CHAPITRE IV
si la théorie du roi qui ne gouverne pas était si bien reconnue, si exactement pratiquée qu’aucune déviation ne pût même être soupçonnée, la question de fait perdrait beaucoup de son importance. Mais c’est là l’idéal du gouvernement représentatif, un idéal qui jamais n’a été complètement réalisé. Or, quand le roi a une opinion , il est difficile que sa maison l’ignore; et, quand elle la connaît , il est difficile qu'elle en adopte une contraire. Quoi que l’on dise, quoi que l’on fasse, on n’empêchera pas que dans certaines paroles, dans certains votes, tout le monde ne croie trouver un écho, un reflet de la pensée royale; on n’empêchera pas qu’aux yeux de tous, la royauté elle-même, la royauté non couverte par ses ministres ne paraisse siéger au milieu du Parlement. Qui, parmi les députés de 1831, ne se souvient d’avoir vu Casimir Périer s’étonner, s’indigner hautement quand , dans quelque circonstance importante, un membre de la maison civile et militaire du roi se levait avec l’opposition? qui, parmi les députés de 1836, ignore que plusieurs ministres du 1 1 octobre, le jour où ils perdirent la majorité, attribuèrent leur chute à trois ou quatre défections de même origine, et qu'ils en conçurent un vif ressentiment? qui enfin, parmi les députés de 1 845, a oublié l’interprétation qui, à la veille de l'adresse, fut donnée à quelques votes peu prévus, et l’effet qui s’ensuivit? Nier que cela soit ou que cela doive être, c'est vraiment nier l’évidence.
Aujourd’hui d’ailleurs, il faut l’avouer, la situation de lu maison tlu roi est fort simple et fort commode. La politique du roi est celle des ministres, celle de la majorité ; de sorte qu'en votant avec la majorité, avec les ministres, la maison du roi peut il la fois suivre ses penchants et se conformer à ses instructions. Mais si le gouvernement représentatif, en France, est autre chose qu’un vain mot, cette situation cessera. La presse royale et ministérielle le reconnaît elle-même quand, tout en maintenant pour le roi le droit d’avoir une politique , elle déclare qu’il doit céder, le jour où cette politique cesse d’être celle de la majorité. Quelle peut être alors, dans la Chambre, l'attitude de la maison civile et militaire du roi? J’estime trop les honorables députés qui en font partie pour croire qu’ils portent au ministère nouveau , si ce ministère contrarie leur opinion, l'appui d'un vote forcé. Ils iront donc à l’opposition, et lantagonisme des pouvoirs aura , au milieu de la Chambre même, un signe visible. Et ce n'est pas seulement dans leurs votes ou dans leurs discours qu'on cherchera l'expression vraie de la politique royale, de cette politique vaincue, mais toujours menaçante; c’est dans leurs conversations, dans leurs gestes et dans les exclamations les plus fugitives qui leur échapperont sur leurs bancs. Ce sera entre la majorité de la Chambre et la couronne un état permanent, apparent dé méfiance et d’hostilité; Ce sera pour l’une comme pour l'autre un affaiblissement et un danger.