la démocratie pure, il n’est pas une forme de gouvernement qui n’ait ses imperfections et ses difficultés. Pour que celles dont il s’agit n’aient point de graves conséquences, il suffit d’une opinion publique qui veille d'un œil jaloux sur tous les empiétements et qui veuille y résister.

Je ne sais d’ailleurs si je rêve ou si je veille quand, cinquante- sept ans après la révolution de 1789, seize ans après la révolution de 1830, j'entends

DU GOUVERNEMENT REPRESENTATIF. «5

dire que condamner la royauté à régner seulement, c'est lui assigner un rûle mesquin, insignifiant, indigne d'elle. Que la grandeur d'un tel rûle ne pût pas être comprise par un Louis XIV, par un Napoléon , par un Charles X même et par ceux qui les servaient, cela est naturel ; mais nos bourgeois-gentilshommes de la presse , de la Chambre, de la cour ont une expérience qui devrait les rendre plus clairvoyants et plus modestes. C'est donc peu de chose à leurs yeux que d’être, en France ou en Angleterre, le chef honoré, respecté, inviolable d'un grand peuple? C'est peu de chose que de planer, dans une impartialité calme et sereine, au-dessus des orages politiques, au-dessus des agitations parlementaires? C'est peu de chose que de voir les partis se débattre et d’intervenir entre eux , quand le moment est venu , non pour donner la préférence à l’un ou à l'autre, mais pour provoquer l’expression libre et sincère de la volonté du pays? C’est peu de chose enfin, à travers les éternelles oscillations des hommes et des choses, que de représenter, que de personnifier constamment les idées, les intérêts communs à tous et qui constituent la grande unité nationale? Que les ultra-royalistes de 1846 y prennent garde pourtant, et que , dans l'intérêt même de la cause qu'ils croient servir, ils modèrent un peu l’effervescence de leur zèle. Le gouvernement établi en 1830, il faut toujours s’en souvenir, est une transaction entre la m(H narchie et la république. La république n'en a pas

Page 1